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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201376

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201376

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201376
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 12 mai 2022, et un mémoire en réplique enregistré le 16 août 2022, M. C A, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 17 février 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travail, ou, à tout le moins, de réexaminer sa situation après lui avoir délivré une autorisation provisoire de séjour, l'ensemble dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;

- les documents d'état civil et de nationalité qu'il a produit à l'appui de sa demande ont été écartés par les services de la police aux frontières en raison de leur caractère frauduleux en méconnaissance du principe du contradictoire ; la police aux frontières a outrepassé les compétences techniques qui lui sont dévolues en retenant l'existence de plusieurs anomalies d'ordre juridique, de sorte que ses conclusions ne sont pas recevables ;

- le préfet ne renverse pas la présomption d'authenticité qui s'attache aux documents d'état civil et de nationalité qu'il a produits ;

- il n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle et s'est cru lié par les conclusions de la police aux frontières ;

- le préfet n'a pas statué au regard des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le refus de séjour méconnaît l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît l'article L. 423-23 du même code ainsi que les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- l'obligation de quitter le territoire français porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale protégé par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation du refus de séjour.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 juin 2022 et un mémoire complémentaire enregistré le 6 juillet 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision en date du 7 avril 2022 du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de B.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. D ;

- et les observations de Me Martin, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A déclare être un ressortissant ivoirien né le 1er novembre 2003 et être entré en France le 2 avril 2019 alors qu'il était mineur isolé de quinze ans. Il a été confié à l'aide sociale à l'enfance par une ordonnance du procureur de la République près le tribunal judiciaire d'Epinal en date du 3 juillet 2019, puis, après avoir été orienté vers le département de Meurthe-et-Moselle, par un jugement en assistance éducative du juge des enfants de B en date du 2 août 2019. Le 15 juillet 2021, M. A a présenté une demande de titre de séjour par l'intermédiaire du département de Meurthe-et-Moselle. Le 6 décembre 2021, il s'est vu délivrer un récépissé portant la mention " étudiant ". Par l'arrêté attaqué du 17 février 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle a toutefois rejeté la demande de titre de séjour de M. A, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

2. M. Julien Le Goff, secrétaire général, a légalement pu signer l'arrêté attaqué en vertu d'une délégation de signature que le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a consentie par un arrêté du 8 septembre 2021 régulièrement publié le 9 septembre 2021 au recueil des actes administratifs de la préfecture.

Sur les autres moyens soulevés à l'appui de la contestation du refus de séjour :

3. En premier lieu, aux termes de l'article R. 311-2-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente les documents justifiant de son état civil et de sa nationalité () ". Aux termes de l'article L. 111-6 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l'article 47 du code civil () ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question.

5. A l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un extrait conforme non daté de jugement supplétif en date du 23 novembre 2006 du tribunal de première instance de Daloa, une copie intégrale en date du 23 mars 2020 de ce même jugement, un extrait du registre des actes de l'état civil pour l'année 2006 en date du 30 octobre 2019 et un certificat de nationalité établi le 18 septembre 2020. Le préfet de Meurthe-et-Moselle a saisi le service d'expertise documentaire de la police aux frontières et s'est approprié les conclusions du rapport établi par ce service le 25 janvier 2022.

6. Il ne ressort ni des termes de l'arrêté contesté ni des pièces du dossier que le préfet de Meurthe-et-Moselle, qui n'a pas fondé sa décision sur les seules conclusions du rapport d'expertise documentaire mais a également examiné la situation globale du requérant, se serait cru lié par ces conclusions et aurait ainsi méconnu l'étendue de sa compétence.

7. Il appartient aux services de fraude documentaire de la police aux frontières de procéder à l'expertise des documents qui leur sont soumis. A ce titre, ces services peuvent utiliser tous éléments, juridiques ou techniques, dont ils disposent pour émettre un avis sur l'authenticité ou non de ces documents. Il appartient à l'autorité compétente d'apprécier les conclusions de l'expertise de ces services qu'elle entend retenir pour fonder sa décision, au requérant d'apporter une contradiction utile aux conclusions qui lui sont défavorables et au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

8. M. A ne se prévaut d'aucune disposition, alors que l'arrêté attaqué a été pris sur une demande qu'il a lui-même présentée à l'administration, qui ferait obligation au préfet de recueillir préalablement à sa décision ses observations sur le rapport d'expertise de la police aux frontières. En tout état de cause, ce rapport a été communiqué au requérant dans le cadre de la présente instance.

