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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401650

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401650

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401650
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantBOUVIER JAQUET ROYER PEREIRA BARBOSA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée sous le n° 2401650 le 6 juillet 2024, M. C E, représenté par Me Pereira, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de surseoir à statuer dans l'attente de la décision d'aide juridictionnelle ;

3°) d'annuler l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le préfet de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme 2 000 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant l'Arménie comme pays de renvoi :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est disproportionnée.

La requête de M. E a été communiquée au préfet de la Marne, qui n'a pas présenté d'observations, mais a produit des pièces.

II. Par une requête, enregistrée sous le n° 2401651 le 6 juillet 2024, Mme A F, représentée par Me Pereira, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de surseoir à statuer dans l'attente de la décision d'aide juridictionnelle ;

3°) d'annuler l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le préfet de la Marne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé son pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour ou, à défaut, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme 2 000 euros, à verser à son conseil, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant l'Arménie comme pays de renvoi :

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est disproportionnée.

La requête de Mme F a été communiquée au préfet de la Marne, qui n'a pas présenté d'observations, mais a produit des pièces.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.

Le rapport de Mme Mégret, présidente-rapporteure a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées concernent un couple d'étrangers et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. M. C E, ressortissant arménien né le 8 novembre 1981 et Mme A F, ressortissante arménienne née le 17 décembre 1983, qui déclarent être entrés sur le territoire français le 6 septembre 2023, accompagnés de leurs deux enfants mineurs, ont sollicité des autorités françaises leur admission au séjour au titre de l'asile en raison de craintes en cas de retour dans leur pays d'origine. Leurs demandes d'asile ont été rejetées par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 5 janvier 2024, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) par décision du 15 avril 2024. Par deux arrêtés du 21 juin 2024, dont les requérants demandent l'annulation, le préfet de la Marne les a obligés à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé leur pays de renvoi et leur a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois.

Sur l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Eu égard aux circonstances de l'espèce et à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la demande des requérants, qui sont déjà représentés par un avocat, il y a lieu de leur accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. En revanche, il n'y a pas lieu de surseoir à statuer dans l'attente de la décision du bureau d'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, par un arrêté du 21 mai 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de la Marne le 29 mai 2024, le préfet de la Marne a donné délégation à M. B D, directeur de la citoyenneté et de la légalité, à l'effet de signer toutes les décisions prises dans le cadre de ses compétences et de ses attributions, à l'exception de certaines décisions parmi lesquelles ne figurent pas les décisions litigieuses. Par suite, les moyens tirés de l'incompétence de l'auteur des arrêtés portant obligations de quitter le territoire français contestés doivent être écartés.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ". Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. À cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; () ". Et aux termes de l'article L. 211-5 de ce code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

6. Les arrêtés en litige comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui les fondent, notamment les conditions d'entrée sur le territoire français des requérants, leur situation familiale et la circonstance que tant l'OFPRA que la CNDA ont rejeté leur demande de protection internationale. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation des décisions d'éloignement querellées doivent être écartés.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

8. M. E et Mme F déclarent être entrés sur le territoire français le 6 septembre 2023, accompagnés de leurs deux enfants mineurs, soit il y a moins d'un an à la date des décisions d'éloignement litigieuses. Ils n'établissent pas entretenir des relations stables et intenses avec des personnes séjournant régulièrement sur le territoire français, ni être dépourvus d'attaches dans leur pays d'origine. S'ils se prévalent de la présence de leurs deux enfants mineurs en France, rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue dans leur pays d'origine. Dans ces conditions, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les décisions d'éloignement contestées porteraient une atteinte disproportionnée au droit au respect de leur vie privée et familiale eu égard aux buts en vue desquels elles ont été prises, et méconnaitraient ainsi les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. En dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux qui viennent d'être évoqués, M. E et Mme F ne sont pas fondés à soutenir que le préfet de la Marne aurait entaché ces arrêtés d'erreurs manifestes d'appréciation.

En ce qui concerne les décisions fixant l'Arménie comme pays de renvoi :

10. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". L'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; () / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ".

11. Les requérants se prévalent de craintes de traitements inhumains et dégradants en cas de retour en Arménie, en raison notamment de ce que M. E serait déserteur et craindrait, en conséquence, d'être condamné à une peine de six à douze ans d'emprisonnement. Toutefois, si M. E produit une attestation établie par son père le 24 juin 2024, soit postérieurement à l'édiction des arrêtés litigieux, ainsi que son avis de comparution à des exercices d'entraînement organisés sur la période du 21 juin au 15 juillet 2024 dans le cadre de son service militaire obligatoire, qu'il n'a pas honoré puisqu'il se trouvait en France, cela ne suffit pas à établir la réalité des craintes dont se prévalent les requérants, dès lors que M. E n'a pas été accusé de désertion. Par suite, les moyens tirés de ce que les décisions fixant l'Arménie comme pays de destination des intéressés auraient été édictées en méconnaissance de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peuvent être qu'écartés comme infondés.

En ce qui concerne les décisions portant interdiction de retour sur le territoire français :

12. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux évoqués au point 4, les moyens tirés de ce que les décisions d'interdiction de retour sur le territoire français contestées auraient été prises par une autorité incompétente ne peuvent qu'être écartés.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées. ".

14. Ainsi qu'il a été dit au point 6, les arrêtés litigieux comportent l'énoncé des considérations de droit et de fait qui les fondent. Les moyens tirés du défaut de motivation des décisions portant interdiction de retour sur le territoire français doivent donc être écartés.

15. En dernier lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". L'article L. 612-8 de ce même code dispose que : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Enfin, aux termes de l'article L. 612-10 du code précité : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

16. M. E et Mme F se prévalent d'une ancienneté de séjour en France de seulement dix mois à la date des décisions querellées, laquelle n'est due qu'à la durée de l'examen de leur demande de protection internationale et de ce qu'ils s'y sont maintenus en situation irrégulière. Ainsi qu'il a été dit précédemment, ils ne font état d'aucune attache familiale en France, outre leurs enfants mineurs. Dans ces conditions, alors même que M. E et Mme F n'ont pas fait l'objet de précédentes mesures d'éloignement et qu'il n'est pas allégué que leur présence en France représenterait une menace pour l'ordre public, le préfet n'a pas, en fixant à douze mois la durée des interdictions de retour édictées à leur encontre, pris des décisions disproportionnées. Les moyens soulevés en ce sens ne peuvent qu'être écartés.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. E et Mme F ne peuvent être que rejetées. Par voie de conséquence, leurs conclusions présentées à fin d'injonction et sur le fondement des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, doivent également être rejetées.

D É C I D E :

Article 1er : M. E et Mme F sont admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes de M. E et de Mme F est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C E, à Mme A F, à Me Rui Manuel Pereira et au préfet de la Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.

La présidente-rapporteur,

Signé

S. MÉGRET

La greffière,

Signé

S. VICENTE

La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui les concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2401650 et 2401651

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