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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2402080

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2402080

vendredi 6 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2402080
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne, statuant en référé, a rejeté la demande de suspension de la décision du préfet des Ardennes refusant le renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle de M. B. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, car le requérant, en vacances en Turquie, ne justifiait pas d'une atteinte grave et immédiate à sa situation, le refus de titre de séjour n'ayant pas d'incidence directe sur son droit au séjour en l'absence de mesure d'éloignement. Aucun des moyens soulevés, notamment le défaut de motivation et la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, n'a été jugé de nature à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions attaquées. La requête a été rejetée, y compris les conclusions fondées sur l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés le 21 août 2024, le 27 août 2024, et le 3 septembre 2024, M. A B, représenté par la SELARL Ahmed Harir, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 7 juin 2024, par laquelle le préfet des Ardennes a rejeté sa demande de renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle et a refusé de lui délivrer une carte de résident, ainsi que de la décision du 8 juillet 2024 rejetant le recours gracieux qu'il avait formé à l'encontre de cette décision du 7 juin 2024 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie, eu égard d'une part à la présomption d'urgence s'appliquant en matière de refus de renouvellement d'un titre de séjour, et dès lors d'autre part qu'étant actuellement en vacances en Turquie, la décision du 7 juin 2024 l'empêche de rentrer en France ;

- il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées ;

- en effet, ni la décision du 7 juin 2024 ni l'avis de la commission du titre de séjour ne sont motivés ;

- il n'a pas été régulièrement convoqué devant la commission du titre de séjour, l'adresse figurant dans le courrier de convocation à la séance du 4 avril 2024 étant erronée et ce courrier ne lui étant ainsi pas parvenu ;

- le rapport établi en vue de la séance de la commission du titre de séjour ne lui a pas été communiqué préalablement à cette séance ;

- l'avis de la commission du titre de séjour n'a pas été communiqué préalablement à la décision du 7 juin 2024 ;

- la décision du 7 juin 2024 est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il est arrivé en France à l'âge de 3 ans, qu'il dispose d'un contrat à durée indéterminée, et qu'il n'est pas une menace pour l'ordre public ;

- elle porte une atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, sa famille et ses amis étant sur le territoire français.

Par un mémoire en défense, enregistré le 27 août 2024, le préfet des Ardennes conclut au rejet de la requête de M. B.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête, enregistrée sous le n° 2402079, tendant à l'annulation des décisions attaquées.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif a désigné M. C pour exercer les fonctions de juge des référés prévues au livre V du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique du 6 septembre 2024 à 9 heures 30, tenue en présence de Mme Daroussi Djanfar, greffière d'audience, M. C a lu son rapport et entendu les observations de Me Meunier, substituant Me Harir, avocat de M. B, qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens, et précise que M. B a deux frères et une sœur.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. / () ".

2. M. B, de nationalité turque, né en 1997, est entré régulièrement en France le 10 novembre 2000 au titre du regroupement familial, et y a résidé depuis lors tout aussi régulièrement par le biais notamment d'une carte de séjour temporaire renouvelée en 2018 et en dernier lieu d'une carte de séjour pluriannuelle de 4 ans valable jusqu'au 20 février 2023. Le 15 février 2023, il a sollicité le renouvellement de cette carte pluriannuelle. Par une décision du 7 juin 2024, le préfet des Ardennes a rejeté cette demande, et a refusé de lui délivrer une carte de résident. Le 25 juin 2024, M. B a formé un recours gracieux contre cette décision, qui a été expressément rejeté le 8 juillet 2024. Il demande au juge des référés d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision du refus de renouvellement et de refus de délivrance dont il a fait l'objet le 7 juin 2024, ainsi que de la décision de rejet de son recours gracieux.

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera, en principe, constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

4. M. B, qui avait sollicité le renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle dont il bénéficiait et s'est heurté à un refus, bénéficie ici d'une présomption d'urgence. Le préfet des Ardennes, qui se borne à défendre sur l'existence d'un doute sérieux, ne met en avant dans ses écritures aucun élément de nature à faire échec à une telle présomption. Dans ces conditions, la condition d'urgence prévue à l'article L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme remplie.

