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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2103241

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2103241

mardi 30 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2103241
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantSCP JOFFROY - LITAIZE - LIPP

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés les 4 novembre 2021, 29 avril 2022 et 5 février 2024, M. C D et Mme A D, représentés par Me Bonnet, demandent au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 15 juin 2018 par laquelle le maire de la commune d'Avril a procédé sans indemnisation préalable au retrait de la permission de voirie dont ils bénéficiaient depuis 1902 ;

2°) à titre subsidiaire, après le cas échéant renvoi préjudiciel, d'annuler cette décision en tant qu'elle opère une emprise irrégulière sur leur propriété et les renvoyer devant la juridiction judiciaire aux fins pour cette dernière de les indemniser des conséquences de cette emprise et y mettre fin définitivement ;

3°) de mettre à la charge de la commune d'Avril une somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le juge administratif est seul compétent pour juger du litige ;

- leur requête est recevable ;

- dans l'hypothèse où la parcelle en litige appartiendrait au domaine public, le retrait de l'autorisation d'occupation de 1902 est illégal dès lors que :

. il est intervenu sans aucune procédure contradictoire en méconnaissance de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et a été pris en considération de la personne des requérants ;

. aucune disposition de la permission de voirie ne permet son retrait en raison du non-paiement de la redevance prévue ;

. aucun intérêt général suffisant ne peut fonder ce retrait ;

- dans l'hypothèse, à titre subsidiaire, où la parcelle n'appartiendrait pas au domaine public, ils sont victimes d'une emprise irrégulière sur leur propriété privée, le relevé du cadastre de 1937 établissant que la parcelle en cause était incorporée à la propriété qu'ils ont acquise ;

- rien au dossier ne prouve que la parcelle en cause appartient au domaine public ; en conséquence la permission de voirie est entachée d'inexistence au regard de la gravité de son illégalité ; les travaux entrepris par la commune sont donc irréguliers et l'emprise irrégulière correspondante est avérée ; la décision de la cour d'appel de Nancy ne juge pas qu'ils ne sont pas propriétaires mais se borne à juger qu'ils ne justifient pas de leurs droits en l'état du dossier.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 avril 2022, la commune d'Avril, représentée par Me Joffroy, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge de M. et Mme D en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- à titre principal, la requête est irrecevable, d'une part, en l'absence de demande préalable auprès de l'administration dès lors que les courriers des 13 février et 7 mars 2018 produits par les requérants n'avaient pas pour objet de demander l'annulation du retrait de l'autorisation de voirie accordée en 1902, d'autre part, à supposer que l'un de ces courriers puisse être regardé comme une demande préalable d'annulation de la décision de retrait de l'autorisation de 1902, le recours est tardif ;

- à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par M. et Mme D ne sont pas fondés.

Les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que, la permission de voirie délivrée en 1902 étant un acte unilatéral délivré à titre personnel à M. B E et non cessible, ses effets ont pris fin avec le décès de ce dernier et les conclusions tendant à l'annulation du retrait d'une permission de voirie, inexistante à la date de la requête, sont en conséquence irrecevables.

Des observations ont été présentées en réponse à ce moyen d'ordre public pour M. et Mme D par un mémoire enregistré le 29 mars 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la propriété des personnes publiques ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- les conclusions de M. Gottlieb, rapporteur public,

- et les observations de Me Bonnet, représentant M. et Mme D.

Connaissance prise des notes en délibéré présentées pour M. et Mme D et enregistrées le 3 avril 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Par une permission de voirie du 16 juin 1902, la commune d'Avril (Meurthe-et-Moselle) a autorisé M. E à installer une vaste citerne sur l'avant de son habitation, située 1, rue Pasteur à Avril. Le 13 février 2018, la commune a entrepris sur la bande de terrain attenante à cette propriété, sur laquelle se situe la citerne, des travaux d'aménagement de voirie consistant en l'enfouissement des réseaux secs au droit des façades des habitations et à l'élargissement et l'aménagement des trottoirs sur l'emprise des terrains situés entre les façades et la limite de la chaussée. Ces travaux ont dégradé les installations aménagées par M. et Mme D, devenus propriétaires du bien de M. E, sur cette même emprise. Par la requête susvisée, ils doivent être regardés comme demandant, d'une part, l'annulation de la décision d'abrogation, révélée par les travaux entrepris par la commune, de la permission de voirie du 16 juin 1902, d'autre part, la constatation et la réparation de l'emprise irrégulière dont ils s'estiment, à titre subsidiaire, victimes.

Sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision portant abrogation de la permission de voirie :

2. Les autorisations d'occuper le domaine public ont en principe un caractère personnel. Elles ne sont pas cessibles, ne peuvent être que temporaires et présentent un caractère précaire et révocable. En l'espèce, par une permission de voirie du 16 juin 1902, la commune d'Avril a consenti à M. B E l'autorisation d'installer une citerne semi-enterrée devant sa maison d'habitation " à droite du chemin vicinal ordinaire n° 5 " en contrepartie de l'acquittement d'une redevance annuelle d'un franc destinée à " perpétuer les droits de propriété de la commune d'Avril sur le sol et la précarité de l'autorisation ". Compte tenu du caractère précaire et non cessible de cette autorisation, les effets de cette autorisation ont pris fin au plus tard au décès de ce dernier. Les requérants ne sont ainsi pas fondés à soutenir que la commune d'Avril aurait, par les travaux entrepris sur le terrain situé devant leur propriété et son refus d'y mettre fin, procédé à l'abrogation d'une permission de voirie. Par suite, les conclusions de M. et Mme D tendant à l'annulation d'une décision d'abrogation d'une permission de voirie inexistante, sont irrecevables.

Sur les conclusions présentées à titre subsidiaire tendant à faire constater l'emprise irrégulière :

3. En premier lieu, il appartient au juge administratif de se prononcer sur l'existence, l'étendue et les limites du domaine public, sauf à renvoyer à l'autorité judiciaire une question préjudicielle en cas de contestation sur la propriété du bien litigieux dont l'examen soulève une difficulté sérieuse. Le caractère sérieux de la contestation s'apprécie au regard des prétentions contraires des parties et au vu de l'ensemble des pièces du dossier. Le juge doit prendre en compte tant les éléments de fait que les titres privés invoqués par les parties. Par ailleurs, le juge judiciaire est seul compétent pour trancher la question de propriété de ces terrains, sous réserve d'éventuelles questions préjudicielles sur l'interprétation d'actes administratifs.

4. En l'espèce, les requérants ont saisi la juridiction judiciaire aux fins de se voir reconnaître un droit de propriété sur la bande de terrain s'étendant entre leur habitation et la limite du trottoir de la rue Pasteur de la commune d'Avril. La cour d'appel de Nancy a débouté les requérants de leur demande en jugeant qu'aucun des actes notariés produits par M. et Mme D " ne démontre que le bien successivement vendu ait inclus une bande de terrain située entre la maison des époux D et la rue, ce que les extraits du cadastre versés aux débats sont également impropres à établir ". Dans ces conditions, il n'existe aucune contestation sérieuse quant à la nature juridique de la bande de terrain en cause, qui ne peut être regardée comme la propriété de M. et Mme D. Il n'y a par suite pas lieu de surseoir à statuer sur les conclusions des requérants jusqu'à ce que la juridiction judiciaire se prononce à nouveau sur la question.

5. En second lieu, sauf dispositions législatives contraires, la responsabilité qui peut incomber à l'État ou aux autres personnes morales de droit public en raison des dommages imputés à leurs services publics administratifs est soumise à un régime de droit public et relève en conséquence de la juridiction administrative. Cette compétence, qui découle du principe de la séparation des autorités administratives et judiciaires posé par l'article 13 de la loi des 16 24 août 1790 et par le décret du 16 fructidor an III, ne vaut toutefois que sous réserve des matières dévolues à l'autorité judiciaire par des règles ou principes de valeur constitutionnelle. Dans le cas d'une décision administrative portant atteinte à la propriété privée, le juge administratif, compétent pour statuer sur le recours en annulation d'une telle décision et, le cas échéant, pour adresser des injonctions à l'administration, l'est également pour connaître de conclusions tendant à la réparation des conséquences dommageables de cette décision administrative, hormis le cas où elle aurait pour effet l'extinction du droit de propriété.

6. Ainsi qu'il a été dit au point 4 du présent jugement, le juge judiciaire n'a reconnu aucun droit de propriété des requérants sur la bande de terrain qu'ils avaient aménagée au droit de leur habitation. Dans ces conditions, les travaux réalisés par la commune sur cette parcelle dans le cadre du projet de requalification de la voirie communale ne sauraient constituer une emprise irrégulière de la commune d'Avril sur la propriété de M. et Mme D. Il s'ensuit que les conclusions de ces derniers tendant à voir constater une emprise irrégulière sur leur propriété et, en tout état de cause, à obtenir une indemnisation pour le préjudice subi et qu'il y soit mis fin, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

7. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune d'Avril, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. et Mme D demandent au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de M. et Mme D une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la commune d'Avril et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. et Mme D est rejetée.

Article 2 : M. et Mme D verseront à la commune d'Avril une somme de 1 500 (mille cinq cents) euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la commune d'Avril présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D, à Mme A D et à la commune d'Avril.

Délibéré après l'audience du 2 avril 2024, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

Mme Jouguet, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 avril 2024.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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