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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2001953

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2001953

mercredi 28 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2001953
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCHAPELLE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 4 août 2020 et 8 novembre 2021, M. B A, représenté par Me Choisy demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 juin 2020 par laquelle la ministre du travail a autorisé son employeur, K, à le licencier ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision de la ministre du travail du 5 juin 2020 a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors que certaines pièces ne lui ont pas été communiquées alors qu'elles lui auraient permis d'assurer utilement sa défense, en méconnaissance des articles L. 121-1 et L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration ;

- cette décision est entachée d'erreurs d'appréciation dès lors que la ministre a considéré, à tort, que K avait rempli son obligation de reclassement, alors que les recherches de reclassement n'ont pas été étendues au sein G, qu'elles n'ont pas été menées jusqu'à la notification de son licenciement et que les postes d'assistant technique et administratif au sein P, compatibles avec les préconisations du médecin du travail, ne lui ont pas été proposés.

Par un mémoire en défense enregistré le 22 mars 2021, K conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 octobre 2021, la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code du travail ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fabas, rapporteure,

- et les conclusions de Mme Sousa Pereira, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A a été embauché le 16 septembre 2013 au poste de technicien d'exploitation par la société H, qui a pour activité l'entretien et l'installation des réseaux de télécommunication. Il a été élu en qualité de délégué du personnel suppléant de l'établissement E le 11 décembre 2015. Par un avis d'inaptitude du 11 juin 2019, le médecin du travail a déclaré M. A inapte au poste de technicien d'exploitation mais apte à un poste de travail sans travail en hauteur ni sous-terrain, sans port de charges supérieures à dix kilogrammes, sans posture " dos penché en avant " prolongée ou répétée. Après lui avoir notifié, par courrier du 25 septembre 2019, l'impossibilité de le reclasser, la K a convoqué M. A à un entretien préalable à son licenciement par lettre du 1er octobre 2019. Le comité d'entreprise a émis, le 15 octobre 2019, un avis défavorable au licenciement. La K a, par courrier du 23 octobre 2019, formulé une demande d'autorisation de licenciement auprès de l'inspecteur du travail. Par une décision du 21 novembre 2019, l'inspecteur du travail a autorisé le licenciement de M. A. Le requérant a exercé, le 17 janvier 2020, un recours hiérarchique à l'encontre de cette décision. Par une décision du 5 juin 2020, la ministre du travail a, d'une part, annulé la décision de l'inspecteur du travail et, d'autre part, autorisé le licenciement de M. A. Par sa requête, M A demande au tribunal d'annuler la décision de la ministre du travail en tant qu'elle a autorisé son licenciement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, d'une part, en vertu des dispositions des articles R. 2421-4 et R. 2421-11 du code du travail, l'inspecteur du travail saisi d'une demande d'autorisation de licenciement d'un salarié protégé doit, quel que soit le motif de la demande, procéder à une enquête contradictoire. En revanche, aucune règle ni aucun principe ne fait obligation au ministre chargé du travail, saisi d'un recours hiérarchique sur le fondement des dispositions de l'article R. 2422-1 du même code, de procéder lui-même à cette enquête contradictoire. Il en va toutefois autrement si l'inspecteur du travail n'a pas lui-même respecté les obligations de l'enquête contradictoire et que, par suite, le ministre annule sa décision et statue lui-même sur la demande d'autorisation.

3. D'autre part, aux termes des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application des articles 1er et 2 de la loi n° 79-587 du 11 juillet 1979 relative à la motivation des actes administratifs et à l'amélioration des relations entre l'administration et le public n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. ". Il résulte de ces dispositions qu'il appartient à l'autorité administrative compétente pour adopter une décision individuelle entrant dans leur champ de mettre elle-même la personne intéressée en mesure de présenter des observations. Il en va de même, à l'égard du bénéficiaire d'une décision, lorsque l'administration est saisie par un tiers d'un recours gracieux ou hiérarchique contre cette décision. Ainsi, le ministre chargé du travail, saisi sur le fondement des dispositions de l'article R. 2422-1 du code du travail, d'un recours contre une décision autorisant ou refusant d'autoriser le licenciement d'un salarié protégé, doit mettre le tiers au profit duquel la décision contestée a créé des droits - à savoir, respectivement, l'employeur ou le salarié protégé - à même de présenter ses observations, notamment par la communication de l'ensemble des éléments sur lesquels le ministre entend fonder sa décision.

