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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401590

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401590

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401590
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantOPYRCHAL

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I°) Par une requête, enregistrée sous le n° 2401590, le 4 juillet 2024, M. C E, représenté par Me Opyrchal, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet des Ardennes l'a assigné à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en lui faisant obligation de se présenter tous les jours entre 9 heures et 10 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté du 7 juin 2024 doit être regardé comme un retrait du précédent arrêté du 3 juin 2024, annulé seulement en tant qu'il prévoyait les modalités de contrôle ; le retrait est illégal en application des articles L. 242-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté méconnait l'autorité de la chose jugée ;

- l'arrêté est insuffisamment motivé et dépourvu d'examen particulier ;

- il n'a pas été précédé d'une procédure contradictoire en vertu de l'article L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration et le préfet ne l'a pas mis à même de produire des éléments ;

- l'arrêté méconnait les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du doit d'asile ;

- l'arrêté est entaché d'une erreur d'appréciation et porte gravement atteinte à leur liberté d'aller et de venir au vu de la distance entre l'école des enfants et le commissariat.

Le préfet des Ardennes, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense.

II. Par une requête, enregistrée sous le n°2401592, le 5 juillet 2024, Mme A B, représentée par Me Opyrchal, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 juin 2024 par lequel le préfet des Ardennes l'a assignée à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en lui faisant obligation de se présenter tous les jours entre 9 heures et 10 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soulève les mêmes moyens que ceux développés dans la requête n°2401590.

Le préfet des Ardennes, à qui la requête a été communiquée, n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Lambing, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Lambing,

- et les observations de M. E, assisté de M. D, interprète en langue anglaise, qui reprend ses observations écrites, et qui précisent que leurs deux aînés sont scolarisés à Vivier-au-Court, et qu'il leur faut faire 45 minutes à pied pour se rendre au commissariat.

Considérant ce qui suit :

1. M. E et Mme B, ressortissants nigérians nés respectivement le 3 avril 1995 et le 6 juillet 1998, sont entrés en France en 2018. Ils ont chacun fait l'objet d'un arrêté du 4 juillet 2022 les obligeant à quitter le territoire français. Par des arrêtés du 7 juin 2024, le préfet des Ardennes les a assignés à résidence dans ce département pour une durée de 45 jours en leur faisant obligation de se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois. Par jugement du 4 juin 2024, les modalités de contrôle prévoyant que les intéressés devaient se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois ont été annulés. Par arrêté du 7 juin 2024, le préfet a pris de nouveaux arrêtés prévoyant une présentation entre 9h et 10h. Par les présentes requêtes qu'il y a lieu de joindre, M. E et Mme B demandent l'annulation de ces deux arrêtés.

2. Les décisions attaquées mentionnent les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et sont ainsi suffisamment motivées. La circonstance que le préfet ne mentionne pas le jugement du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne du 4 juin 2024 ne nuit pas à la motivation suffisante des arrêtés.

3. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". En vertu de l'article L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration, les dispositions des articles L. 121-1 et suivants du même code, régissant les modalités de mise en œuvre de la procédure contradictoire imposée préalablement à l'adoption de décisions devant faire l'objet d'une motivation, ne sont pas applicables aux " décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ".

4. Il résulte des dispositions des livres VI et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions de transfert et des décisions d'assignation à résidence. Dès lors, les dispositions des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient être utilement invoquées à l'encontre de l'arrêté contesté. En outre, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision de retour implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français ou sur la décision l'assignant à résidence dans l'attente de l'exécution de la mesure d'éloignement, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement. Par suite, dès lors que les intéressés ont pu être entendus dans le cadre de la procédure d'éloignement sur la base de laquelle les présentes décisions d'assignation à résidence ont été prises, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que leur droit à être entendu n'aurait pas été respecté.

5. Si une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même. Par suite, une illégalité entachant les seules modalités de contrôle n'est pas de nature à justifier l'annulation de la décision d'assignation à résidence dans sa totalité.

