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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2402376

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2402376

vendredi 4 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2402376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationJuge unique - Eloignement

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne, statuant en juge unique sur un recours pour excès de pouvoir, a rejeté les demandes de Mme B. Celle-ci contestait un arrêté préfectoral du 9 juillet 2024 l'obligeant à quitter le territoire français avec une interdiction de circulation de deux ans, ainsi qu'un arrêté d'assignation à résidence du 12 septembre 2024. Le tribunal a estimé que les moyens soulevés, notamment ceux tirés de l'insuffisance de motivation, de la méconnaissance des articles L. 425-9 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatifs à l'état de santé de son enfant, et de la violation de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme, n'étaient pas fondés. La solution retenue confirme la légalité des décisions préfectorales d'éloignement et d'assignation à résidence.

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I) Par une requête enregistrée le 20 septembre 2024 et la production de pièces le 2 octobre 2024, Mme A B, représentée par Me Gabon, demande :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 juillet 2024 par lequel le préfet de la Marne l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et l'a interdit de circulation sur le territoire français pendant deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de produire dans le cadre de la présente instance l'intégralité des éléments afférents à la mesure d'expertise diligentée outre l'entier dossier médical sur la base duquel le collège des médecins de l'OFII ont émis leur avis et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la décision à intervenir ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer un titre de séjour pour raisons médicales en qualité de parent d'étranger malade et le cas échéant une autorisation de séjour portant autorisation de travailler et ce sous astreinte de 100 euros par jour de retard à compter de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros à verser à Me Gabon au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'un défaut d'examen particulier et approfondi de sa situation ;

- il méconnait l'article L. 613-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle n'a pas été entendue préalablement à la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- il n'est nullement justifié que le médecin de l'OFII ait été saisi ni que le collège des médecins était compétent pour rendre leur avis sur la situation de l'enfant de Madame B et notamment que ceux-ci soit dument identifiés ;

- l'arrêté méconnait les articles L. 425-9, L. 425-10, R. 425-11, R. 425-12 et R. 425 -13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les articles 5 et 6 de l'arrêté du 27 décembre 2016 relatif aux conditions d'établissement et de transmission des certificats médicaux, rapports médicaux et avis mentionnés aux articles R. 313-22, R. 313-23 et R. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- l'avis des médecins de l'OFII est imprécis ;

- le préfet a considéré qu'il était lié par l'avis du collège des médecins ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de leurs conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'arrêté est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle est représentante légale d'un mineur qui ne peut pas faire l'objet d'une mesure d'éloignement ;

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors que son enfant ne pourra pas bénéficier de soins en Serbie et qu'elle justifie de risques pour sa vie dans son pays d'origine ;

- l'état de santé son enfant ne lui permet pas de voyager ;

- l'arrêté méconnait l'article L. 425-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que son enfant ne peut disposer d'un traitement adapté dans son pays d'origine.

Le préfet de la Marne a produit des pièces le 26 septembre 2024.

Mme B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 septembre 2024.

II) Par une requête enregistrée le 20 septembre 2024, Mme B représentée par Me Gabon demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 septembre 2024 par lequel le préfet de la Marne l'a assignée à résidence pendant 45 jours dans le département de la Marne.

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros à verser à Me Gabon au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen attentif et personnalité de sa situation ;

- elle est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet ne démontre pas qu'elle présente un risque de fuite ni qu'elle ne pourrait pas regagner son pays d'origine ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

- elle porte atteinte à sa liberté d'aller et venir ;

- elle porte atteinte à son droit de mener une vie familiale normale ;

- son impécuniosité ne lui permet pas de respecter les obligations fixées dans l'assignation à résidence.

Le préfet de la Marne a produit des pièces, qui ont été enregistrées le 26 septembre 2024.

La clôture d'instruction est intervenue à l'issue de l'audience.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration,

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Alibert pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Alibert, magistrate désignée,

- et les observations de Me Gabon, représentant Me B qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et ajoutant que la requérante est mère de 8 enfants, tous présents sur le territoire français et dont plusieurs, majeurs, en situation régulière dont trois présents à l'audience et grand-mère de plusieurs petits enfants et que l'un de ces enfants souffre d'une infirmité motrice cérébrale nécessitant une prise en charge médicale importante et Mme B, qui par le truchement de M. D, interprète en langue serbe, serment prêté par écrit, explique que son fils âgé de 14 ans est pris en charge par une école spécialisé dans le cadre de son handicap, que son époux et son fils, âgé de 20 ans, prennent en charge ses déplacements et qu'elle n'a plus d'enfant en Serbie.

Le préfet de la Marne n'était ni présent, ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Les requêtes susvisées concernent la situation d'une même requérante, il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

2. Par un arrêté du 9 juillet 2024, le préfet de la Marne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par Mme B ressortissante serbe, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours à compter de sa notification et a fixé le pays à destination duquel elle serait éloignée en l'absence de départ volontaire. Par un arrêté du 12 septembre 2024, le préfet de la Marne l'a assignée à résidence dans le département de la Marne et l'a obligée à se présenter tous les jours de la semaine, entre 8 heures et 9 heures à la gendarmerie de Vitry-le-François. La requérante demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

3. Aux termes des dispositions de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

4. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme B au bénéfice de l'aide juridictionnelle s'agissant de la requête n° 2402373.

5. Mme B ayant été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale s'agissant de la requête n° 2402376, il n'y a pas lieu de lui octroyer le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur la compétence du magistrat désigné s'agissant des conclusions de la requête n° 2402376 :

6. L'arrêté portant refus de délivrance d'un titre de séjour et obligation de quitter le territoire français pris à l'encontre de Mme B étant intervenu avant le 15 juillet 2024, les conclusions dirigées contre cet arrêté doivent être examinées selon les modalités définies par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur rédaction antérieure à l'entrée en vigueur de la loi n° 2024-42 eu 26 janvier 2024 et du décret n° 2024-799 du 2 juillet 2024.

7. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français peut, dans les conditions et délais prévus au présent chapitre, demander au tribunal administratif l'annulation de cette décision, ainsi que l'annulation de la décision relative au séjour, de la décision relative au délai de départ volontaire et de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français qui l'accompagnent le cas échéant. () ". Aux termes des dispositions de l'article L. 614-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français est notifiée avec une décision d'assignation à résidence prise en application de l'article L. 731-1 ou une décision de placement en rétention prise en application de l'article L. 741-1, le président du tribunal administratif peut être saisi dans le délai de quarante-huit heures suivant la notification de ces mesures ". Aux termes de l'article L. 614-9 du même code : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il désigne à cette fin parmi les membres de sa juridiction, (), statue au plus tard quatre-vingt-seize heures à compter de l'expiration du délai de recours. / Dans le cas où la décision d'assignation à résidence ou de placement en rétention intervient en cours d'instance, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal ". Aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative au sein de la section III " dispositions applicables en cas de placement en rétention ou d'assignation à résidence " : " Lorsque l'étranger est placé en rétention ou assigné à résidence après avoir introduit un recours contre la décision portant obligation de quitter le territoire ou après avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle en vue de l'introduction d'un tel recours, la procédure se poursuit selon les règles prévues par la présente section. Les actes de procédure précédemment accomplis demeurent valables. () Toutefois, lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire () ".

8. Il résulte des dispositions précitées des articles L. 614-8 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-17 du code de justice administrative qu'il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le délai de départ volontaire et le pays de destination. Toutefois, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation d'un refus de séjour. Ainsi, il n'y a lieu de statuer que sur les conclusions de la requête de Mme B tendant à l'annulation des décisions du 9 juillet 2024 portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination. Par suite, les conclusions dirigées contre la décision du 9 juillet 2024 par laquelle le préfet de la Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour ainsi que les conclusions à fin d'injonction et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative dont elles sont assorties doivent être réservées jusqu'en fin d'instance devant une formation collégiale du tribunal administratif de Châlons-en-Champagne à laquelle elles doivent être renvoyées.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, de la fixation du pays de retour et de l'assignation à résidence :

9. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ".

10. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B exerce avec son époux l'autorité parentale sur les enfants C, née en 2008 et Murat, né en 2009 et que la famille est arrivée sur le territoire français en mai 2021. C est scolarisée en classe de 4ème. Murat, présentant un handicap sévère en lien avec une infirmité motrice cérébrale, bénéficie d'une prise en charge pluridisciplinaire au centre hospitalier de Reims et à domicile. Il est accueilli depuis le 7 avril 2023 dans un institut médico-éducatif en semi-internat lui permettant d'avoir accès non seulement à des soins complets mais également à une éducation adaptée et à une vie sociale facilitée par le personnel encadrant. Un éloignement de Mme B entrainerait, pour cet enfant, une rupture brutale dans ses habitudes quotidiennes et dans sa prise en charge médicale et sociale. En second lieu, il ressort des pièces de la procédure que les huit enfants de la requérante sont présents sur le territoire français et que cinq d'entre eux bénéficient du statut de réfugié. Les petits enfants de la requérante sont également présents sur le territoire français. Si le préfet de la Marne évoque dans sa décision la présence de membres de la fratrie de Mme B en Serbie, cette circonstance n'est pas suffisante pour considérer que le centre de ses intérêts privés et familiaux se trouverait toujours en Serbie. Dans ces circonstances, la décision portant obligation de quitter le territoire français porte au droit de Mme B au respect de sa vie familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris et est entaché, pour les mêmes motifs d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de cette dernière.

11. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens des requêtes, que les décisions par lesquelles le préfet de la Marne a obligé Mme B à quitter le territoire français dans un délai de 30 jours et a fixé le pays à destination duquel elle serait susceptible d'être éloignée en cas d'exécution contrainte doit être annulée. L'arrêté par lequel le préfet de la Marne l'a assignée à résidence pour une durée de 45 jours doit être également annulé par voie de conséquence.

Sur les frais du litige n° 2402376 :

12. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat, sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, une somme de 1 200 euros en remboursement des frais exposés dans l'instance n° 2402376 et non compris dans les dépens à verser à Me Gabon, conseil de la requérante, sous réserve que Me Gabon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat. Dans l'hypothèse où le requérant n'obtenait pas le bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme lui serait versée.

D E C I D E :

Article 1er : Mme B est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle dans le cadre de l'instance n° 2402376.

Article 2 : Les conclusions présentées dans la requête n° 2402376 tendant à l'annulation de la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, au prononcé d'une injonction et au remboursement de frais exposés et non compris dans les dépens sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal.

Article 3 : Les décisions du 9 juillet 2024 par lesquelles le préfet de la Marne a obligé Mme B à quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a fixé le pays de destination de son éloignement sont annulées.

Article 4 : L'arrêté du 12 septembre 2024 par lequel le préfet de la Marne a assigné Mme B à résidence dans le département de la Marne pour une durée de 45 jours est annulé.

Article 5 : L'Etat versera, au titre de la requête n°2402376, à Me Gabon une somme de 1 200 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Gabon renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, sauf à ce que Mme B n'obtienne pas le bénéfice de l'aide juridictionnelle, auquel cas cette somme sera versée à cette dernière.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, Me Gabon et au préfet de la Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 octobre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

B. ALIBERTLa greffière,

signé

I. DELABORDE

N° 2402373 ; 2402376

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