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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401677

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401677

jeudi 18 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401677
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantOPYRCHAL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 12 juillet 2024, le tribunal administratif de Nancy a transmis la requête enregistrée le 8 juillet 2024 par laquelle M. B C, représenté par Me Opyrchal, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 6 juillet 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de cinq ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de cent cinquante euros par jour de retard dans un délai de quinze jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- l'auteur des décisions n'avait pas compétence pour édicter ces mesures ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision lui refusant un délai de départ volontaire est illégale car son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire, enregistré le 15 juillet 2024, M. B C, représenté par Me Opyrchal, demande en outre au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 9 juillet 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de 45 jours ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la mise à disposition du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soulève les mêmes moyens et soutient en outre que :

- la préfète n'a pas procédé à l'examen particulier de sa situation personnelle ;

- la décision d'interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'illégalité du fait de l'illégalité du refus d'accorder un délai de départ volontaire ;

- la décision d'assignation à résidence méconnait l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que le refus d'accorder un délai de départ volontaire est illégal ;

- les modalités d'exécution apportent des sujétions importantes s'apparentant à une privation de liberté.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 juillet 2024, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de la tardiveté des conclusions dirigées contre l'arrêté du 9 juillet 2024 portant assignation à résidence.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Lambing, première conseillère, pour statuer sur les litiges visés à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Le rapport de Mme Lambing a été entendu au cours de l'audience publique.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant géorgien né en 1978, est entré irrégulièrement en France en septembre 2020 afin d'y solliciter la reconnaissance de la qualité de réfugié. Sa demande a été définitivement rejetée par une décision de la cour nationale du droit d'asile le 7 février 2022. Sa demande de réexamen a été rejetée le 27 décembre 2022. Il a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 23 février 2022, puis le 24 février 2023. A la suite de son interpellation, la durée de son interdiction de retour a été portée le 3 novembre 2023 à quatre ans. Par un arrêté du 6 juillet 2024, à la suite d'une interpellation par les services de police dans un magasin, la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait susceptible d'être éloigné en cas d'exécution contrainte, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français de cinq ans. Il a été placé en rétention administrative par arrêté du même jour. A la suite de sa remise en liberté le 9 juillet 2024, par arrêté du même jour, la préfète de l'Aube l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pour une durée de 45 jours. M. C demande au tribunal d'annuler ces deux arrêtés des 6 et 9 juillet 2024.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide

juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur la recevabilité des conclusions dirigées contre l'arrêté du 9 juillet 2024 :

4. En vertu de l'article L. 732-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision d'assignation à résidence prise en application des 1°, 2°, 3°, 4° ou 5° de l'article L. 731-1 peut être contestée devant le président du tribunal administratif dans le délai de quarante-huit heures suivant sa notification. Elle peut être contestée dans le même recours que la décision d'éloignement qu'elle accompagne. / Le délai de quarante-huit heures prévu au premier alinéa est également applicable à la contestation de la décision d'assignation à résidence notifiée postérieurement à la décision d'éloignement, alors même que la légalité de cette dernière a été confirmée par le juge administratif ou ne peut plus être contestée. ".

5. Il ressort des pièces du dossier qu'au moment où M. C a reçu notification de l'arrêté d'assignation à résidence le 9 juillet 2024 à 20h15, la mesure de rétention administrative avait pris fin le 9 juillet 2024 à la suite d'une ordonnance du juge des libertés et de la détention du même jour dont il a été avisé à 10h05. Ayant seulement contesté cet arrêté par un mémoire enregistré le 15 juillet 2024, soit après l'expiration du délai de recours contentieux de quarante-huit heures, les conclusions dirigées contre cet arrêté du 9 juillet 2024 sont irrecevables pour cause de tardiveté et doivent donc être rejetées.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté du 6 juillet 2024 :

En ce qui concerne l'arrêté dans son ensemble :

6. L'arrêté en litige vise les textes dont il est fait application, expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. C, ainsi que les éléments sur lesquels la préfète de l'Aube s'est fondée pour prendre à son encontre une mesure d'éloignement. Dès lors, cette décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et permet ainsi au requérant d'en contester utilement le bien-fondé. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision en litige doit être écarté.

