mercredi 9 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2401603 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 4 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Megherbi, demande au tribunal :
1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté n° BE 2024-162-001 du 10 juin 2024 par laquelle la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte et lui a interdit de revenir sur le territoire français pendant une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube d'effacer son signalement dans le système d'information Schengen et de lui délivrer un titre de séjour en qualité de salarié dans un délai d'un mois sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé ;
- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain et des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;
- les décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait
les dispositions de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la décision portant inscription sur le système d'information Schengen est illégale du fait de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.
Par un mémoire en défense enregistré le 3 septembre 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.
Elle fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- l'accord entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement
du royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi du 9 octobre 1987 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public,
sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Henriot, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant marocain né le 25 août 1992, est entré en France le 20 avril 2019 muni d'un visa de long séjour portant la mention " travailleur saisonnier " valable du 17 avril au 16 juillet 2019. Il a obtenu la délivrance d'un titre de séjour " travailleur saisonnier " valable du 30 avril 2019 au 29 avril 2022. Le 16 février 2024, il a sollicité son admission exceptionnelle au séjour. Par une décision du 21 mars 2024, la préfète de l'Aube a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte et lui a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. B demande au tribunal l'annulation
de cette décision.
2. En premier lieu, l'arrêté en litige mentionne les textes sur le fondement desquels
il a été édicté et les éléments de fait en considération desquels il est intervenu. Par suite,
le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 9 de l'accord franco-marocain
du 9 octobre 1987 : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". L'article 3 du même accord stipule : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable et portant la mention " salarié " () ". Aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :
" L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "salarié", "travailleur temporaire" ou "vie privée et familiale", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".
4. Portant sur la délivrance des catégories de cartes de séjour temporaires prévues par les dispositions auxquelles il renvoie, l'article L. 435-1 précité n'institue pas une catégorie de titres de séjour distincte, mais est relatif aux conditions dans lesquelles les étrangers peuvent être admis à séjourner en France, soit au titre de la vie privée et familiale, soit au titre
d'une activité salariée. Si un ressortissant marocain souhaitant obtenir un titre de séjour au titre d'une telle activité ne peut utilement invoquer les dispositions de l'article L. 435-1 à l'appui d'une demande d'admission au séjour sur le territoire national, s'agissant d'un point déjà traité par l'accord franco marocain du 9 octobre 1987 en son article 3, il peut en revanche s'en prévaloir afin d'obtenir un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Toutefois, les stipulations de cet accord n'interdisent pas à la préfète, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont elle dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble
des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure
de régularisation d'un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié.
5. D'une part, si le requérant se prévaut de son activité professionnelle au sein
d'un établissement de restauration rapide en qualité de caissier puis de cuisinier depuis
l'année 2021, il n'établit pas que son contrat de travail ait été visé par l'autorité administrative conformément aux stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain précité. Dès lors,
le moyen tiré de que la préfète de l'Aube aurait commis une erreur d'appréciation au regard de ces dispositions doit être écarté.
6. D'autre part, s'agissant de sa vie privée et familiale, il ressort des pièces du dossier que M. B réside en France depuis 2019, pays dans lequel habitent également ses deux frères. Néanmoins, il n'établit pas entretenir une relation particulière avec ces deniers alors que ses deux sœurs et sa mère résident au Maroc. En outre, s'il établit être hébergé
par un ami de nationalité française, pratiquer le football et avoir participé à une course à pied,
ces éléments ne suffisent pas à caractériser une intégration d'une particulière intensité. Dès lors, les moyens tirés de ce que le préfet de la Marne aurait méconnu les dispositions de l'article
L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et qu'il aurait entaché ses décisions d'erreur manifeste d'appréciation dans l'usage de son pouvoir discrétionnaire
de régularisation doivent être écartés.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance (). ".
8. Pour les motifs exposés au point 6, les décisions en litige n'ont pas porté au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de ce que ces décisions méconnaitraient
les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
9. En quatrième lieu, il ne résulte d'aucune disposition que la préfète de l'Aube était tenue d'énumérer expressément l'ensemble des motifs énoncés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui sont susceptibles de justifier l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français.
10. En cinquième lieu, la décision pourtant refus de titre de séjour en litige n'étant pas illégale pour les motifs exposés aux points précédents, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de cette décision doit être écarté. Il en est de même du moyen tiré de l'exception de l'illégalité de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.
11. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Aube du 10 juin 2024. Par conséquent, ses conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles tendant à ce qu'une somme de 1 500 euros soit mise
à la charge de l'État sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1 : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Aube.
Délibéré après l'audience du 18 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Deschamps, président,
Mme Alibert, première conseillère,
M. Henriot, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
J. HENRIOTLe président,
signé
A. DESCHAMPS
Le greffier,
signé
A. PICOT
La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne et à tous
les commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre
les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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