4. En l'espèce, la décision de l'inspecteur du 21 novembre 2019, qui autorise le licenciement de M. A, a créé des droits au profit de K. Dès lors, la ministre du travail, saisie d'un recours hiérarchique formé par M. A à l'encontre de cette décision, n'était tenue de communiquer l'ensemble des éléments sur lesquels elle entendait fonder sa décision qu'à la K et n'était pas tenue de communiquer ces éléments à M. A. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision de la ministre a été prise au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que certaines pièces n'auraient pas été communiquées au requérant, est inopérant et ne peut, par suite, qu'être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 1226-2 du code du travail : " Lorsque le salarié victime d'une maladie ou d'un accident non professionnel est déclaré inapte par le médecin du travail, en application de l'article L. 4624-4, à reprendre l'emploi qu'il occupait précédemment, l'employeur lui propose un autre emploi approprié à ses capacités, au sein de l'entreprise ou des entreprises du groupe auquel elle appartient le cas échéant, situées sur le territoire national et dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation assurent la permutation de tout ou partie du personnel. Pour l'application du présent article, la notion de groupe désigne le groupe formé par une entreprise appelée entreprise dominante et les entreprises qu'elle contrôle dans les conditions définies à l'article L. 233-1, aux I et II de l'article L. 233-3 et à l'article L. 233-16 du code de commerce. Cette proposition prend en compte, après avis du comité social et économique lorsqu'il existe, les conclusions écrites du médecin du travail et les indications qu'il formule sur les capacités du salarié à exercer l'une des tâches existantes dans l'entreprise. Le médecin du travail formule également des indications sur la capacité du salarié à bénéficier d'une formation le préparant à occuper un poste adapté. L'emploi proposé est aussi comparable que possible à l'emploi précédemment occupé, au besoin par la mise en œuvre de mesures telles que mutations, aménagements, adaptations ou transformations de postes existants ou aménagement du temps de travail ".

6. En vertu des dispositions du code du travail, le licenciement des salariés qui bénéficient d'une protection exceptionnelle dans l'intérêt de l'ensemble des travailleurs qu'ils représentent ne peut intervenir que sur autorisation de l'inspecteur du travail. Lorsque le licenciement de l'un de ces salariés est envisagé, il ne doit pas être en rapport avec les fonctions représentatives normalement exercées ou l'appartenance syndicale de l'intéressé. Dans le cas où la demande de licenciement d'un salarié protégé est motivée par l'inaptitude physique, il appartient à l'administration de s'assurer, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, que l'employeur a cherché à reclasser le salarié sur d'autres postes appropriés à ses capacités, le cas échéant par la mise en œuvre, dans l'entreprise, de mesures telles que mutations ou transformations de postes de travail ou aménagement du temps de travail. Le licenciement ne peut être autorisé que dans le cas où l'employeur n'a pu reclasser le salarié dans un emploi approprié à ses capacités au terme d'une recherche sérieuse, menée tant au sein de l'entreprise que dans les entreprises dont l'organisation, les activités ou le lieu d'exploitation permettent, en raison des relations qui existent avec elles, d'y effectuer la permutation de tout ou partie de son personnel.

7. D'une part, il est constant que le groupe D est composé de plusieurs pôles d'activités: le pôle Média, le pôle Télécom, le pôle expertises digitales et numériques, et enfin la branche M, en charge de la conception, de la construction, de l'exploitation et de la maintenance des infrastructures et des réseaux de télécommunication, au sein duquel opèrent K ainsi que N, Toutefois, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que les sociétés du C sont seules soumises à la convention collective des travaux publics, d'autre part, que les offres d'emploi ne sont pas centralisées au niveau de l'ensemble J. Enfin, le contrat de travail de M. A ne prévoit aucune mobilité au sein d'autres établissements que ceux de K. Dans ces conditions, alors même que les entreprises composant C et celles composant les autres secteurs d'activités appartiennent au I, il ne ressort pas des pièces du dossier que les relations de K avec les entreprises du groupe relevant d'autres pôles permettraient d'effectuer une permutation du personnel d'une société à l'autre. Ainsi, si K était tenue d'étendre les recherches de reclassement à l'ensemble des entreprises composant C, elle n'était en revanche pas tenue, contrairement à ce que soutient le requérant, de les étendre aux sociétés composant les autres secteurs d'activité que C.

