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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401327

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401327

mardi 11 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401327
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantSELARL MAINNEVRET-MALBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 5 juin 2024, complétée par un mémoire enregistré le 6 juin 2024 présenté par Me Malblanc, M. C F demande au tribunal dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 4 juin 2024 par lequel la préfète de l'Aube a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Marne de procéder à l'effacement des données qui lui sont relatives dans le système d'information Schengen ;

4°) d'annuler l'arrêté du 4 juin 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en lui faisant obligation de se présenter les mardis, mercredis, jeudis et vendredis à 9 heures au commissariat de police de Troyes ;

5°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de réexaminer sa situation ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à son conseil en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

Concernant l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la compétence de son signataire n'est pas établie ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnait le principe des droits de la défense ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est illégale du fait de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français du fait de l'incompétence du signataire de cette dernière décision ;

- elle ne prend pas en compte l'ensemble des critères résultant de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

Concernant l'assignation à résidence :

- la compétence de son signataire n'est pas établie ;

- elle n'est pas suffisamment motivée ;

- elle méconnait le principe des droits de la défense ;

- elle est entachée d'erreur de droit et d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3§1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 10 juin 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 11 juillet 1991 ;

- les arrêts de la Cour de justice de l'Union européenne C-383/13 du 10 septembre 2013, C-166/13 du 5 novembre 2014 et C-249/13 du 11 décembre 2014 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Deschamps, président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Deschamps,

- et les observations de Me Malblanc, qui reprend ses observations écrites en précisant que le procès-verbal d'audition révèle que le requérant n'a pas été invité à formuler des observations concernant l'interdiction de retour sur le territoire français et que l'ainé de ses enfants est scolarisé, ainsi que les observations de M. F qui reprend ses observations écrites.

1. M. F, ressortissant nigérian né le 7 juin 1990, a fait l'objet le 7 décembre 2022, à la suite du rejet de sa demande d'asile, de la part de la préfète de l'Aube, d'une obligation de quitter le territoire français. Il demande l'annulation des arrêtés du 4 juin 2024 par lesquels la préfète de l'Aube d'une part a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans et d'autre part l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en lui faisant obligation de se présenter les mardis, mercredis, jeudis et vendredis à 9 heures au commissariat de police de Troyes.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. M. F, qui est déjà représenté par un avocat, a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué. Il y a lieu, compte tenu de l'urgence, de prononcer l'admission de M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :

4. En premier lieu, par arrêté du 29 mars 2024, publié ne même jour au recueil des actes administratifs des services de l'État dans l'Aube, la préfète de l'Aube a donné délégation à M. G B, chef de bureau de l'éloignement et de l'asile, à l'effet de signer tous les actes de son bureau. Il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme E, préfète de l'Aube n'aurait pas été absente ou empêchée à la date de signature de l'arrêté. M. F n'est par suite pas fondé à soutenir que l'arrêté aurait été pris par un auteur incompétent.

5. En deuxième lieu, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé, notamment par son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013 visé ci-dessus, les auteurs de la directive du 16 décembre 2008, s'ils ont encadré de manière détaillée les garanties accordées aux ressortissants des Etats tiers concernés par les décisions d'éloignement ou de rétention, n'ont pas précisé si et dans quelles conditions devait être assuré le respect du droit de ces ressortissants d'être entendus, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne. Si l'obligation de respecter les droits de la défense pèse en principe sur les administrations des Etats membres lorsqu'elles prennent des mesures entrant dans le champ d'application du droit de l'Union, il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles doit être assuré, pour les ressortissants des Etats tiers en situation irrégulière, le respect du droit d'être entendu. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

6. Dans le cadre ainsi posé, et s'agissant plus particulièrement des décisions relatives au séjour des étrangers, la Cour de justice de l'Union européenne a jugé, dans ses arrêts C-166/13 Sophie Mukarubega du 5 novembre 2014 et C-249/13 Khaled Boudjlida du 11 décembre 2014 visés ci-dessus, que le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Ce droit n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

7. Enfin, il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt du 10 septembre 2013 cité au point 6, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.

8. M. F ne justifie d'aucun élément propre à sa situation qu'il aurait été privé de faire valoir et qui, s'il avait été en mesure de l'invoquer préalablement, aurait été de nature à influer sur le sens des décisions prises par la préfète de l'Aube. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, et dix ans en cas de menace grave pour l'ordre public. ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. Il ressort des termes mêmes des dispositions citées au point précédent que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. La décision d'interdiction de retour doit comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, de sorte que son destinataire puisse à sa seule lecture en connaître les motifs. Si cette motivation doit attester de la prise en compte par l'autorité compétente, au vu de la situation de l'intéressé, de l'ensemble des critères prévus par la loi, aucune règle n'impose que le principe et la durée de l'interdiction de retour fassent l'objet de motivations distinctes, ni que soit indiquée l'importance accordée à chaque critère. Il incombe ainsi à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

11. Il ressort de la décision attaquée, qui fait état de la soustraction de l'intéressé à une mesure de transfert et qui n'est pas fondée sur un motif d'ordre public, que la préfète a pris en compte la durée du séjour en France de M. F, ainsi que, en mentionnant le caractère irrégulier de la présence en France de son épouse et l'exercice par l'intéressé d'une activité professionnelle, la nature et l'intensité de ses liens avec la France. La décision attaquée est ainsi suffisamment motivée et ne méconnait pas les dispositions citées au point 9.

12. En quatrième lieu, par un arrêté du 30 août 2022, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, la préfète de l'Aube a donné délégation à M. Christophe Borgus, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous les actes relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception des actes visés à l'article 2, parmi lesquels ne figurent pas les mesures prises en matière de police des étrangers. Par suite, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur sa recevabilité, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de l'arrêté du 7 décembre 2022 par lequel M. F a été obligé de quitter le territoire français, signé par M. D, en raison de l'incompétence de son signataire doit être écarté.

13. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

14. Si M. F se prévaut de présence en France depuis 6 ans où se trouvent également son épouse et ses deux enfants, son épouse d'y trouve également en situation irrégulière, et l'ensemble de la famille pourrait rejoindre le Nigéria. Ainsi, l'interdiction de retour sur le territoire français en cause n'a pas pour effet de séparer la famille. Par suite, le moyen tiré d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté, de même que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation quant à la durée de cette interdiction.

15. Enfin, aux termes du 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant visée ci-dessus : " Dans toutes des décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".

16. Si M. F invoque un risque d'excision pour sa fille en cas de retour au Nigéria, la décision d'interdiction de retour sur le territoire français n'a ni pour objet ni pour effet de prononcer un éloignement vers ce pays. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations mentionnées au point précédent doit être écarté comme inopérant.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions dirigées contre l'arrêté prononçant à l'encontre de M. F une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans doivent être rejetées.

En ce qui concerne l'arrêté prononçant une assignation à résidence :

18. D'une part, aux termes de l'article L. 211-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ".

19. Il ressort des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises les décisions par lesquelles l'autorité administrative assigne à résidence un ressortissant étranger. Par suite, M. F ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration.

20. D'autre part, l'obligation qui est faite à M. F de se présenter quatre fois par semaine à 9 heures au commissariat de police de Troyes n'est pas de nature à entacher les modalités de l'assignation à résidence prononcée de disproportion ou d'erreur manifeste d'appréciation.

21. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. F doivent être rejetées, ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles tendant au remboursement de frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. F est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de M. F est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C F et à la préfète de l'Aube.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

A. DESCHAMPS

La greffière,

Signé

S. VICENTE

N°2401327

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