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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2003142

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2003142

mardi 22 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2003142
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantGOURVENNEC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 3 décembre 2020 et le 31 mai 2022, M. A F et Mme D F, représentés par Me Gourvennec, demandent au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 9 novembre 2020 par lequel la préfète de la Meuse a abrogé les arrêtés du 7 octobre 2013 mettant en demeure M. E de régulariser la situation administrative de son stockage de paille et suspendant, dans l'attente, l'exploitation de son stockage de paille ;

2°) de prononcer la reconduction des arrêtés du 7 octobre 2013 en les assortissant à titre complémentaire d'une astreinte d'un montant de 500 euros par arrêté passé un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à venir, dans l'hypothèse où M. E ne respecterait pas les obligations découlant de ces deux arrêtés ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la préfète a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard du volume de fourrage stocké par M. E : la capacité de stockage de paille dans l'ensemble du bâtiment litigieux est de l'ordre de plus de 3 400 mètres cubes, en rapport avec son cheptel bovin de plus de 140 bêtes ; un constat d'huissier en date des 4 et 6 août 2020 établit que la grange était alors remplie de rouleaux de paille ; la préfète ne démontre pas que le volume de stockage qu'elle a pris en compte concerne l'ensemble de la ferme ou l'un ou l'autre des sites de stockage utilisés ; compte tenu du volume par nature variable du fourrage, le seuil de 1 000 mètres cubes doit être apprécié au regard de la capacité de stockage du bâtiment ;

- la préfète a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des risques, notamment d'incendie, découlant du dépôt de paille encourus par ses voisins mitoyens : elle n'a notamment pas apprécié le risque incendie représenté par le stockage de paille avant de prendre sa décision, alors que ce risque, qui avait été relevé en 2013, persiste quelle que soit la quantité de paille stockée ; le SDIS n'a pas été consulté préalablement à la décision ;

- la préfète ne pouvait abroger ses arrêtés de 2013 sans s'assurer de la persistance dans le temps du respect effectif par M. E d'un stockage de paille inférieur à 1 000 mètres cubes ;

- la préfète a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des exigences du règlement sanitaire départemental de la Meuse.

Par des mémoires en défense enregistrés les 18 janvier 2022 et 29 juillet 2022, la préfète de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient à titre principal que M. et Mme F mettent en cause la responsabilité de M. E en raison d'un trouble anormal du voisinage, ce qui entraîne l'incompétence de la juridiction administrative, à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

Par un mémoire en défense enregistré le 3 août 2022, M. E, représenté par Me Dubaux, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 3 000 euros soit mise à la charge de M. et Mme F en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, ainsi que les entiers dépens de l'instance.

Il soutient que les moyens soulevés par M. et Mme F ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- les conclusions de Mme Guidi, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gourvennec, représentant M. et Mme F.

Considérant ce qui suit :

1. Par deux arrêtés du 7 octobre 2013, le préfet de la Meuse a, d'une part, mis en demeure M. E, agriculteur, de régulariser la situation administrative de son stockage de paille, situé 2 rue Jean-François Simon à Woël, dans le délai maximal d'un mois, d'autre part, lui a enjoint de suspendre immédiatement l'exploitation de ce dépôt de matière combustible en cessant toute réception de paille et en évacuant sous quinze jours la paille entreposée dans le bâtiment. À la suite d'une visite de contrôle de la direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement (DREAL) le 12 août 2020 constatant que le volume de paille est inférieur à 1 000 mètres cubes, le préfet a abrogé ces deux arrêtés du 7 octobre 2013 par un arrêté du 9 novembre 2020. Par la requête susvisée, M. et Mme F, dont l'habitation est attenante au local de stockage de paille, demandent l'annulation de ce dernier arrêté.

Sur l'exception d'incompétence :