5. Aux termes de l'article L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans chaque département est instituée une commission du titre de séjour qui est saisie pour avis par l'autorité administrative : / 1° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer ou de renouveler la carte de séjour temporaire prévue aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-13, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21, L. 423-22, L. 423-23, L. 425-9 ou L. 426-5 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; / 2° Lorsqu'elle envisage de refuser de délivrer la carte de résident prévue aux articles L. 423-11, L. 423-12, L. 424-1, L. 424-3, L. 424-13, L. 424-21, L. 425-3, L. 426-1, L. 426-2, L. 426-3, L. 426-6, L. 426-7 ou L. 426-10 à un étranger qui en remplit effectivement les conditions de délivrance ; / () ". Aux termes de son article R. 432-14 : " Devant la commission du titre de séjour, l'étranger fait valoir les motifs qu'il invoque à l'appui de sa demande d'octroi ou de renouvellement d'un titre de séjour. Un procès-verbal enregistrant ses explications est transmis au préfet avec l'avis motivé de la commission. L'avis de la commission est également communiqué à l'intéressé. ".

6. Il est constant que l'avis de la commission du titre de séjour a ici été notifié le 20 juin 2024, en même temps que la décision du refus de renouvellement et de refus de délivrance en litige. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que l'avis de la commission du titre de séjour n'a pas été communiqué préalablement à la décision du 7 juin 2024 est propre, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions contestées.

7. Aux termes de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La circonstance que la présence d'un étranger en France constitue une menace pour l'ordre public fait obstacle () au renouvellement de () la carte de séjour pluriannuelle () ainsi qu'à la délivrance de la carte de résident () ".

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B, entré en France à l'âge de 3 ans, justifiait d'une durée de résidence régulière de plus de 20 ans sur le territoire français à la date de la décision attaquée. Ces mêmes pièces, complétées par les précisions apportées à l'audience, montrent qu'y vivent également sa mère, ainsi que ses deux frères et sa sœur, son père étant quant à lui décédé. M. B exerce par ailleurs une activité professionnelle, étant employé depuis le 15 février 2024 en tant que vendeur par la société My Car 08, par le biais d'un contrat à durée indéterminée. Enfin, si le bulletin n° 2 du casier judiciaire et le traitement des antécédents judiciaires de l'intéressé laissent apparaître l'usage illicite de stupéfiants à trois reprises en 2016, 2019 et 2021, le port sans motif légitime d'arme blanche en 2016 et 2019, un refus d'obtempérer à une sommation de s'arrêter en 2019, des menaces à l'encontre d'un médecin urgentiste en 2020, la conduite d'un véhicule en ayant fait usage de stupéfiants en 2021, et la conduite d'un véhicule sans permis à deux reprises au cours de l'année 2022, les seules condamnations figurant au bulletin n° 2 sont deux amendes de 150 euros et 300 euros pour le refus d'obtempérer et l'usage illicite de stupéfiants en 2019, et l'obligation de suivi d'un stage de sensibilisation aux dangers de l'usage de produits stupéfiants pour la conduite d'un véhicule en ayant fait usage de stupéfiants en 2021, les menaces à l'encontre d'un médecin urgentiste, mises en avant dans l'avis de la commission du titre de séjour, n'ayant quant à elles donné lieu qu'à un rappel à la loi. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 412-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'atteinte disproportionnée au droit à la vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales sont également propres, en l'état de l'instruction, à créer un doute sérieux sur la légalité des décisions contestées.

10. Il en résulte que l'ensemble des conditions posées à l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant rempli, M. B est fondé à demander la suspension de l'exécution des décisions attaquées.

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros demandée par M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision du préfet des Ardennes du 7 juin 2024 rejetant la demande de M. B tendant au renouvellement de sa carte de séjour pluriannuelle et refusant par ailleurs de lui délivrer une carte de résident, ainsi que de la décision du préfet des Ardennes du 8 juillet 2024 rejetant le recours gracieux formé par M. B à l'encontre de cette décision du 7 juin 2024, est suspendue.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à M. A B et au préfet des Ardennes.

Fait à Châlons-en-Champagne, le 6 septembre 2024.

Le juge des référés

Signé

B. C

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