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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401601

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401601

vendredi 26 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401601
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantSCP ANCELET DOUCHIN ELIE SAUDUBRAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 juillet 2024, Mme A B, représentée par Me Mainnevret, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 juin 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a fait interdiction de retourner sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;

2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 12 juin 2024 de la préfète de l'Aube ;

3°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- son exécution doit être suspendue en application des dispositions de l'article L. 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle a introduit un recours devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour entraîne par voie de conséquence l'illégalité de l'l'obligation de quitter le territoire ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est disproportionnée et est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision est disproportionnée ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire avec interdiction de retour sur le territoire français entraîne par voie de conséquence l'illégalité de la décision fixant le pays de renvoi ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 juillet 2024, la préfète de l'Aube, représentée par Me Ancelet, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge de Mme B la somme de 1 000 euros, à verser à l'État, sur le fondement de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Le rapport de Mme Mégret, présidente-rapporteur, a été entendu au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante arménienne née le 3 août 1983, qui déclare être entrée sur le territoire français le 16 août 2022, a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), statuant en procédure accélérée, a rejeté sa demande d'asile par une décision du 1er mars 2024. Un recours a été formé devant la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 19 mars 2024, sur lequel il n'a pas encore été statué. Par un arrêté du 12 juin 2024, dont Mme B demande l'annulation, la préfète de l'Aube l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office à l'issue de ce délai et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de deux ans.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique :

" Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce et à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la demande de la requérante, qui est déjà représentée par un avocat, il y a lieu de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

3. En premier lieu, la requérante en se bornant à soutenir que le refus de titre de séjour est illégal et par voie de conséquence que l'obligation de quitter le territoire est également illégale, n'est pas assorti des précisions suffisantes pour en apprécier le bien-fondé.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Et aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte des stipulations suscitées de la convention internationale des droits de l'enfant que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur de l'enfant.

5. Mme B, qui déclare être entrée sur le territoire français le 16 août 2022, soit récemment à la date de la décision d'éloignement litigieuse, a à sa charge ses deux enfants âgés de sept et cinq ans. Si elle soutient qu'elle-même et ses deux enfants font preuve d'intégration et que ces derniers suivent en France une scolarité épanouie, les éléments qu'elle produit ne permettent pas de l'établir. Mme B n'établit pas davantage entretenir des relations stables et intenses avec des personnes séjournant régulièrement en France, ni qu'elle n'a plus d'attaches dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de trente-neuf ans et où elle peut reconstituer sa cellule familiale avec ses enfants. Il s'ensuit que Mme B ne démontre pas que la décision d'éloignement querellée porterait une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale eu égard aux buts en vue desquels elle a été prise ou méconnaîtrait l'intérêt supérieur de ses enfants. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant doivent, par suite, être écartés.

6. En dernier lieu, il résulte de ce qui vient d'être dit que Mme B n'établit pas que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation. Le moyen ne peut qu'être écarté.

7. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire contestées doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

8. En premier lieu, aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 de ce code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 (). ".

9. Mme B justifie d'une ancienneté de séjour de seulement un an et dix mois à la date de la décision querellée, laquelle n'est due qu'à la durée de l'examen de sa demande de protection internationale. Ainsi qu'il a été dit précédemment, elle ne fait état d'aucune attache familiale en France, outre ses enfants mineurs. Dans ces conditions, alors même que Mme B n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il n'est pas allégué que sa présence en France représenterait une menace pour l'ordre public, la préfète n'a pas, en fixant à deux ans la durée de l'interdiction de retour édictée à son encontre, entachée sa décision d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions suscitées des articles L. 612-8 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou pris une décision disproportionnée. Le moyen doit donc être écarté.

10. En second lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 4, Mme B n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français prononcée à son encontre méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

11. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation à l'encontre de l'interdiction de retour sur le territoire français contestée doivent être rejetées.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme B ne saurait exciper de l'illégalité de la décision d'éloignement et d'interdiction de retour dont elle fait l'objet à l'appui de sa contestation de la décision fixant son pays de renvoi. Le moyen tiré de l'exception d'illégalité doit être écarté.

