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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401534

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401534

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401534
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantAZOUAGH

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n°2404429 du 26 juin 2024, la requête présentée par Mme D A enregistrée au greffe du tribunal de Grenoble a été transmise au tribunal de céans, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Grenoble le 20 juin 2024, Mme A, représentée par Me Azouagh, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2024 par lequel le préfet de la Savoie l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de procéder à l'effacement du signalement la concernant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la compétence du signataire de l'arrêté litigieux n'est pas établie ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision fixant la Chine comme pays de destination est illégale l'obligation de quitter le territoire étant elle-même illégale ;

- la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

- elle méconnait les dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision la signalant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pendant la durée de l'interdiction de retour est illégale compte tenu de l'illégalité de cette dernière décision.

La requête de Mme A a été communiquée au préfet de la Savoie qui n'a pas présenté d'observations, mais a produit des pièces, enregistrées le 2 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Le rapport de Mme Mégret, présidente-rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D A, ressortissante chinoise née le 8 décembre 1980, qui déclare être entrée sur le territoire français le 6 novembre 2017, a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejeté sa demande par une décision du 14 mai 2018, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile par une décision du 6 juillet 2018. Par un arrêté du 27 janvier 2020, le préfet de Police l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. En dépit de cette mesure, Mme A s'est maintenue en situation irrégulière sur le territoire français et n'a pas cherché à régulariser sa situation. Par un arrêté du 18 juin 2024, dont Mme A demande l'annulation, le préfet de la Savoie l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an.

Sur l'obligation de quitter le territoire :

2. En premier lieu, par un arrêté du 19 décembre 2023, publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture, le préfet de la Savoie a donné délégation à Mme E B, directrice de la citoyenneté et de la légalité de la préfecture de la Savoie, signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer les actes relevant de la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté querellé manque en fait et doit donc être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

4. Mme A, qui déclare être entrée sur le territoire français le 6 novembre 2017, soutient qu'elle est domiciliée au 1 rue René Descartes à Reims, où elle vit en concubinage avec M. F C, ressortissant chinois, depuis octobre 2021 et avec qui elle a l'intention de se marier. Il ressort des pièces du dossier que M. C possède une carte de résident en qualité de réfugié délivré en 2019, que ceux-ci sont pacsés depuis le mois d'octobre 2023, qu'ils ont un compte bancaire joint et que leur communauté de vie est établie. Elle fait également valoir qu'elle exerce une activité professionnelle stable en France puisqu'elle est embauchée à temps complet dans un restaurant asiatique et produit, au soutien de ses allégations, la copie de son contrat de travail à durée indéterminée, conclu le 13 mai 2023 avec la société Terre et mer SARL, dont le siège social se situe à Jaux, dans l'Oise. Toutefois, il ressort du procès-verbal d'audition établi par les services de la police nationale, produit par le préfet, que celle-ci a été contrôlée en position de travail au restaurant Yukiyama Sushi à Chambéry et qu'elle a déclaré loger chez la gérante de ce restaurant depuis dix jours à la date de l'audition, le 18 juin 2024. Elle a également déclaré, au cours de son audition, ne pas être embauchée au restaurant Yukiyama Sushi mais au restaurant Sushi-man à Champigny dans l'Oise et qu'elle voyageait à Chambéry durant ses congés. En raison des discordances dans ses déclarations, il ne peut être regardé comme établi que Mme A exerce une activité professionnelle stable en France. Elle n'établit pas davantage, nonobstant ce qu'elle a déclaré aux services de la police, avoir cherché à régulariser sa situation en déposant une demande de titre de séjour auprès de la préfecture de la Marne. En outre, Mme A ne justifie pas être dépourvue d'attaches dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente-six ans et où réside encore l'ensemble des membres de sa famille, dont son fils. Dans ces conditions, en dépit de l'ancienneté de son séjour en France et eu égard à la nature de ce séjour, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision d'éloignement litigieuse porterait au droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise et méconnaitrait ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen soulevé ne peut qu'être écarté.

5. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point précédent, Mme A n'est pas fondée à soutenir que la décision d'éloignement qu'elle conteste serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation de l'obligation de quitter le territoire doivent être rejetées.

Sur la décision fixant le pays de destination :

7. Il résulte de ce qui vient d'être dit que le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté et que par suite les conclusions en annulation de la décision fixant le pays de destination doivent être rejetées.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

8. En dépit de ce qui a été dit au point 4 que, compte tenu des circonstances de l'espèce, la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an porte, pour la décision contestée, nécessairement une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, dès lors qu'elle est pacsée depuis octobre 2023 avec une personne séjournant régulièrement en France qui a obtenu le statut de réfugié, que cette relation est stable la communauté de vie étant établie depuis octobre 2021. Or, étant chinois et ayant le statut de réfugié, son compagnon ne peut pas la rejoindre en Chine. Il s'ensuit que Mme A est fondée à demander l'annulation de la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigée contre cette décision.

9. Il résulte de ce qui vient d'être dit que Mme A est fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français à l'appui de sa contestation de son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, qui doit, par suite, être annulé.

10. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 18 juin 2024 du préfet de la Savoie doit être annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de Mme A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an. Le surplus des conclusions à fin d'annulation présentées par Mme A ne peut être que rejeté.

Sur les conclusions en injonction :

11. Le présent jugement, qui annule l'arrêté litigieux en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an à l'encontre de Mme A, implique nécessairement que le préfet de la Savoie fasse procéder à l'effacement du signalement la concernant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Savoie d'y faire procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais liés à l'instance :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme A et non compris dans les dépens, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 18 juin 2024 du préfet de la Savoie est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de Mme A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Savoie de faire procéder à l'effacement du signalement de Mme A aux fins de non-admission résultant de l'interdiction de retour sur le territoire français dans le système d'information Schengen, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'État versera à Mme A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme D A et au préfet de la Savoie.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.

La présidente-rapporteure,

Signé

S. MÉGRET

La greffière,

Signé

S. VICENTE

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