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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201255

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201255

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201255
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 28 avril 2022 et le 24 juin 2022, M. C A, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 janvier 2022 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travailler, et à tout le moins de réexaminer sa situation après lui avoir délivré sous huit jours une autorisation provisoire de séjour, l'ensemble dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil, ou à lui-même, si l'aide juridictionnelle ne lui est pas accordée, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision contestée est entachée d'incompétence ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant à l'authenticité des documents justifiant de son état civil et de sa nationalité ;

- la décision est entachée d'erreur de droit dès lors que le préfet s'est cru lié par l'analyse des documents d'état civil de la police aux frontières et qu'il n'a pas examiné sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mai 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 25 février 2022.

Vu :

- l'ordonnance n° 2201254 du 21 décembre 2021 du juge des référés du tribunal administratif de Nancy ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Gottlieb, rapporteur,

- et les observations de Me Martin, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A a déclaré être ressortissant guinéen né le 15 mars 2003 et être entré sur le territoire français le 11 novembre 2018. Il a été confié aux services de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance du procureur de la République de Verdun du 4 février 2019 puis par un jugement du tribunal de grande instance de Nancy du 25 avril 2019. Le 14 décembre 2020, il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en se prévalant de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance et de son inscription au centre de formation des apprentis de Pont-à-Mousson en vue d'obtenir un CAP carreleur. Par une décision du 26 janvier 2022, dont M. A demande l'annulation, le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejeté cette demande.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile alors en vigueur : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur son insertion dans la société française ". Aux termes de l'article R. 431-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si l'étranger séjourne déjà en France, sa demande est présentée dans les délais suivants : 2° Au plus tard la veille de son dix-neuvième anniversaire, pour l'étranger mentionné aux articles () L. 423-22 () ".

3. Par ailleurs, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié. Enfin, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un jugement supplétif tenant lieu d'acte de naissance du 29 octobre 2019, un extrait du registre de l'état civil tenant lieu d'acte de naissance du 8 septembre 2020, un certificat de nationalité du 21 août 2020 ainsi qu'une carte d'identité consulaire délivrée le 1er septembre 2021.

6. Alors qu'il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux, les éléments avancés par le préfet, tirés de ce que le jugement supplétif, d'une part, a été établi sur un support non sécurisé et, d'autre part, qu'il ne comporte pas l'intégralité des informations relatives aux parents ainsi qu'à l'ensemble des personnes mentionnées dans cet acte, prévues par les articles 175 et 196 du code civil guinéen, dont il n'est pas établi qu'elles seraient applicables aux jugements supplétifs régis par l'article 193 de ce code, ne suffisent pas à remettre en cause l'authenticité ou la véracité ou à établir le caractère frauduleux de ce jugement. Enfin, si le préfet de Meurthe-et-Moselle fait également valoir en défense que le jugement supplétif ne contenait aucune formule exécutoire, en méconnaissance des articles 554 et suivants du code de procédure civile guinéen, il n'établit pas que les jugements supplétifs tenant lieu d'acte de naissance entrent dans le champ d'application de ces dispositions, alors que les dispositions de l'article 899 du code de procédure civile guinéen, inséré dans la troisième partie de ce code en son titre I, chapitre premier relatif aux actes d'état civil, ne mentionnent pas l'exigence de la présence d'une telle formule exécutoire. Au regard de ce jugement supplétif, qui a en outre été légalisé, M. A doit être regardé comme justifiant de son état civil.

7. Par ailleurs, en faisant référence à une version non applicable à la date du certificat de nationalité de l'article 56 du code civil guinéen, qui dans sa rédaction en vigueur à cette date dispose que " Est Guinéen l'enfant dont l'un des parents au moins est guinéen " et en relevant que le jugement supplétif visé par ce certificat ne comporte aucune mention relative à la nationalité des parents du requérant, le préfet ne remet pas utilement en cause la force probante de ce certificat de nationalité établi le 21 août 2020, qui doit en conséquence être regardé comme justifiant suffisamment de la nationalité guinéenne du requérant.

8. Dans ces conditions, le préfet de Meurthe-et-Moselle ne renverse pas la présomption de validité qui s'attache, en vertu notamment de l'article 47 du code civil, aux mentions contenues dans le jugement supplétif du 29 octobre 2019 et dans le certificat de nationalité du 21 août 2020 et ne pouvait en conséquence rejeter sa demande de titre de séjour au motif que M. A ne justifiait pas de son état civil et de sa nationalité.

9. En outre, il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République de Verdun du 4 février 2019, soit avant qu'il ait atteint l'âge de seize ans. Le requérant a sollicité la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile avant l'expiration de l'année qui suit son dix-huitième anniversaire. L'intéressé était inscrit à la date d'édiction de la décision contestée en 2ème année de CAP carreleur au centre de formation des apprentis de Pont-à-Mousson. Si le bulletin scolaire versé à l'instance fait état de certaines difficultés liées à la barrière de la langue, ses professeurs et son maître de stage le décrivent comme un élève sérieux, motivé et pleinement investi dans les différentes missions qui lui sont confiées. L'avis de la structure d'accueil est favorable et il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant entretiendrait toujours des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir qu'il remplissait les conditions pour se voir délivrer de plein droit un titre de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 26 janvier 2022 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui annule la décision de refus de titre de séjour, implique nécessairement, eu égard aux motifs sur lesquels il se fonde et de la circonstance que la demande de titre a été faite régulièrement avant le dix-neuvième anniversaire du requérant, que le préfet de Meurthe-et-Moselle délivre à M. A le titre sollicité. Par suite, il y a lieu d'enjoindre audit préfet de délivrer à M. A une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais d'instance :

12. M. A ayant obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Par suite, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Martin, avocate du requérant, de la somme de 1 000 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du préfet de Meurthe-et-Moselle du 26 janvier 2022 refusant de délivrer à M. A un titre de séjour est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à M. A dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera à Me Martin la somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Martin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 28 juin 2022, à laquelle siégeaient :

Mme Kohler, première conseillère faisant fonction de présidente,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2022.

Le rapporteur,

R. Gottlieb La présidente,

Mme B

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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