7. Par un arrêté du 18 avril 2023, régulièrement publié le même jour au recueil des actes administratifs de la préfecture, la préfète de l'Aube a, dans son article 1er, donné délégation à M. Mathieu Orsi, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer tous les actes relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception des actes visés dans l'article 2 et parmi lesquels ne figurent pas les mesures prises en matière de police des étrangers. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de M. A, signataire de l'arrêté contesté, ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

8. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète de l'Aube n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation individuelle de M. C avant de prendre l'arrêté en litige.

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. ".

10. Si M. C est en France depuis bientôt quatre ans, la durée de son séjour résulte principalement de la durée d'instruction de sa demande d'asile et de sa demande de réexamen, ainsi que de son maintien irrégulier sur le territoire français en dépit de deux mesures d'éloignement notifiées en février 2022 et février 2023. Il ne ressort pas des pièces du dossier que des membres de sa familles résideraient sur le territoire national. Le requérant a été en outre condamné à quatre reprises pour des faits de vol et d'usage illicite de stupéfiants. Eu égard à ces circonstances, M. C ne démontre pas une insertion particulière en France. Dans ces conditions, la décision contestée n'a pas porté au droit de M. C au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision refusant un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Son article L. 612-3 dispose : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5.".

12. Il ressort des termes mêmes de la décision contestée que, pour refuser d'accorder à M. C un délai de départ volontaire, la préfète s'est fondée sur la menace à l'ordre public que constituerait le comportement de l'intéressé, sur les circonstances qu'il s'est déjà soustrait à deux mesures d'éloignement, qu'il ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il n'a jamais sollicité la délivrance d'un titre de séjour, et sur le risque qu'il se soustraie à l'exécution de la mesure d'éloignement dont il fait l'objet, risque qu'il a regardé comme caractérisé sur le fondement des du 8° précité de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A supposer même que le comportement de l'intéressé ne constituerait pas une menace à l'ordre public, il résulte de l'instruction que la préfète aurait pris la même décision si elle s'était fondée sur l'autre motif mentionné dans sa décision, dont la matérialité est établie par les pièces du dossier, tiré de ce que M. C s'est déjà soustrait à des mesures d'éloignement et qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale, l'intéressé n'ayant pu indiquer l'adresse de son domicile lors de son interpellation. Il s'ensuit que le moyen tiré de la violation de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté.

En ce qui concerne la légalité de la décision fixant le pays de destination :

13. Si M. C soutient qu'un retour en Géorgie l'exposerait à des traitements prohibés par les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il ne se prévaut d'aucun élément de fait à l'appui du moyen soulevé.

14. Le requérant n'apporte aucun élément au soutien de son moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'encontre de la décision fixant le pays de destination.

En ce qui concerne la légalité de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version issue de la loi du 26 janvier 2024 : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

16. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

17. D'une part, le moyen tiré de l'exception d'illégalité de la décision refusant un délai de départ volontaire doit être écarté au regard de ce qui a été dit précédemment au point 12.

18. D'autre part, pour prononcer une interdiction de retour d'une durée de cinq ans à l'encontre du requérant, la préfète a tenu compte de la durée de présence en France du requérant, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence de mesures d'éloignement précédentes, ainsi que la menace que sa présence constitue pour l'ordre public.

19. Il ressort des pièces du dossier que M. C n'établit qu'il disposerait d'attaches familiales en France et qu'il aurait noué des liens privés, alors qu'il a été condamné pénalement à quatre reprises entre mars 2021 et avril 2023 pour des faits de vol. En outre, il s'est soustrait à deux précédentes mesures d'éloignement prises à son encontre en février 2022 et février 2023. Dans ces conditions, même si son comportement ne constituerait pas une menace pour l'ordre public, son parcours pénal démontre l'absence de liens avec la France de l'intéressé. Par suite, la durée de cinq ans de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas disproportionnée ni entachée d'erreur d'appréciation.

20. Il résulte de tout ce qui précède que M. C n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté de la préfète de l'Aube du 9 juillet 2024. Il y a lieu par suite de rejeter également les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridique.

Article 2 : La requête de M. C est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B C, à Me Opyrchal et à la préfète de l'Aube.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 18 juillet 2024.

La magistrate désignée,

Signé

S. LAMBING

La greffière,

Signé

S. VICENTE

No 2401677

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