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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2401908

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2401908

jeudi 6 février 2025

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2401908
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre
Avocat requérantLUDOT CLAIRE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 24 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Ludot, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 mai 2024 par lequel le préfet de la Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'une année ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour à compter du jugement à intervenir et sous une astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à Me Ludot au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- les décisions portant refus de séjour et obligation de quitter le territoire français ont été prises par une autorité incompétente, à savoir le sous-préfet de Reims, dès lors que seul le préfet de la Marne était compétent ;

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure tiré de ce que la commission du titre de séjour n'a pas été saisie alors que M. B séjourne en France depuis l'âge d'un an ;

- elles méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles sont fondées à tort sur le motif tiré de ce que sa présence en France constituerait une menace pour l'ordre public.

Par un mémoire de production, enregistré le 3 septembre 2024, le préfet de la Marne a communiqué des pièces.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de M. Rifflard, conseiller, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant surinamien né le 18 août 1995, est entré irrégulièrement en France en 2000. Il a obtenu le 19 mars 2010 un premier titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en qualité d'étranger ayant résidé habituellement en France avec au moins un de ses parents depuis qu'il a atteint l'âge de treize ans, sur le fondement du deuxième alinéa de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version alors applicable. Ce titre de séjour a été renouvelé jusqu'au 14 juin 2022. Sa dernière demande de renouvellement de titre de séjour déposée le 21 mars 2024 a été rejetée sur le fondement de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile par un arrêté du 24 mai 2024 du préfet de la Marne. Par ce même arrêté, il lui a été fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, le pays de destination a été fixé et une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an a été prononcée à son encontre. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. D'une part, aux termes de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La délivrance ou le renouvellement d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle peut, par une décision motivée, être refusé à tout étranger : / 3° Ayant commis les faits qui l'exposent à l'une des condamnations prévues aux articles 222-34 à 222-40, 224-1 A à 224-1 C, 225-4-1 à 225-4-4, 225-4-7, 225-5 à 225-11, 225-12-1, 225-12-2, 225-12-5 à 225-12-7, 225-13 à 225-15, au 7° de l'article 311-4 et aux articles 312-12-1 et 321-6-1 du même code ; () ".

3. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

4. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été interpelé à l'aéroport de Cayenne le 1er juillet 2018 avec vingt-quatre kilos de cocaïne dans son bagage de soute. Il a été condamné à raison de ces faits, des chefs d'acquisition, de détention et de transport non autorisés de stupéfiants, par un arrêt de la cour d'appel de Cayenne du 9 mai 2019 à des peines, notamment, de deux ans d'emprisonnement et d'interdiction de séjour pour une durée de cinq ans à l'aéroport Félix Eboué. Le requérant ne conteste pas que ces faits relèvent de ceux mentionnés au 3° de l'article L. 432-1-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cependant, il soutient que la décision portant refus de renouveler son titre de séjour sur le fondement de cet article viole l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

5. A cet égard, M. B justifie de sa présence de manière continue en France depuis à tout le moins l'âge de treize ans, de ce qu'il a fait l'intégralité de ses études dans ce pays, puis qu'il y a exercé différents métiers, essentiellement dans le secteur du bâtiment, depuis 2010, et de sa maîtrise de la langue française. Il a bénéficié de cartes temporaires de séjour, et de récépissés, de manière continue depuis mars 2010, puis il a bénéficié d'une carte pluriannuelle de séjour valable de juin 2018 à juin 2022. Il justifie également de sa relation avec une ressortissante française depuis 2020, avec qui il a eu deux enfants nés en France en 2021 et en 2023. Il ressort de l'attestation de la mère de ceux-ci que M. B contribue à leur entretien et leur éducation, bien que son interdiction de séjour à l'aéroport de Cayenne précitée l'ait empêché de la rejoindre en métropole jusqu'en 2024, mais l'intéressée attestant lui avoir rendu visite en Guyane chaque vacance avec leurs enfants. Les deux parents justifient de leur cohabitation à Reims depuis à tout le moins le mois d'avril 2024. Dans ces conditions, et compte tenu du caractère isolé et ancien des faits ayant donné lieu à la condamnation pénale susmentionnée, le requérant est fondé à soutenir qu'en refusant de renouveler son titre de séjour sur le fondement de l'article L. 432-1-1, le préfet de la Marne a porté une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa vie privée et familiale par rapport au but en vue duquel cette décision a été prise. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la décision portant refus de renouveler son titre de séjour méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens soulevés par M. B, ce dernier est fondé à demander l'annulation de la décision portant refus de renouveler sa carte de séjour pluriannuelle. Par voie de conséquence, doivent également être annulées les décisions portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, fixation du pays de destination et interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction ;

7. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement que le préfet de la Marne délivre à M. B un titre de séjour. Il y a lieu d'enjoindre au préfet de la Marne de procéder à une telle délivrance, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par M. B.

Sur les frais liés au litige :

8. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ludot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de ce dernier une somme de 1 200 euros à verser à Me Ludot, sur le fondement des dispositions précitées.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 24 mai 2024 par lequel le préfet de la Marne a refusé de renouveler le titre de séjour de M. B, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée d'une année, est annulé.

Article 2 : il est enjoint au préfet de la Marne de délivrer à M. B un titre de séjour dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Ludot, avocate de M. B, une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Ludot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Marne et à Me Claire Ludot.

Copie en sera délivrée au ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 23 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

M. Briquet, président,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Rifflard, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 février 2025.

Le rapporteur,

Signé

R. RIFFLARDLe président,

Signé

B. BRIQUET

La greffière,

Signé

F. DAROUSSI DJANFAR

La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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