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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2402317

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2402317

mercredi 9 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2402317
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement
Avocat requérantTRUGNAN BATTIKH

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I) Par une requête n° 2402317et un mémoire enregistrés le 16 septembre 2024 et le 1er octobre 2024 et la production de pièces le 3 octobre 2024, M. A B représenté par Me Trugnan Battikh demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 15 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de 5 ans ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter du jugement à intervenir sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de la notification de jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté est entaché d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il est entaché d'un défaut de motivation ;

- la décision l'obligeant à quitter le territoire français méconnait les articles L. 613-1 et L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il a conservé la qualité de réfugié ;

- elle est entachée d'une méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 - 1 de la convention internationale des droits de l'enfant et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est illégale dès lors qu'il ne constitue pas une menace à l'ordre public et dispose de garanties de représentation ;

- la décision fixant le pays de destination est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la décision prononçant une interdiction de retour est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 27 septembre 2024 et la production de pièces le 30 septembre 2024 et le 1er octobre 2024, la préfète de l'Aube représentée par Me Termeau conclut au rejet de la requête. Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

II) Par une ordonnance du 23 septembre 2024, enregistrée le même jour au greffe du tribunal sous le n° 2402406, le président du tribunal administratif de Nancy a transmis au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, en application de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, une requête présentée par M. A B.

Par cette requête n° 2402317 et un mémoire enregistrés le 17 septembre 2024 et le 28 septembre 2024 et la production de pièces le 3 octobre 2024, M. A B représenté par Me Trugnan Battikh doit être regardé comme demandant au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 15 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Aube l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de 5 ans ;

3°) d'annuler la décision du 20 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Aube l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pendant 45 jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de mettre fin à toute mesure de contrôle prévues dans l'arrêté susvisé dans un délai de deux semaines à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

5°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de restituer à Monsieur B ses documents d'identité dans un délai de deux semaines à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement ;

6°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté du 15 septembre 2024 ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

- la décision l'assignant à résidence est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle méconnait l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnait l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- il ne présente pas de risque de fuite.

- la décision prononçant une interdiction de retour revêt une erreur d'appréciation quant à sa durée ;

- la décision obligeant à la remise des documents d'identité est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant assignation à résidence.

Par un mémoire en défense en date du 27 septembre 2024 et la production de pièces en date du 30 septembre 2024 et du 1er octobre 2024, la préfète de l'Aube représentée par Me Termeau conclut au rejet de la requête. Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, le 3 octobre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Alibert pour statuer sur les litiges visés à sur les requêtes relevant des dispositions de l'article L. 921-1 et suivantes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Alibert, magistrate désignée,

- et les observations de Me Trugnan Battikh, représentant M. B qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens.

La préfète de l'Aube n'était ni présente, ni représentée.

Considérant ce qui suit :

1. Par décision en date du 15 septembre 2024, la préfète de l'Aube a obligé M. A B, ressortissant syrien, à quitter le territoire français sans délai, a fixé son pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant 5 ans. Par une décision du 20 septembre 2024, la préfète de l'Aube l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pendant 45 jours avec obligation de se présenter 3 fois par jours, tous les jours de la semaine à la gendarmerie de Romilly sur Seine. M. B demande l'annulation de ces décisions.

2. Les deux requêtes concernant la situation d'un même requérant, il y a lieu de les joindre et de statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

4. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, il y a lieu d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

