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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201327

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201327

jeudi 20 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201327
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCORSIGLIA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête et un mémoire enregistrés les 6 mai et 21 septembre 2022, Mme D B, représentée A Me Corsiglia, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de donner acte de son désistement sur sa demande tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 19 avril 2022 A laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

3°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans ou une carte de séjour temporaire valable un an, ou subsidiairement, de réexaminer sa situation, dans le délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros A jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son avocate, Me Corsiglia, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, ou si elle n'était pas admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle, à ce que cette somme soit versée à Mme B.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un vice de procédure dès lors que la commission du titre de séjour aurait dû être saisie ;

- la fraude relative à la reconnaissance de paternité de son enfant n'est pas établie ;

- la décision contestée méconnaît les dispositions des articles L. 423-7 et L. 423-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant.

A un mémoire en défense enregistré le 12 août 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés A Mme B ne sont pas fondés.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale A une décision du 13 mai 2022 du bureau d'aide juridictionnelle.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- et les observations de Me Corsiglia, avocate de Mme B.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, ressortissante congolaise (République démocratique du Congo) née le 6 mai 1978, serait entrée en France le 18 juillet 2013, selon ses déclarations. Une carte de séjour temporaire en qualité de " parent d'enfant français " lui a été délivrée le 9 mars 2017, et a été renouvelée A une carte valable jusqu'au 2 avril 2019, dont elle a demandé le renouvellement. A un arrêté du 19 avril 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de renouveler son titre de séjour. Mme B demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à l'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. A un mémoire présenté le 21 septembre 2022, Mme B s'est désistée de ses conclusions tendant à ce qu'elle soit admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Ce désistement est pur et simple, rien ne s'oppose à ce qu'il en soit donné acte.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le refus de renouvellement de sa carte de séjour temporaire :

3. Aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues A l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes de l'article L. 423-8 du même code : " Pour la délivrance de la carte de séjour prévue à l'article L. 423-7, lorsque la filiation est établie à l'égard d'un parent en application de l'article 316 du code civil, le demandeur, s'il n'est pas l'auteur de la reconnaissance de paternité ou de maternité, doit justifier que celui-ci contribue effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, dans les conditions prévues à l'article 371-2 du code civil, ou produire une décision de justice relative à la contribution à l'éducation et à l'entretien de l'enfant. Lorsque le lien de filiation est établi mais que la preuve de la contribution n'est pas rapportée ou qu'aucune décision de justice n'est intervenue, le droit au séjour du demandeur s'apprécie au regard du respect de sa vie privée et familiale et au regard de l'intérêt supérieur de l'enfant ".

4. Si un acte de droit privé opposable aux tiers est en principe opposable dans les mêmes conditions à l'administration tant qu'il n'a pas été déclaré nul A le juge judiciaire, il appartient cependant à l'administration, lorsque se révèle une fraude commise en vue d'obtenir l'application de dispositions de droit public, d'y faire échec, même dans le cas où cette fraude revêt la forme d'un acte de droit privé. Ce principe peut conduire l'administration, qui doit exercer ses compétences sans pouvoir renvoyer une question préjudicielle à l'autorité judiciaire, à ne pas tenir compte, dans l'exercice de ces compétences, d'actes de droit privé opposables aux tiers. Tel est le cas pour la mise en œuvre des dispositions précitées de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui n'ont pas entendu écarter l'application des principes ci-dessus rappelés. A conséquent, si la reconnaissance d'un enfant est opposable aux tiers, en tant qu'elle établit un lien de filiation et, le cas échéant, en tant qu'elle permet l'acquisition A l'enfant de la nationalité française, dès lors que cette reconnaissance a été effectuée conformément aux conditions prévues A le code civil, et s'impose donc en principe à l'administration tant qu'une action en contestation de filiation n'a pas abouti, il appartient néanmoins au préfet, s'il est établi, lors de l'examen d'une demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que la reconnaissance de paternité a été souscrite dans le but de faciliter l'obtention de la nationalité française ou d'un titre de séjour, de faire échec à cette fraude et de refuser, sous le contrôle du juge de l'excès de pouvoir, tant que la prescription prévue A les articles 321 et 335 du code civil n'est pas acquise, la délivrance du titre de séjour sollicité A la personne se présentant comme père ou mère d'un enfant français.

