jeudi 18 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2401593 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Avocat requérant | SELARL LANDOT & ASSOCIÉS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces complémentaires, enregistrés les 3, 9, 15 et 16 juillet 2024, Mme B D et M. C A, représentés par Me Bazin, demandent au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté en date du 20 février 2024 par lequel le préfet des Ardennes a établi une servitude d'utilité publique pour le passage et l'entretien d'une canalisation publique d'assainissement sur une parcelle privée section A 116 située sur le territoire de la commune de Hierges, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la condition d'urgence est réunie eu égard à l'imminence du commencement des travaux ;
- l'arrêté ne mentionne pas le montant de l'indemnité proposée en méconnaissance de l'article R. 152-7 du code rural et de la pèche maritime, ce qui constitue une garantie ;
- la mention relative à l'indemnisation proposée indiquée dans le courrier de notification n'est pas suffisamment précise pour connaître le montant des indemnités due en raison de l'établissement de la servitude en cause ; cette absence d'indemnisation méconnait l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et de l'article 1er du 1er protocole additionnel à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la recommandation du commissaire enquêteur dans son avis doit être regardée comme une réserve, faisant de son avis un avis défavorable ;
- l'avis du commissaire enquêteur est entachée d'irrégularité en raison de la contradiction entre la motivation de son avis et la recommandation prescrite ;
- la communauté de communes n'a pas délibéré à nouveau sur le projet d'élaboration d'une servitude à la suite des conclusions du commissaire enquêteur et l'avis de la commune de Hierges n'a pas été sollicité ;
- l'établissement de la servitude sur la parcelle A 116 correspondant au potager et au jardin d'agrément, attenant à la maison, est illégale en application de l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime ; la décision attaquée méconnait ainsi le champ d'application de la loi ;
- le projet méconnait l'article N2 du plan local d'urbanisme de la commune de Hierges puisqu'il va nécessairement conduire à la suppression de plusieurs arbres dont certains sont centenaires ;
- à titre subsidiaire, l'arrêté devra être annulé partiellement en son article 2 points 1 et 2 en tant qu'il n'a pas retenu la technique du fonçage ou forage dirigé pour l'enfouissement de la canalisation.
Par un mémoire, enregistré le 15 juillet 2024, la communauté de communes Ardenne Rives de Meuse, représentée par la SELARL Landot et associés conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme D et de M. A une somme de 3 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
La procédure a été communiquée au préfet des Ardennes qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée le 3 juillet 2024 sous le n° 2401591 par laquelle Mme D et M. A demandent l'annulation l'arrêté préfectoral du 20 février 2024.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;
- le code rural et de la pêche maritime ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Lambing, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Lambing,
- les observations de Me Bazin représentant Mme D et M. A qui reprend à l'audience les moyens et conclusions contenus dans ses écritures et insiste sur le fait que l'imminence des travaux est établie ; l'ampleur des travaux à réaliser et la nécessaire destruction des arbres justifient la réalité des désordres ; le montant de l'indemnité doit être préalable ou concomitant à l'établissement de la servitude ; les travaux et l'entretien de la canalisation se feront nécessairement par l'intérieur de la maison ; la parcelle concernée constitue indéniablement un jardin aménagé attenant à la maison, sans que la division parcellaire et la distance ne puissent être opposées pour l'application de l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime ; les travaux vont nuire à l'intégrité des arbres centenaires ; il y a lieu d'étudier à titre subsidiaire le forage dirigé pour la réalisation des travaux ; la communauté de communes n'a pas qualité pour agir alors que seule la régie est compétente en l'espèce ;
- et les observations de Me Gouchon représentant la communauté de communes et la régie, qui soutient que l'intérêt général doit primer du fait du déversement des eaux usées dans le ruisseau ; les travaux ne sont pas imminents sur la parcelle en litige et ne présentent pas d'inconvénients majeurs eu égard à l'intérêt général en cause ; les vices de légalité externe peuvent être " danthonysés " ; sur l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime, la parcelle en litige n'est pas un jardin attenant du fait de la distance et n'est pas aménagé comme l'a relevé le commissaire enquêteur ; les autres solutions techniques ont un coût nettement plus élevé.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme D et M. A sont propriétaires en indivision d'une maison d'habitation sur la commune de Hierges. Par arrêté du 20 février 2024 le préfet des Ardennes, en application de l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime, a établi une servitude d'utilité publique pour le passage et l'entretien d'une canalisation publique d'assainissement sur la parcelle privée leur appartenant section A 116 située sur le territoire de la commune de Hierges. Mme D et M. A demandent la suspension de cet arrêté.
Sur l'exception d'irrecevabilité des écritures en défense :
2. Lorsque les dispositions ou stipulations applicables à une personne morale subordonnent à une habilitation par un de ses organes la possibilité pour son représentant légal d'exercer en son nom une action en justice, le représentant qui engage une action devant une juridiction administrative doit produire cette habilitation, au besoin après y avoir été invité par le juge. Toutefois, cette obligation ne s'applique pas, eu égard aux contraintes qui leur sont propres, aux actions en référé soumises, en vertu des dispositions applicables, à une condition d'urgence ou à de très brefs délais.