2. Les requérants demandent l'annulation de la décision de la préfète de la Meuse du 9 novembre 2020 par laquelle elle a décidé d'abroger deux arrêtés préfectoraux en date du 7 octobre 2013 pris en application des dispositions du code de l'environnement applicables aux installations classées pour la protection de l'environnement. Par suite, la juridiction administrative est compétente pour connaître de ces conclusions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article L. 511-1 du code de l'environnement : " Sont soumis aux dispositions du présent titre les usines, ateliers, dépôts, chantiers et, d'une manière générale, les installations exploitées ou détenues par toute personne physique ou morale, publique ou privée, qui peuvent présenter des dangers ou des inconvénients soit pour la commodité du voisinage, soit pour la santé, la sécurité, la salubrité publiques, () ". Aux termes de l'article L. 511-2 du même code : " Les installations visées à l'article L. 511-1 sont définies dans la nomenclature des installations classées établie par décret en Conseil d'État (). Ce décret soumet les installations à autorisation, à enregistrement ou à déclaration suivant la gravité des dangers ou des inconvénients que peut présenter leur exploitation ". L'annexe A à l'article R. 511-9 du même code constituant la nomenclature des installations classées pour la protection de l'environnement, soumet à déclaration au titre du 2 de la rubrique 1530, le dépôt de matériaux combustibles analogues aux papiers et cartons " dont le volume susceptible d'être stocké " est supérieur à 1 000 m³ mais inférieur ou égal à 20 000 m³.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 171-8 du code de l'environnement : " I.- Indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées, lorsque des installations ou ouvrages sont exploités, des objets et dispositifs sont utilisés ou des travaux, opérations, activités ou aménagements sont réalisés sans avoir fait l'objet de l'autorisation, de l'enregistrement, de l'agrément, de l'homologation, de la certification ou de la déclaration requis en application du présent code, ou sans avoir tenu compte d'une opposition à déclaration, l'autorité administrative compétente met l'intéressé en demeure de régulariser sa situation dans un délai qu'elle détermine, et qui ne peut excéder une durée d'un an. / Elle peut, par le même acte ou par un acte distinct, suspendre le fonctionnement des installations ou ouvrages, l'utilisation des objets et dispositifs ou la poursuite des travaux, opérations, activités ou aménagements jusqu'à ce qu'il ait été statué sur la déclaration ou sur la demande d'autorisation, d'enregistrement, d'agrément, d'homologation ou de certification, à moins que des motifs d'intérêt général et en particulier la préservation des intérêts protégés par le présent code ne s'y opposent. / L'autorité administrative peut, en toute hypothèse, édicter des mesures conservatoires aux frais de la personne mise en demeure. / L'autorité administrative peut, à tout moment, afin de garantir la complète exécution des mesures prises en application des deuxième et troisième alinéas du présent I : / 1° Ordonner le paiement d'une astreinte journalière au plus égale à 1 500 € applicable à partir de la notification de la décision la fixant et jusqu'à satisfaction de ces mesures. L'astreinte est proportionnée à la gravité des manquements constatés et tient compte notamment de l'importance du trouble causé à l'environnement. Les deuxième et dernier alinéas du 1° du II de l'article L. 171-8 s'appliquent à l'astreinte ; / 2° Faire procéder d'office, en lieu et place de la personne mise en demeure et à ses frais, à l'exécution des mesures prescrites. / II.- S'il n'a pas été déféré à la mise en demeure à l'expiration du délai imparti, ou si la demande d'autorisation, d'enregistrement, d'agrément, d'homologation ou de certification est rejetée, ou s'il est fait opposition à la déclaration, l'autorité administrative ordonne la fermeture ou la suppression des installations ou ouvrages, la cessation de l'utilisation ou la destruction des objets ou dispositifs, la cessation définitive des travaux, opérations, activités ou aménagements et la remise des lieux dans un état ne portant pas préjudice aux intérêts protégés par le présent code. Elle peut faire application du II de l'article L. 171-8 aux fins d'obtenir l'exécution de cette décision ".

5. Conformément aux dispositions rappelées au point 3 du présent jugement, en application de la rubrique n° 1530 de la nomenclature annexée à l'article R. 511-9 du code de l'environnement, le dépôt de paille est soumis à déclaration préalable lorsque son volume est susceptible d'atteindre le seuil de 1 000 m3 sans être supérieur à 20 000 m3. Ainsi, alors même que la quantité de paille réellement stockée serait ponctuellement inférieure au seuil de 1 000 m3, l'installation reste soumise à la législation sur les installations classées pour la protection de l'environnement. Or, le 20 août 2013, l'inspecteur des installations classées avait constaté que le stockage de paille dans la grange attenante à l'habitation des requérants excédait de beaucoup 1 000 m3 et il ne résulte pas de l'instruction que ce bâtiment aurait fait l'objet depuis 2013 d'un aménagement permettant de limiter de manière constante le volume de paille effectivement stocké sous le seuil de 1 000 m3. Ainsi, en se bornant à constater que le volume de paille stocké dans la grange en litige n'excédait pas, le 18 août 2020, le seuil de 1 000 m3, et en abrogeant pour ce seul motif les arrêtés du 7 octobre 2013 enjoignant à M. E de mettre son installation en conformité et, dans l'attente, de suspendre son activité de stockage de paille, la préfète de la Meuse a commis une erreur de droit.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 9 novembre 2020 de la préfète de la Meuse doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Le présent jugement qui annule l'abrogation des arrêtés du 7 octobre 2013 mettant en demeure M. E de régulariser la situation administrative de son activité de stockage de paille en transmettant à l'autorité préfectorale dans un délai d'un mois un dossier de déclaration et lui enjoignant de suspendre l'exploitation de cette activité a pour effet de remettre ces derniers en vigueur. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir les arrêtés du 7 octobre 2013 de l'astreinte demandée par les requérants. Il appartiendra, en revanche, à la préfète de s'assurer de la mise en œuvre et du respect par M. E de ces arrêtés.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

8. La présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. et Mme B doivent, en tout état de cause, être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

9. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de M. et Mme F, qui ne sont pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. E au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par M. et Mme F et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :L'arrêté du 9 novembre 2020 de la préfète de la Meuse est annulé.

Article 2 : L'État versera à M. et Mme F une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. et Mme F est rejeté.

Article 4 : Les conclusions de M. E présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A F, à Mme D F, au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires et à M. C E.

Copie en sera adressée, pour information, à la préfète de la Meuse.

Délibéré après l'audience du 3 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 novembre 2022.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne au ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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