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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401400

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401400

mardi 18 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401400
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantSELARL MAINNEVRET-MALBLANC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 14 juin 2024, M. B A, représenté par Me Malblanc, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2024 par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assigné à résidence dans le département de la Haute-Marne, pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, lui a fait interdiction de sortir de ce département sans autorisation et obligation de se présenter les lundis, mercredis et vendredis, hors jours fériés, entre 9 heures et 10 heures au commissariat de police de Chaumont ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de procéder au réexamen de sa situation dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son conseil au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la décision du 6 février 2024 par laquelle la préfète du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités croates et qui fonde la décision attaquée est illégale du fait de l'irrégularité de procédure tenant à l'absence de preuve de la qualification de l'agent qui a mené l'entretien individuel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 juin 2024, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que le moyen invoqué n'est pas fondé, la décision de transfert étant devenue définitive et n'étant pas illégale, et que la décision attaquée n'est entachée d'aucune illégalité.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Rifflard, conseiller, en application des dispositions de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Rifflard, magistrat désigné,

- et les observations de Me Malblanc, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par le même moyen, et soutient en outre que la décision du 6 février 2024 portant transfert aux autorités croates est entachée d'illégalité dès lors que l'entretien a été réalisé en anglais alors que M. A maîtrise mal cette langue, les brochures d'information lui ayant d'ailleurs quant à elles été remises en langue russe.

La préfète du Bas-Rhin n'était ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant russe, né le 3 juin 2000, a fait l'objet d'un arrêté en date du 6 février 2024, notifié le 15 février suivant, par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités croates en vue de l'examen de sa demande d'asile. Par un arrêté du 6 février 2024, la préfète du Bas-Rhin a assigné M. A à résidence dans le département de la Haute-Marne pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable trois fois, en lui faisant obligation de se présenter les lundis, mercredis et vendredis entre 9 heures et 10 heures au commissariat de police de Chaumont. Par un jugement n° 2400408 du 22 février 2024, le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté le recours en excès de pouvoir de M. A dirigé contre ces deux arrêtés. M. A a relevé appel de ce jugement. Par un arrêté du 27 mai 2024, la préfète du Bas-Rhin a assigné M. A à résidence dans le département de la Haute-Marne pour une durée de 45 jours, renouvelable trois fois, en lui faisant obligation de se présenter les lundis, mercredis et vendredis entre 9 heures et 10 heures au commissariat de police de Chaumont. Par un jugement n° 2401295 du 5 juin 2024, ce tribunal a annulé cet arrêté. Par un nouvel arrêté du 10 juin 2024, notifié le 14 juin suivant, la préfète du Bas-Rhin a assigné M. A à résidence dans le département de la Haute-Marne, pour une durée de quarante-cinq jours, renouvelable une fois, lui a fait interdiction de sortir de ce département sans autorisation et obligation de se présenter les lundis, mercredis et vendredis, hors jours fériés, entre 9 heures et 10 heures au commissariat de police de Chaumont. Par sa requête, M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et relatif à l'aide juridictionnelle et à l'aide à l'intervention de l'avocat dans les procédures non juridictionnelles : " () / L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. M. A, qui est déjà représenté par un avocat, a présenté une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été statué. Il y a lieu, compte tenu de l'urgence, de prononcer son admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. A l'appui de sa contestation de la décision d'assignation à résidence, le requérant excipe de l'illégalité de l'arrêté de transfert du 6 février 2024 qui constitue la base légale de cette décision.

5. D'une part, la préfète du Bas-Rhin soutient que cette exception d'illégalité est irrecevable au motif que cet arrêté serait devenu définitif dès lors que par son jugement du 22 février 2024 précédemment indiqué le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté le recours en excès de pouvoir que M. A avait dirigé à son encontre. Toutefois, ainsi qu'il a été dit, ce jugement fait l'objet d'un appel qui demeure pendant et l'arrêté du 6 février 2024 n'est ainsi pas devenu définitif. Cette exception d'illégalité est donc recevable.

6. D'autre part, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 susvisé du 26 juin 2013 : " 1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un Etat membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un Etat membre différent () b) des critères de détermination de l'Etat membre responsable, de la hiérarchie de ces critères () c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les Etats membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ; d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; e) du fait que les autorités compétentes des Etats membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées () 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend (). Si c'est nécessaire à la bonne compréhension du demandeur, les informations lui sont également communiquées oralement, par exemple lors de l'entretien individuel visé à l'article 5. () ". Aux termes de l'article 5 du même règlement : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'Etat membre responsable, l'Etat membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les Etats membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. () ".

7. S'il ne résulte ni des dispositions citées au point précédent ni d'aucun principe que devrait figurer sur le compte-rendu de l'entretien individuel la mention de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien, il appartient à l'autorité administrative, en cas de contestation sur ce point, d'établir par tous moyens que l'entretien a bien, en application des dispositions précitées de l'article 5.5 du règlement du 26 juin 2013, été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national.

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A a été reçu en entretien individuel le

19 octobre 2023 à la préfecture du Bas-Rhin et qu'il a signé le résumé de cet entretien. Si celui-ci comporte la mention selon laquelle l'entretien a été " conduit par un agent qualifié de la préfecture du Bas-Rhin par le biais d'ISM interprétariat en anglais ", toutefois, il est seulement revêtu d'une signature et d'un cachet sommaire de la préfecture du Bas-Rhin, sans comporter aucune indication sur l'identité de cet agent, ni même de simples initiales ou quelconques références désignant un agent de la préfecture identifié ou identifiable, et, enfin, la préfète du Bas-Rhin ne fait valoir, en défense, aucun élément permettant d'identifier cet agent, ni même ne fait valoir qu'elle serait en mesure de l'identifier, se bornant à cet égard à soutenir qu'il s'agissait d'un agent disposant d'une habilitation lui permettant d'accéder à l'application SI AEF qui génère le résumé de l'entretien. Dans ces conditions, l'entretien ne saurait être regardé comme ayant été mené par une personne qualifiée en vertu du droit national au sens de l'article 5 du règlement du 26 juin 2013. Par suite, et sans qu'il soit besoin d'examiner l'autre moyen soulevé par M. A, ce dernier, que cette irrégularité de procédure a privé d'une garantie, est fondé à exciper de l'illégalité de la décision de transfert pour demander l'annulation de la décision d'assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, qui ne prononce pas l'annulation de la décision de transfert mais uniquement celle de la décision d'assignation à résidence, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions tendant à qu'il soit enjoint sous astreinte à la préfète du Bas-Rhin de réexaminer la situation du requérant ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés au litige :

10. M. A a été admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Malblanc, avocat de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Malblanc de la somme de 1 200 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté de la préfète du Bas-Rhin du 10 juin 2024 est annulé.

Article 3 : Sous réserve de l'admission définitive de M. A à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Malblanc renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Malblanc la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. A par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 200 euros sera versée à M. A.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à Me Mathieu Malblanc et à la préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 18 juin 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

R. RIFFLARDLa greffière,

Signé

S. VICENTE

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