3. Il s'ensuit que Mme D et M. A ne sont pas fondés à opposer l'absence d'habilitation du représentant de la régie chargée de l'assainissement sur le territoire de la communauté de communes Ardenne Rives de Meuse.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision () ".
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de l'acte litigieux sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue. L'urgence doit être appréciée objectivement et compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce.
6. Pour établir l'urgence à suspendre l'arrêté attaqué, Mme D et M. A soutiennent que les travaux sont imminents au regard notamment de l'arrêté municipal de la commune de Hierges du 11 juin 2024 interdisant la circulation du 13 juin au 13 septembre 2024, en raison des travaux d'assainissement, sur la passerelle de la tannerie, où se situe le poste de refoulement sur lequel sera raccordée la canalisation devant traverser la parcelle des requérants. Les intéressés produisent en outre des photographies prises ces derniers jours justifiant que les travaux de pose de la canalisation en cause ont été récemment réalisés sur les parcelles A257 et A136, à proximité immédiate de leur propriété. En outre, eu égard à la notice explicative du bureau d'études et des photographies jointes par les requérants, les travaux en cause porteront atteinte à la propriété des intéressés compte tenu notamment de la réalisation d'une tranchée d'une largeur de 1,10 mètres et d'une profondeur de plus de 80 centimètres, et d'un essartage sur une bande de 3 mètres aux droits de la canalisation, compromettant nécessairement l'intégrité de plusieurs arbres anciens. En défense, la communauté de communes se prévaut de l'intérêt général à réaliser les travaux d'assainissement en cause alors que les eaux usées se déversent directement dans le ruisseau sans traitement. Toutefois, il n'est pas justifié de l'urgence à réaliser à court terme les travaux d'assainissement en litige, notamment au regard de l'intérêt public invoqué qui s'attache à la préservation des risques d'atteinte à l'environnement. Par suite, eu égard au caractère difficilement reversible au moins à court terme des travaux en cause pour les requérants, et de l'absence d'atteinte immédiate à un intérêt public, les effets de l'arrêté attaqué sont de nature à caractériser une situation d'urgence au sens de l'article L. 521-1 du code de justice administrative. Il s'ensuit que la condition d'urgence peut être regardée en l'espèce comme remplie.
7. Aux termes de l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime : " Il est institué au profit des collectivités publiques, des établissements publics ou des concessionnaires de services publics qui entreprennent des travaux d'établissement de canalisations d'eau potable ou d'évacuation d'eaux usées ou pluviales une servitude leur conférant le droit d'établir à demeure des canalisations souterraines dans les terrains privés non bâtis, excepté les cours et jardins attenant aux habitations. / L'établissement de cette servitude ouvre droit à indemnité. Il fait l'objet d'une enquête publique réalisée selon les modalités prévues au livre Ier du code de l'expropriation pour cause d'utilité publique. () ".
8. Il résulte de l'instruction que la servitude est établie sur la parcelle A 116, enherbée et plantée d'arbres comme cela ressort des photographies et du rapport du commissaire enquêteur, et garnie de massifs floraux. Cette parcelle peut ainsi être qualifiée d'un jardin entretenu, qui est limitrophe de la parcelle A 249 sur laquelle est implantée la maison d'habitation, pour former un ensemble d'un seul tenant bâti et clos. La circonstance que la partie sur laquelle sont projetés les travaux en litige est à 50 mètres de la maison d'habitation ne suffit pas à considérer que cette parcelle ne serait pas un jardin attenant à l'habitation au sens de l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime dès lors qu'aucune séparation physique ne délimite le terrain des requérants. Par suite, le moyen invoqué par les requérants, tiré de la violation de l'article L. 152-1 du code rural et de la pêche maritime au motif de l'instauration d'une servitude sur une parcelle constituant un jardin attenant à leur habitation, est de nature, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux quant à la légalité de l'acte attaqué. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la suspension de l'exécution de l'arrêté du préfet des Ardennes, en que cet arrêté institue une servitude et permet des travaux sur la parcelle n° A 116, propriété de Mme D et de M. A.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative :
9. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées par Mme D et M. A tendant au bénéfice des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de l'arrêté du préfet des Ardennes du 20 février 2024 est suspendue.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D et M. A est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur, à Mme B D, à M. C A et à la communauté de communes Ardenne Rives de Meuse.
Copie en sera adressée au préfet des Ardennes et à la régie intercommunale chargée de l'assainissement sur le territoire de la communauté de communes Ardenne Rives de Meuse.
Fait à Châlons-en-Champagne, le 18 juillet 2024.
La juge des référés,
Signé
S. LAMBING
La greffière,
Signé
I. ROLLAND
N°2401593
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026