6. D'une part, le bulletin n°2 du casier judiciaire de M. B porte mention de délits routiers anciens ainsi que deux condamnations plus récentes. Le 4 janvier 2021, M. B a été condamné par le tribunal correctionnel de Melun à une peine de 3 ans d'emprisonnement dont un assorti d'un sursis probatoire pendant deux ans pour des faits de trafic de produits stupéfiants, d'usage illicite de stupéfiants et de détention non autorisée d'arme de catégorie B et d'association de malfaiteurs pour des faits commis en 2018. Il a également été condamné le 15 octobre 2021 par la chambre correctionnelle de la cour d'appel de Paris pour des faits de trafic de stupéfiants commis en 2020. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant a fait l'objet d'une détention à domicile sous surveillance électronique à compter du 7 août 2023 probatoire à une libération conditionnelle à compte du 7 avril 2024, l'administration pénitentiaire ayant souligné une réelle prise de conscience et un comportement irréprochable en détention. Si la préfète de l'Aube affirme qu'il a été interpellé le 14 septembre 2024 pour des faits de recel de vol, il n'est pas fait état de la suite pénale donnée à ces faits. En outre, ces aménagements de peine n'ont pas fait l'objet de retrait et le sursis probatoire actuellement en cours n'a pas été révoqué. Il ressort également des pièces du dossier que le requérant travaille au sein de la société de traiteur de son père. En outre, si les faits ont été commis en région parisienne, la famille du requérant et notamment ses parents et son frère ainé se sont installés dans l'Aube afin de l'éloigner d'environnement délinquant. Par suite, si le requérant présente, de par son passé pénal et du caractère fortement lucratif des faits commis, un risque de récidive, celui-ci a été fortement réduit, de même que la menace à l'ordre public qu'il représente, par le parcours de réinsertion qu'il a engagé. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que le requérant est né en Jordanie et est entré sur le territoire français à l'âge de 9 ans sans avoir vécu en Syrie, pays dont il a la nationalité. Ses parents et ses frères et sœurs bénéficient du statut de réfugié en France et ont soutenu sa demande d'aménagement de peine. En outre, il n'est pas contesté que M. B est père de deux enfants nés en France d'une mère de nationalité française. Il justifie de la nationalité française de l'ainée, Linaya et d'une vie commune avec la mère de ses enfants. En outre, la reconstitution de la cellule familiale en Syrie n'apparait pas envisageable. Dans ces circonstances, la mesure d'éloignement prise à son encontre porte à son droit au respect à sa vie familiale une atteinte excédant ce qui est nécessaire à la défense de l'ordre public. Dès lors, l'arrêté attaqué a porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 15 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Aube a obligé le requérant à quitter le territoire français sans délai doit être annulée, ainsi que, par voie de conséquence les décisions du même jour ayant fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et ayant prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de 5 ans et la décision du 20 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Aube l'a assigné à résidence dans le département de l'Aube pendant 45 jours.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

8. Il n'y a pas lieu d'enjoindre à la préfète de l'Aube de réexaminer la situation du requérant. En outre, les mesures de contrôle cesseront au jour de la notification de la décision. Il n'y a pas lieu de prononcer une injonction en ce sens. En raison du motif qui la fonde, l'annulation de l'arrêté portant assignation à résidence implique nécessairement que les documents d'identité remis par le requérant à la préfète de l'Aube dans ce cadre lui soient restitués dans un délai de 15 jours à compter de la notification de cette décision sur le fondement de l'article L. 911-1 du code de justice administrative. Il n'y a lieu de prononcer une astreinte.

Sur les frais du litige :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens, sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 15 septembre 2024 par lequel la préfète de l'Aube a obligé le M. B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il serait éloigné et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de 5 ans est annulée.

Article 3 : L'arrêté du 20 septembre 2024 par laquelle la préfète de l'Aube a assigné à résidence M. B dans le département de l'Aube pendant 45 jours est annulé.

Article 4 : Il est enjoint à la préfète de l'Aube de restituer au requérant les documents d'identité qu'il lui a remis dans le cadre des obligations fixées par l'arrêté du 20 septembre 2024 dans un délai de 15 jours à compter de la notification de la présente décision.

Article 5 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 6 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 7 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Trugnan Battikh et à la préfète de l'Aube.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

Signé

B. ALIBERT La greffière,

Signé

S. VICENTE

La République mande et ordonne à la préfète de L'Aube en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2402317 et 2402406

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