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AccueilJurisprudence administrativeN° TA51-2500667

Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne — Décision N° TA51-2500667

mercredi 25 juin 2025

JuridictionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
SectionTribunal Administratif de Châlons-en-Champagne
N° DossierTA51-2500667
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation3ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Châlons-en-Champagne a rejeté la requête de Mme C épouse B, ressortissante marocaine, contestant l'arrêté préfectoral du 7 février 2025 l'obligeant à quitter le territoire français. Le tribunal a opéré une substitution de base légale, fondant la mesure sur le 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et non sur le 1° initialement invoqué. Il a écarté l'ensemble des moyens soulevés, notamment l'incompétence de l'auteur de l'acte, l'insuffisance de motivation, l'erreur de fait, l'erreur manifeste d'appréciation, et la méconnaissance de l'accord franco-marocain du 4 mars 1994. La solution retenue confirme la légalité de l'obligation de quitter le territoire français, de la fixation du pays de renvoi, de l'interdiction de retour d'un an et de l'obligation de présentation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 2 mars 2025, Mme A C épouse B, représentée par Me Aouidet, demande au tribunal :

1°) d'annuler pour excès de pouvoir l'arrêté du 7 février 2025 par lequel le préfet des Ardennes l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, en lui faisant obligation de se présenter, durant ce délai, tous les samedis entre 8 heures et 12 heures au commissariat de police de Charleville-Mézières, a fixé le pays de destination de son éloignement et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet des Ardennes d'examiner sa situation dans un délai de quinze jours suivant le jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

Sur l'obligation de quitter le territoire français et la fixation du pays de renvoi :

- l'auteur de l'acte est incompétent ;

- l'arrêté en litige est entaché d'une insuffisance de motivation ;

- la décision contestée méconnait les dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'erreur de fait ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et de sa vie familiale et méconnaît les stipulations de l'accord entre la République française

et le Royaume du Maroc du 4 mars 1994 ;

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est dépourvue de motivation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français ;

- le signataire de la décision est incompétent ;

- la décision est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et de sa vie familiale et méconnaît les stipulations de l'accord entre la République française

et le Royaume du Maroc du 4 mars 1994 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à sa durée ;

Sur l'obligation de présentation :

- l'obligation de présentation est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle est disproportionnée.

Par un mémoire en défense enregistré le 2 avril 2025, le préfet des Ardennes conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

La clôture de l'instruction a été fixée au 7 avril 2025 par une ordonnance

du 6 mars 2025.

Par courrier en date du 12 mai 2025, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de procéder d'office à une substitution de base légale, la décision contestée portant obligation de quitter le territoire français trouvant sa base légale, non dans les dispositions

du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais dans celles du 2° du même article.

Le préfet des Ardennes a produit des observations en réponse à cette information, enregistrées le 16 mai 2025, qui ont été communiquées.

Mme C épouse B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 12 mars 2025.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord entre la République française et le Royaume du Maroc du 4 mars 1994 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public,

sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Le rapport de M. Deschamps, président, a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C épouse B, ressortissante marocaine née le 12 juin 1987, déclare être entrée sur le territoire français en 2020 et s'est vu délivrer le 17 novembre 2021 une carte de séjour pluriannuelle en qualité de conjointe de français valable jusqu'au

16 novembre 2023. Par un arrêté du 7 février 2025, le préfet des Ardennes l'a obligée à quitter

le territoire français dans un délai trente jours, en lui faisant obligation durant ce délai, de se présenter tous les samedis entre 8 heures de 12 heures au commissariat de police

de Charleville-Mézières, a fixé le pays de destination de son éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour pour une durée d'un an. La requérante demande l'annulation de cet arrêté.

Sur le moyen commun à différentes décisions :

2. L'arrêté en litige a été signé par M. Joel Dubreuil, secrétaire général de la préfecture des Ardennes. Il disposait d'une délégation de signature du préfet des Ardennes par arrêté

du 22 avril 2024 régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture lui permettant de signer les décisions relevant des attributions de l'Etat à l'exception de certaines matières parmi lesquelles ne figurent pas la police des étrangers. Par suite, le moyen tiré du vice d'incompétence manque en fait et doit être écarté.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

3. En premier lieu, la décision attaquée, qui mentionne notamment que la requérante s'était déclarée célibataire et sans enfant à charge, comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et est ainsi suffisamment motivée et révèle un examen particulier de la situation de l'intéressée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du Code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ".

5. Pour prononcer à l'encontre de Mme C épouse B une obligation de quitter le territoire français, le préfet des Ardennes s'est fondé sur les dispositions précitées

du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que la requérante est entrée en France sous couvert d'un visa à entrées multiples valable du 16 novembre 2020 au 16 novembre 2021. Son entrée en France étant ainsi régulière, la décision en litige ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour.

6. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont

la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

7. Il ressort des pièces du dossier, notamment du procès-verbal d'audition

du 7 février 2025, que Mme C épouse B, qui s'est maintenue sur le territoire français après l'expiration de la validité de son titre de séjour, a déclaré n'avoir entamé aucune démarche visant à régulariser sa situation. Dans ces conditions, à la date de la décision en litige, Mme C épouse B n'était pas titulaire d'un titre de séjour. Il s'ensuit que la décision contestée trouve son fondement légal dans les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui peuvent être substituées à celles du 1° du même article dès lors que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressée d'aucune garantie et que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'une ou l'autre de ces dispositions. Par suite, le moyen tiré de la régularité de son entrée en France doit être écarté.

8. En troisième lieu, si c'est à tort que le préfet, reprenant les déclarations de l'intéressée lors de son audition par les forces de police, a relevé que la requérante était célibataire dès lors qu'elle s'est mariée le 25 décembre 2019 avec un ressortissant français dont elle n'a pas divorcé, cette erreur de fait est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée dès lors

qu'il est constant que la vie commune entre les époux a cessé.

9. Enfin, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance () ".

10. Si la requérante est entrée en France en 2020, elle n'apporte aucun élément relatif à son intégration dans la société française, alors qu'il ressort des pièces du dossier qu'elle ne maîtrise pas le français. Il ressort de ses déclarations qu'elle a quitté son mari depuis deux ans et qu'elle est sans domicile fixe. Si elle se prévaut de la présence de sa sœur en France, elle a déclaré ne pas connaître son adresse et a indiqué qu'elle la voyait très peu. Alors que ses parents se trouvent au Maroc, où elle a vécu jusque l'âge de 33 ans, la décision attaquée n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée. Alors que le moyen tiré d'une méconnaissance des stipulations de l'accord franco-marocain n'est pas assorti des précisions permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé, la décision n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes raisons, elle n'est pas entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'obligation de présentation auprès du commissariat de police de Charleville-Mézières :

11. Aux termes de l'article L. 721-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel un délai de départ volontaire a été accordé peut,

dès la notification de la décision portant obligation de quitter le territoire français, être contraint de résider dans le lieu qui lui est désigné par l'autorité administrative. Cette décision est prise pour une durée qui ne peut se poursuivre au-delà de l'expiration du délai de départ volontaire. ". Aux termes de l'article L. 721-7 de ce code : " L'étranger auquel un délai de départ volontaire a été accordé peut, dès la notification de la décision portant obligation de quitter le territoire français, être astreint à se présenter à l'autorité administrative ou aux services de police ou aux unités de gendarmerie pour y indiquer ses diligences dans la préparation de son départ. Cette décision est prise pour une durée qui ne peut se poursuivre au-delà de l'expiration du délai de départ volontaire. " Et aux termes de l'article L. 721-8 du même code : " L'autorité administrative peut prescrire à l'étranger auquel un délai de départ a été accordé la remise de son passeport ou de tout document justificatif de son identité, dans les conditions prévues à l'article L. 814-1 ".

12. La décision attaquée, qui fait obligation à la requérante de se présenter tous les samedis entre 8 heures et 12 heures au commissariat de police de Charleville-Mézières, ne fait pas obstacle à ce que celle-ci voie sa sœur, qui réside dans la même ville, et n'est pas disproportionnée en l'absence de tout élément permettant d'établir que cette mesure ferait obstacle à la poursuite de relations avec d'autres personnes ou à l'exercice de certaines activités.

Sur la décision fixant le pays de destination :

13. D'une part, cette décision, qui comporte les éléments de droit qui en constituent le fondement, mentionne également qu'en cas d'exécution contrainte, la requérante sera reconduite vers le pays dont elle a la nationalité. Elle est ainsi suffisamment motivée.

14. D'autre part, aucune pièce du dossier ne permet d'établir que cette décision serait entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Sur l'interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-7 de ce même code : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour () ". Aux termes de l'article L. 612-8 du même code : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Selon l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

16. D'une part, il résulte de ce qui a été dit aux points 3 à 10 que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas illégale. Par suite la requérante n'est pas fondée à exciper de son illégalité à l'appui de ses conclusions dirigées contre l'interdiction de retour sur le territoire français.

17. D'autre part, il ressort de la décision attaquée que le préfet des Ardennes, qui n'était pas tenu de mentionner l'absence d'atteinte à l'ordre public alors qu'il ne retenait pas celle-ci, a pris en compte l'ensemble des critères fixés par l'article L .612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Cette décision est ainsi suffisamment motivée.

18. Enfin, alors même que l'intéressée ne représente pas une menace pour l'ordre public et qu'elle n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, au vu de la durée limitée de son séjour en France et de sa faible intégration, la durée d'un an fixée pour l'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas disproportionnée.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme C

épouse B tendant à l'annulation de l'arrêté du 7 février 2025 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fins d'injonction ainsi que celles tendant à l'application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de celles de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C épouse B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A C épouse B et au préfet des Ardennes.

Copie en sera adressée au ministre d'Etat, ministre de l'intérieur.

Délibéré après l'audience du 4 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Deschamps, président,

M. Torrente, premier conseiller,

M. Amelot, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 juin 2025.

L'assesseur le plus ancien

dans l'ordre du tableau,

signé

V. TORRENTELe président-rapporteur,

signé

A. DESCHAMPS

Le greffier,

signé

A. PICOT

La République mande et ordonne au préfet de des Ardennes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre

les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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