5. Pour refuser de renouveler la carte de séjour de Mme B sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de Meurthe-et-Moselle s'est fondé sur les circonstances que la reconnaissance de paternité de l'enfant de la requérante était frauduleuse et que la contribution du père à l'entretien de l'enfant n'était pas établie.

6. D'une part, si M. E, le père de la fille de la requérante, a reconnu quatre autres enfants de deux mères différents, il ressort des pièces du dossier qu'il a été marié à l'une d'elle, avec laquelle il a eu trois enfants. Ainsi, ni cette circonstance, ni celles ayant conduit Mme B à ne pas résider avec le père de sa fille lorsque cette dernière est née ou à solliciter la délivrance d'une carte d'identité et d'un passeport pour sa fille quelques jours après la naissance de celle-ci, ce qui n'avait au demeurant pas fait obstacle à la délivrance d'une première carte de séjour temporaire, ne permettent A elles-mêmes d'établir le caractère frauduleux de la reconnaissance de paternité en cause et de considérer qu'elle n'aurait été souscrite que dans le but de faciliter l'obtention d'un titre de séjour à la requérante. Enfin, le préfet se borne à faire état du signalement effectué sur le fondement de l'article 40 du code de procédure pénale, sans préciser les suites données à celui-ci A le procureur de la République. Ainsi, le préfet ne peut être regardé comme ayant apporté des éléments précis et concordants de nature à établir que M. E ne serait pas le père biologique de l'enfant de Mme B.

7. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que M. E contribue financièrement à l'entretien de sa fille A le versement, à Mme B, d'une somme de 100 euros mensuels. Si le préfet conteste, à l'appui de son mémoire en défense, l'existence de tels versements avant le mois de janvier 2022, il en avait au contraire reconnu la matérialité dans la décision attaquée. L'absence de déclaration de ces versements aux services des impôts n'est pas de nature à remettre en cause leur réalité. Il ressort A ailleurs des pièces du dossier que M. E rend régulièrement visite à sa fille, qu'il dispose de l'autorité parentale sur celle-ci et a été déclaré, auprès de l'école dans laquelle elle est scolarisée, comme l'un des responsables légaux de celle-ci. Ces éléments sont de nature à établir que le père de l'enfant de Mme B contribue effectivement à son entretien et à son éducation, au sens des dispositions précitées de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Mme B est ainsi fondée à soutenir que c'est à tort que le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de renouveler sa carte de séjour temporaire en qualité de " parent d'enfant français ", sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

8. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 19 mai 2022 refusant le renouvellement de sa carte de séjour temporaire.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Le présent jugement, qui annule le refus de renouvellement de la carte de séjour de Mme B, n'implique pas que le préfet de Meurthe-et-Moselle délivre à la requérante une carte de résident valable dix ans. Toutefois, eu égard au motif d'annulation de l'arrêté attaqué retenu au point 7 du présent jugement et alors qu'il ne résulte pas de l'instruction que des éléments de fait ou de droit nouveaux justifieraient que l'autorité administrative oppose une nouvelle décision de refus, le présent jugement implique nécessairement que cette autorité délivre à Mme B un titre de séjour. Il y a lieu, A suite, d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer une carte de séjour temporaire, portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a toutefois pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais de l'instance :

10. Mme B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. A suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Corsiglia, avocate de Mme B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Corsiglia de la somme de 1 500 euros.

DÉCIDE :

Article 1er : Il est donné acte du désistement de Mme B tendant à ce qu'elle soit admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 19 avril 2022 A lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé le renouvellement de la carte de séjour temporaire de Mme B est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à Mme B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera à Me Corsiglia, avocate de Mme B, une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Corsiglia renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme D B et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des Outre-mer.

Délibéré après l'audience du 28 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Cabecas, conseillère,

- Mme Fabas, conseillère.

Rendu public A mise à disposition au greffe, le 20 octobre 2022.

La rapporteure,

L. C

Le président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. LepageLa République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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