8. D'autre part, lorsque le motif de licenciement invoqué par l'employeur fait obligation à l'administration d'apprécier le sérieux des recherches préalables de reclassement effectuées par celui-ci, l'inspecteur du travail doit apprécier les possibilités de reclassement du salarié à compter du moment où le licenciement est envisagé et jusqu'à la date à laquelle il statue sur la demande de l'employeur. Le ministre saisi d'un recours hiérarchique doit, lorsqu'il statue sur la légalité de la décision de l'inspecteur du travail, apprécier le sérieux des recherches de reclassement jusqu'à la date de cette décision. Si le ministre annule la décision de l'inspecteur du travail et se prononce de nouveau sur la demande d'autorisation de licenciement, il doit alors, en principe, apprécier le sérieux des recherches de reclassement jusqu'à la date à laquelle il statue. Cependant, dans ce dernier cas, si l'inspecteur du travail a autorisé le licenciement demandé et que le salarié a été licencié par l'employeur avant que le ministre ne se prononce sur son recours hiérarchique ou sur le recours formé en son nom, il n'y a lieu, pour le ministre qui a annulé la décision de l'inspecteur du travail, d'apprécier les possibilités de reclassement du salarié que jusqu'à la date de son licenciement. A cette fin, le ministre doit prendre en compte l'ensemble des éléments portés à sa connaissance, y compris ceux qui, bien que postérieurs à la date du licenciement, sont de nature à éclairer l'appréciation à porter sur le sérieux de la recherche de reclassement jusqu'à cette date.

9. En l'espèce, contrairement à ce que soutient M. A, il ressort des pièces du dossier que les recherches de reclassement effectuées par K se sont poursuivies au-delà du mois de juillet 2019, ainsi qu'en atteste notamment le courrier adressé en août 2019 par la responsable adjointe des ressources humaines aux différents directeurs régionaux relatif aux éventuels postes disponibles dans leur région respective compte tenu de l'avis d'inaptitude de M. A émis par la médecine du travail. Des propositions de postes ont par ailleurs été adressées en août 2019 notamment par le directeur régional du Sud-Ouest de K. Enfin par un courrier du 3 septembre 2019 produit par le requérant lui-même, la K a transmis à la médecine du travail, pour avis, quatorze postes disponibles susceptibles d'être proposés à M. A. Dans ces conditions, la ministre du travail a pu légalement considérer les recherches de reclassement mises en œuvre par K comme sérieuses jusqu'à la date de licenciement de M. A.

10. En dernier lieu, si pour juger de la réalité des offres de reclassement, le ministre du travail peut tenir compte de la volonté exprimée par le salarié, l'expression de cette volonté, lorsqu'il s'agit d'un reclassement sur le territoire national, ne peut néanmoins être prise en compte qu'après que des propositions de reclassement concrètes, précises et personnalisées ont été effectivement formulées par l'employeur, et à condition que l'information du salarié soit complète et exacte. Par suite, l'autorisation administrative de licenciement ne peut être accordée à l'employeur qui s'est abstenu de rechercher, alors que le licenciement d'un travailleur protégé était envisagé, s'il lui était possible de reclasser l'intéressé en France au sein du groupe auquel il appartenait, alors même que le salarié aurait préalablement indiqué ne pas souhaiter retrouver un emploi dans l'une des zones géographiques du territoire national sur lesquelles ce groupe était implanté. Lorsqu'après son constat d'inaptitude, le médecin du travail apporte des précisions quant aux possibilités de reclassement du salarié, ses préconisations peuvent, s'il y a lieu, être prises en compte pour apprécier le caractère sérieux de la recherche de reclassement de l'employeur.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que K avait proposé en mai 2019 un poste d'assistant technique et administratif à M. A au sein du O, qui ne lui a plus été proposé en phase de reclassement. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que K a sollicité l'avis de la médecine du travail sur ce poste, par courrier du 3 septembre 2019, et que celle-ci a indiqué qu'en raison des qualités requises par ce poste, qui exigeait " dynamisme, réactivité et capacité à gérer l'imprévu ", celui-ci n'était pas compatible avec l'état de santé de M. A et qu'il ne pouvait ainsi pas lui être proposé. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir qu'en autorisant son licenciement alors que son employeur ne lui avait pas proposé ce poste, la ministre du travail aurait fait une inexacte application des dispositions précitées.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision du 5 juin 2020 par laquelle la ministre du travail a autorisé K à le licencier.

Sur les frais du litige :

13. Aux termes des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

14. L'Etat n'étant pas, dans la présente instance, la partie perdante, il n'y a pas lieu de mettre à sa charge la somme que demande M. A au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Par suite, ses conclusions formulées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête présentée par M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à K et à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

Mme Cabecas, conseillère,

Mme Fabas, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 septembre 2022.

La rapporteure,

L. Fabas

Le président,

O. Di Candia

La greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de l'emploi et de l'insertion en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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