9. S'il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le document produit aurait un caractère frauduleux, il est constant que M. A ne produit pas le jugement supplétif du 23 novembre 2006, mais seulement un extrait conforme et une copie intégrale.

10. Au vu des anomalies relevées par le rapport d'expertise de la police aux frontières en date du 25 janvier 2022, que le préfet a repris dans l'arrêté attaqué, relatives à la différence de numéro de jugement supplétif apparaissant en en-tête et dans le corps de l'extrait conforme produit, alors en outre que cet extrait mentionne " le Tribunal du Premier Instance ", à l'apparition sur la copie intégrale du jugement supplétif des dates de naissance des parents qui ne sont pas mentionnées sur l'extrait conforme alors au surplus que le préfet soutient sans être sérieusement contredit que les autorités ivoiriennes ne délivrent pas de copie intégrale de jugement supplétif, de la superposition des mentions constituant le titre de l'extrait du registre des actes de l'état civil, des irrégularités et ruptures de ligne entachant les tampons de ces différents documents, le préfet a pu considérer, sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation, alors que le requérant ne combat pas efficacement les éléments constatés en se prévalant d'erreurs matérielles procédant d'un copier-coller, que ces documents constituaient des faux documents et étaient dépourvus de valeur probante. Le préfet a ainsi renversé la présomption d'authenticité des documents d'état civil présentés par le requérant.

11. Enfin, le certificat de nationalité, qui est établi sur le fondement de l'extrait conforme de jugement supplétif, ou le passeport délivré le 18 janvier 2021 au requérant, dont la durée de validité expire le 17 janvier 2026, dont il n'est pas établi qu'il aurait été délivré au vu d'autres documents d'état civil ne peuvent, en l'espère, être tenus comme suffisamment probants pour justifier de l'état civil et la nationalité de M. A.

12. En deuxième lieu, contrairement à ce que soutient le requérant, il ressort des termes de l'arrêté contesté, qui statue sur l'état civil de l'intéressé et qui précise que " la présentation de faux documents destinée à bénéficier d'une prise en charge qui ne lui était pas destinée fait obstacle à ce qu'il puisse se prévaloir de cette qualité indue pour bénéficier des dispositions des articles L. 423-22 et L. 435-3 du CESEDA " que le préfet a examiné la situation du requérant au regard des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

13. Dès lors que M. A ne justifie pas de son état civil, et par suite de l'âge qui était le sien lors de son entrée en France, il n'est pas fondé à soutenir qu'il remplirait toutes les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

14. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré très récemment en France, moins de trois ans avant la date de l'arrêté contesté. Il est célibataire et sans enfant. Les pièces qu'il verse au dossier ne permettent pas d'établir qu'il y aurait noué des relations personnelles ou professionnelles intenses et stables. Si le requérant fait valoir que son père est décédé et qu'il n'a plus aucune relation avec ses frères dont il ne précise pas le lieu de résidence, il est constant qu'il ne dispose d'aucun lien familial en France alors qu'il ressort des pièces du dossier que sa mère réside dans son pays d'origine, où il ne serait en conséquence pas isolé. Dans ces conditions, et en dépit des efforts d'intégration que le requérant a consentis en suivant de façon satisfaisante une scolarité en CAP de carrosserie et en validant un DELF de niveau A2, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de Meurthe-et-Moselle aurait porté une atteinte disproportionné au droit de M. A au respect de sa vie privée et familiale garanti par les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

15. En quatrième lieu, la situation de M. A, telle qu'elle a été exposée au point précédent du présent jugement, ne caractérise aucun motif exceptionnel ni aucune considération humanitaire au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

16. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 14 du présent jugement, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en refusant la délivrance d'un titre de séjour à M. A, le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de la situation de l'intéressé.

Sur les autres moyens soulevés à l'appui de la contestation de l'obligation de quitter le territoire français :

17. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soulever l'exception d'illégalité de la décision de refus de séjour à l'appui de ses conclusions aux fins d'annulation de l'obligation de quitter le territoire français.

18. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 14 du présent jugement, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'en obligeant le requérant à quitter le territoire français, le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou aurait commis une erreur manifeste d'appréciation de la situation de l'intéressé.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de l'arrêté attaqué ne peuvent qu'être rejetées, de même, par voie de conséquence, que les conclusions aux fins d'injonction et d'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 2 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

Le président-rapporteur,

B. D

L'assesseure la plus ancienne,

G. Grandjean

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2201376

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