6. Il ressort des pièces du dossier, qu'à la suite du jugement du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne du 4 juin 2024, dont l'article 1er annule les arrêtés du 3 juin 2024 en tant qu'ils prévoient que M. E et Mme B doivent se présenter tous les jours entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vrigne-aux-Bois, le préfet des Ardennes a pris de nouveaux arrêtés prononçant à nouveau une assignation à residence mais avec des modalités de contrôle à des heures décalées. Par suite, eu égard à ce qui a été dit au point précédent, contrairement à ce que soutiennent les requérants, le préfet n'a ainsi pas procédé au retrait de ses arrêtés du 7 juin 2024 mais a executé le jugement du 4 juin 2024 en prononçant de nouvelles modalités de contrôle. Il s'ensuit qu'à l'exception de l'article 2 des arrêtés du 7 juin 2024, en raison de l'indivisibilité de ces dispositions, les arrêtés contestés ne sont que décisions confirmatives des précédents arrêtés du 7 juin 2024, et n'en sont pas des décisions de retrait. Par conséquent, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que le préfet ne pouvait illégalement procéder au retrait de ses premiers arrêtés par les décisions attaquées et que ces dernières seraient entachées d'illégalité pour ce motif.

7. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, le préfet n'a pas entaché ses arrêtés d'une méconnaissance de l'autorité de la chose jugée.

8. Aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : / 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Selon l'article L. 732-3 de code : " L'assignation à résidence prévue à l'article L. 731-1 ne peut excéder une durée de quarante-cinq jours. ".

9. Si les décisions attaquées précisent que l'éloignement des requérants ne peut intervenir immédiatement, il ne saurait en être déduit de ce seul élément que celui-ci ne demeurerait pas une perspective raisonnable dès lors qu'aucun élément ne vient démontrer l'impossibilité d'obtenir un laisser-passer consulaire et d'organiser un vol. Par suite, le moyen d'erreur de droit dans l'application des dispositions de l'article L. 731-1 du code de justice administrative doit être écarté.

10. En quatrième lieu, en vertu de l'article R. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1, L. 731-3, L. 731-4 ou L. 731-5 définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside. ". Si une décision d'assignation à résidence prise sur le fondement des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit comporter les modalités de contrôle du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même. Il revient au juge administratif de s'assurer que les obligations de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative sur le fondement de ces dispositions, sont adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent.

11. Les requérants sont parents de trois jeunes enfants. Si les requérants font état dans leurs écritures de la scolarisation de l'ainée à l'école Albert Caquot à Charleville-Mézières, M. E a indiqué à l'audience que ses deux ainés sont désormais scolarisés à Vivier-au-Court et que le dernier y a été inscrit pour la rentrée prochaine de septembre. Les requérants soutiennent qu'ils sont contraints à se rendre à pied à la brigade de gendarmerie, distante de leur domicile de deux kilomètres, entre 9h et 10h, portant gravement atteinte à leur liberté d'aller et de venir. Toutefois, ces éléments ne permettent pas d'établir que les décisions les assignant à résidence seraient dans leurs modalités disproportionnée au regard de l'obligation d'exécuter les mesures d'éloignement. Pour les motifs qui viennent d'être énoncés, en assignant les requérants à résidence, le préfet n'a pas porté une atteinte excessive au droit au respect de leur vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni n'a méconnu l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant. Ces modalités d'assignation ne peuvent non plus être regardées comme caractérisant une violation de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation ainsi que celui tiré de la méconnaissance des stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doivent être écartés.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E et Mme B doivent être rejetées, ainsi que les conclusions présentées sur le fondement des article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes présentées par M. E et Mme B sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Mme A B et au préfet des Ardennes.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Signé

S. LAMBING

La greffière,

Signé

S. VICENTE

N°s2401590 et 2401592

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