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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201180

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201180

jeudi 20 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201180
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantBARBAUT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 12 avril 2022, la société à responsabilité limitée La Toque Blanche, représentée par Me Barbaut, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 18 février 2022 par laquelle la directrice régionale de l'économie, de l'emploi du travail et des solidarités du Grand-Est lui a infligé une amende d'un montant de 3 600 euros ;

2°) de réformer cette décision en réduisant le montant de l'amende administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure ;

- elle porte sur des faits qui sont prescrits ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que les faits litigieux ont déjà donné lieu à des poursuites pénales.

- Mme G étant associée au sein de la société, aucun manquement tiré de l'absence de décompte de ses heures de travail ne peut lui être reproché ;

- le manquement concernant Mme F n'est pas constitué ;

Par un mémoire en défense enregistré le 17 mai 2022, le directeur régional de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand Est conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code du travail ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bastian, rapporteur,

- les conclusions de Mme Laetitia Cabecas, rapporteure publique,

- et les observations de M. C, pour la direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités.

Considérant ce qui suit :

1. A la suite d'un contrôle effectué le 20 août 2020 dans les locaux de la société La Toque Blanche à Nancy, au cours duquel l'inspecteur du travail de la direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi (DIRECCTE) du Grand Est, devenue direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités (DREETS), a constaté plusieurs manquements aux dispositions du code du travail, le directeur de la DREETS du Grand-Est, a, par une décision du 18 février 2022, prononcé à l'encontre de cette société une amende administrative d'un montant total de 3 600 euros. Par sa requête, la société La Toque Blanche demande au tribunal, à titre principal, l'annulation de cette décision ou, subsidiairement, sa réformation, en sollicitant que son montant soit réduit à de plus justes proportions.

Sur le bien-fondé de la sanction :

2. En premier lieu, la décision attaquée est signée par Mme H D B, directrice adjointe du travail au sein de la DREETS du Grand-Est. Par un arrêté du 1er avril 2021, régulièrement publié le 7 avril 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture de la région Grand-Est, le directeur de la DREETS du Grand-Est a donné délégation à M. E A à l'effet de signer, notamment, les décisions portant sanction administrative pour les manquements aux obligations prescrites à l'article L. 8115-1 du code du travail. Par un arrêté du 22 juillet 2021, publié le 23 juillet 2021 au même recueil, M. A a subdélégué sa signature à Mme D B aux mêmes fins. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 8115-5 du code du travail : " Avant toute décision, l'autorité administrative informe par écrit la personne mise en cause de la sanction envisagée en portant à sa connaissance le manquement retenu à son encontre et en l'invitant à présenter, dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat, ses observations. / A l'issue de ce délai, l'autorité administrative peut, par décision motivée, prononcer l'amende et émettre le titre de perception correspondant () ". Aux termes de l'article R. 8115-10 du même code : " () lorsque le directeur régional des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi décide de prononcer une amende administrative sur le fondement des articles () L. 8115-1 à L. 8115-8, il invite l'intéressé à présenter ses observations dans un délai d'un mois. () ".

4. Il résulte de l'instruction que par une lettre du 4 octobre 2021, reçue le lendemain par la société La Toque Blanche, le directeur de la DREETS du Grand Est l'a informée de son intention de lui infliger une amende administrative. Cette lettre l'invitait à présenter des observations dans le délai d'un mois, ce que la société a d'ailleurs fait par lettre du 21 octobre 2021. Dès lors, et alors que l'administration, qui n'était pas tenue de solliciter spécifiquement des informations quant aux ressources et aux charges de la société, a au demeurant reproduit dans cette lettre les dispositions de l'article L. 8115-4 du code du travail, selon lesquelles l'administration devait notamment prendre en compte ces ressources et ses charges, la société requérante a été mise à même de présenter des observations. Par suite, le moyen tiré de ce que la procédure suivie serait entachée d'irrégularité en ce que l'administration était tenue de lui demander de telles informations ne peut qu'être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 8115-5 du code du travail : " () Le délai de prescription de l'action de l'autorité administrative pour la sanction du manquement par une amende administrative est de deux années révolues à compter du jour où le manquement a été commis. ".

