mercredi 9 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| Section | Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne |
| N° Dossier | TA51-2401860 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge unique - Eloignement |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Ossete Okoya, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2024 par lequel le préfet de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de réexaminer sa situation sans délai ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation, le préfet s'étant estimé en situation de compétence liée par le rejet de sa demande d'asile ;
- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- son auteur est incompétent ;
- elle n'est pas motivée ;
- elle est disproportionnée.
La requête de M. A a été communiquée au préfet de la Marne, qui n'a pas présenté d'observations, mais a produit des pièces.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique.
A été entendu au cours de l'audience publique, le rapport de Mme Mégret, présidente-rapporteure.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant turc né le 2 février 2002, qui déclare être entré sur le territoire français le 22 juillet 2022, a sollicité des autorités françaises son admission au séjour au titre de l'asile. L'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande par une décision du 16 novembre 2022, confirmée par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) par une décision du 17 mars 2023. Par un arrêté du 12 juillet 2024, dont il demande l'annulation, le préfet de la Marne l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné à l'issue de ce délai et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose que : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / () ".
3. Dans le cas prévu au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, la décision portant obligation de quitter le territoire français est prise, notamment, après que la qualité de réfugié ait été définitivement refusée à l'étranger. Or, l'étranger est conduit, à l'occasion du dépôt de sa demande d'asile, à préciser à l'administration les motifs pour lesquels il demande que lui soit reconnue la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire et à produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande. Il lui appartient, lors du dépôt de cette demande, laquelle doit en principe faire l'objet d'une présentation personnelle du demandeur en préfecture, d'apporter à l'administration toutes les précisions qu'il juge utiles. Il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir toute observation complémentaire, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Le droit d'être entendu, ainsi satisfait avant que l'administration statue sur une demande d'asile, n'impose pas à l'autorité administrative de mettre à même la personne concernée de réitérer ses observations ou de présenter de nouvelles observations, de façon spécifique, sur l'obligation de quitter le territoire français ou l'interdiction de retour sur ce même territoire.
4. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de le Marne se serait abstenu de procéder à un examen particulier de sa situation en prenant la décision d'éloignement querellée, l'arrêté rappelant en autres sa situation familiale, la durée de sa présence en France et s'étant prononcé sur l'application de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. De plus, le préfet de la Marne ne s'est pas cru en compétence liée. Par suite, les moyens doivent être écartés.
5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".
6. M. A se prévaut de ce qu'il vit avec sa conjointe, ressortissante française et le fils de cette dernière, dont il s'occupe au quotidien, depuis le 17 avril 2024 et de ce qu'il travaille au sein de la société G-EST, en tant qu'ouvrier maçon depuis le 1er décembre 2023. Toutefois, les caractères récents de son entrée en France, de son activité professionnelle, de même que de sa relation avec sa conjointe ne permettent pas d'établir que le centre des intérêts personnels de l'intéressé se situe sur le territoire français. En outre, M. A n'établit pas être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision d'éloignement en litige porterait une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale par rapport aux buts en vue desquelles elle a été prise. Le moyen soulevé doit, par suite, être écarté.
7. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".
8. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Toutefois, si M. A entend s'en prévaloir à l'encontre de la décision fixant son pays de destination, les éléments qu'il produit dans la présente instance, dont il n'est pas allégué qu'ils n'auraient pas été également transmis au juge de l'asile, ne permettent pas d'établir la réalité des craintes dont il fait état en cas de retour en Turquie. Par suite, alors que tant l'OFPRA que la CNDA ont rejeté la demande d'asile de M. A, le moyen tiré de la méconnaissance, par la décision fixant le pays de renvoi, des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, doit être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
9. Il résulte de ce qui a été dit au point 6 que, compte tenu des circonstances de l'espèce, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois édictée à l'encontre de M. A est nécessairement disproportionnée au regard des conditions de son séjour en France, notamment de sa vie privée et familiale, dès lors qu'il entretient une relation amoureuse avec une ressortissante française, avec laquelle la vie maritale est établie, et dès lors qu'il n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et qu'il n'est pas allégué que sa présence en France représenterait une menace pour l'ordre public. Par suite, M. A est fondé à demander l'annulation de la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de douze mois, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête dirigée contre cette décision.
10. Il résulte de tout ce qui précède que l'arrêté du 12 juillet 2024 du préfet de la Marne doit être annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois. Le surplus des conclusions aux fins d'annulation présentées par M. A ne peut être que rejeté.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
11. Le présent jugement, qui annule l'arrêté litigieux en tant qu'il prononce une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois à l'encontre de M. A, n'implique pas nécessairement que le préfet de la Marne réexamine la situation de l'intéressé. Toutefois, il implique nécessairement que le préfet de la Marne fasse procéder à l'effacement du signalement le concernant aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Marne d'y faire procéder dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés au litige :
12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D É C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 12 juillet 2024 du préfet de la Marne est annulé en tant qu'il prononce à l'encontre de M. A une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de douze mois.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Marne de faire procéder à l'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission, résultant de l'interdiction de retour sur le territoire français, dans le système d'information Schengen, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : L'État versera à M. A une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.
La présidente-rapporteure,
Signé
S. MÉGRET
La greffière,
Signé
S. VICENTE
La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui les concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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