13. En second lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

14. Si Mme B se prévaut de craintes, tant pour elle que pour ses enfants, d'être exposés à des traitements inhumains et dégradants en cas de retour dans leur pays d'origine, en raison de la violence dont ferait preuve son époux, elle ne verse au dossier aucun élément permettant d'apprécier le bien-fondé de ses allégations. Dans ces conditions, le moyen soulevé, tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ne peut qu'être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions en annulation à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi doivent être rejetées.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de Mme B ne peuvent être que rejetées.

Sur les conclusions aux fins de suspension :

17. Aux termes de l'article L 752-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L 'étranger dont le droit au maintien sur le territoire a pris fin en application des b ou d du 1° de l'article L. 542-2 et qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions prévues à la présente section, demander au tribunal administratif la suspension de l'exécution de cette décision jusqu'à l'expiration du délai de recours devant la Cour nationale du droit d'asile ou, si celle-ci est saisie, soit jusqu'à la date de la lecture en audience publique de la décision de la cour, soit, s'il est statué par ordonnance, jusqu'à la date de la notification de celle-ci ". Aux termes de l'article L 752-6 du même code : " Lorsque le juge n'a pas encore statué sur le recours en annulation formé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français en application de l'article L. 614-1, l'étranger peut demander au juge déjà saisi de suspendre l'exécution de cette décision ". Aux termes de l'article L 752-11 de ce code : " Le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné, saisi en application des articles L. 752-6 ou L. 752-7, fait droit à la demande de l'étranger lorsque celui-ci présente des éléments sérieux de nature à justifier, au titre de sa demande d'asile, son maintien sur le territoire durant l'examen de son recours par la Cour nationale du droit d'asile ".

18. Il est fait droit à la demande de suspension de la mesure d'éloignement si le juge a un doute sérieux sur le bien-fondé de la décision opposée par l'OFPRA à la demande de protection, au regard des risques de persécutions allégués ou des autres motifs retenus par l'Office. Les moyens tirés des vices propres entachant la décision de l'Office ne peuvent utilement être invoqués à l'appui des conclusions à fin de suspension de la mesure d'éloignement, à l'exception de ceux ayant trait à l'absence, par l'Office, d'examen individuel de la demande ou d'entretien personnel en dehors des cas prévus par la loi ou de défaut d'interprétariat imputable à l'Office. À l'appui de ses conclusions à fin de suspension, le requérant peut se prévaloir d'éléments apparus et de faits intervenus postérieurement à la décision de rejet ou d'irrecevabilité de sa demande de protection ou à l'obligation de quitter le territoire français, ou connus de lui postérieurement.

19. Mme B, qui a vu sa demande de protection internationale rejetée par l'OFPRA, statuant en procédure accélérée, le 1er mars 2024, se borne à se prévaloir du dépôt de son recours devant la CNDA en arguant qu'elle a effectivement des éléments sérieux à présenter à l'appui de ce recours, en raison du risque de mauvais traitement qu'elle encourrait, sans n'apporter aucun élément permettant d'apprécier le bien-fondé de ses allégations.

20. Il résulte de ce qui précède, alors que les éléments versés au dossier ne peuvent être regardées comme constituant des éléments sérieux au soutien de son recours devant la CNDA et qu'elle vient d'un pays sûr, les conclusions à fin de suspension présentées par Mme B ne peuvent être que rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

21. Le présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution. Les conclusions à fin d'injonction présentées par la requérante ne peuvent, par suite, qu'être rejetées.

Sur les frais liés aux litiges :

22. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par Mme B au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens, sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de Mme B la somme demandée par la préfète de l'Aube au même titre.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : La requête de Mme B est rejetée.

Article 3 : Les conclusions présentées par la préfète de l'Aube sur le fondement de l'article

L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Romain Mainnevret et à la préfète de l'Aube.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.

La présidente-rapporteure,

Signé

S. MÉGRET

La greffière,

Signé

S. VICENTE

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