6. Il résulte de l'instruction que le 20 août 2020, l'inspecteur du travail a constaté pour la première fois que la société La Toque Blanche manquait à son obligation de décompter individuellement le temps de travail de ses salariés. Dans ces conditions, la prescription de l'action de l'autorité administrative, dont le délai est de deux années, n'était en tout état de cause pas acquise à la date de la décision en litige, en dépit de la mention dans celle-ci de contrôles antérieurs. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 8115-1 du code du travail : " L'autorité administrative compétente peut, sur rapport de l'agent de contrôle de l'inspection du travail mentionné à l'article L. 8112-1, et sous réserve de l'absence de poursuites pénales, soit adresser à l'employeur un avertissement, soit prononcer à l'encontre de l'employeur une amende en cas de manquement : / () 3° A l'article L. 3171-2 relatif à l'établissement d'un décompte de la durée de travail et aux dispositions réglementaires prises pour son application ; () ". Aux termes de l'article L. 3171-2 du code du travail : " Lorsque tous les salariés occupés dans un service ou un atelier ne travaillent pas selon le même horaire collectif, l'employeur établit les documents nécessaires au décompte de la durée de travail, des repos compensateurs acquis et de leur prise effective, pour chacun des salariés concernés. () ". Aux termes de l'article D. 3171-8 du même code : " Lorsque les salariés () ne travaillent pas selon le même horaire collectif de travail affiché, la durée du travail de chaque salarié concerné est décomptée selon les modalités suivantes : / 1° Quotidiennement, par enregistrement, selon tous moyens, des heures de début et de fin de chaque période de travail ou par le relevé du nombre d'heures de travail accomplies ; / 2° Chaque semaine, par récapitulation selon tous moyens du nombre d'heures de travail accomplies par chaque salarié ".

8. D'une part, il ressort des termes mêmes de la décision en litige qu'aucune poursuite pénale n'a été engagée par le procureur de la République pour les faits relatifs à l'absence de décompte de durée de travail. Par ailleurs, il ressort des écritures de l'administration, non contestées sur ce point, que l'agent de contrôle a transmis un procès-verbal au procureur relatif à des infractions distinctes portant sur l'exécution de travail dissimulé et aux conditions d'emploi d'un apprenti mineur. Enfin, la société requérante n'apporte aucun élément de nature à établir que les faits pour lesquels elle fait l'objet de la présente sanction auraient déjà donnés lieu à des poursuites pénales. D'autre part, les dispositions citées au point précédent imposent à l'employeur d'établir les documents nécessaires au décompte de la durée de travail des salariés, indépendamment de leur éventuel statut d'associé. Il est constant que Mme G, qui ne tenait pas de décompte de ses heures de travail, alors même qu'elle est associée de la société La Toque Blanche, en est également salariée. Par suite, les moyens tirés de l'erreur de droit soulevés par la société requérante doivent être écartés.

9. En cinquième lieu, il résulte des dispositions citées au point 7 que l'employeur doit être en mesure de fournir à l'inspection du travail, dont les agents de contrôle sont chargés, en vertu du deuxième alinéa de l'article L. 8112-1 du code du travail, de veiller à l'application des dispositions du code du travail et des autres dispositions légales relatives au régime du travail, ainsi qu'aux stipulations des conventions et accords collectifs de travail, de même qu'au juge en cas de litige relatif à l'existence ou au nombre d'heures de travail accomplies, les documents leur permettant de contrôler la durée du travail accomplie par chaque salarié. Lorsque le travail de tous les salariés d'un même service ou atelier ou d'une même équipe est organisé selon le même horaire collectif par l'employeur, le cas échéant après conclusion d'un accord collectif, il doit informer les salariés par affichage des heures auxquelles commence et finit chaque période de travail et adresser, avant son application, le double de cet horaire collectif à l'inspection du travail. Dans les autres cas, un décompte des heures accomplies par chaque salarié doit être établi quotidiennement et chaque semaine.

10. Si les modalités de décompte de la durée quotidienne et hebdomadaire du travail sont laissées au libre choix de l'employeur, la méthode choisie doit permettre de retranscrire les horaires de début et de fin de chaque période travaillée ou bien le nombre d'heures de travail accomplies, journellement et hebdomadairement.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le décompte des horaires de Mme F, transmis par la société La Toque Blanche, fait apparaître, pour chaque journée de travail entre octobre 2019 et septembre 2020, une prise de poste à 19h30 et une fin du travail à environ 23h30. Dès lors, la méthode de décompte ainsi choisie, décrivant de manière stéréotypée les horaires de travail, ne permet pas de retranscrire les horaires de début et de fin de chaque période travaillée et n'est ainsi pas de nature à permettre aux agents de contrôle de l'inspection du travail de contrôler la durée du travail réellement accomplie par chaque salarié. Par suite, la société La Toque Blanche n'est pas fondée à soutenir qu'aucun manquement ne serait constitué s'agissant de l'absence de décompte horaire concernant Mme F.

12. Il résulte de ce qui précède que la société La Toque Blanche n'est fondée ni à demander l'annulation de la décision du 18 février 2022, ni à solliciter sa réformation.

Sur les frais du litige :

13. L'Etat n'étant pas, dans la présente instance, la partie perdante, il n'y a pas lieu de mettre à sa charge la somme que demande la société La Toque Blanche au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Par suite, ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société La Toque Blanche est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société La Toque Blanche et à la ministre du travail, de la santé et des solidarités.

Copie sera adressée, pour information, à la directrice régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités du Grand-Est.

Délibéré après l'audience publique du 30 mai 2024 à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Bourjol, première conseillère,

- M. Bastian, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 juin 2024.

Le rapporteur,

P. BastianLe président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne à la ministre du travail, de la santé et des solidarités en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2201180

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