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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201421

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201421

mardi 20 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201421
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 18 mai 2022 et le 29 août 2022, M. B A, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 janvier 2022 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travailler ou la mention " salarié " ou " travailleur temporaire " dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, subsidiairement de réexaminer sa situation dans le même délai après lui avoir délivré sous huit jours une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 800 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- le préfet a commis une erreur manifeste quant à l'appréciation de l'authenticité des documents justifiant de son état-civil et de sa nationalité ;

- le préfet a commis une erreur de droit en s'abstenant de procéder à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que celles de l'article L. 423-23 du même code et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense enregistré le 26 août 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 11 mars 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 ;

- le décret n° 2020-1370 du 10 novembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les observations de Me Martin représentant M. A.

Connaissance prise de la note en délibéré présentée par Me Martin et enregistrée le 5 septembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, qui se déclare ressortissant guinéen né le 13 avril 2003, serait entré en France en juin 2019 avant d'être confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance d'ouverture d'une tutelle d'État du 2 août 2019 du juge des tutelles du tribunal judiciaire de Nancy. Il a suivi le cursus Espace temporaire d'accueil pédagogique pour élèves allophones (ETAPEA) au terme duquel il a été recruté en qualité d'apprenti à compter du 7 décembre 2020 et s'est inscrit au centre de formation des apprentis (CFA) de Pont-à-Mousson en CAP " maçon " à compter de janvier 2021. Par un courrier du 12 février 2021 transmis à la préfecture de Meurthe-et-Moselle par l'intermédiaire du service de l'aide sociale à l'enfance du département, M. A a présenté une demande de titre de séjour que le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejetée par la décision attaquée du 26 janvier 2022.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. En premier lieu, le courrier du 26 janvier 2022 est signé par M. Julien Le Goff, secrétaire général, auquel le préfet de Meurthe-et-Moselle établit avoir délégué sa signature aux fins de signer la décision en litige par un arrêté en date du 8 septembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 9 septembre 2021. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet se serait abstenu de procéder à un examen sérieux et particulier de la situation du requérant au regard de son droit à un titre de séjour.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " A titre exceptionnel, l'étranger qui a été confié à l'aide sociale à l'enfance entre l'âge de seize ans et l'âge de dix-huit ans et qui justifie suivre depuis au moins six mois une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle peut, dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire, se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ", sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de cette formation, de la nature de ses liens avec sa famille restée dans le pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil sur l'insertion de cet étranger dans la société française. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable ".

5. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

6. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit les originaux d'un jugement supplétif n° 2514 tenant lieu d'acte de naissance du 7 juin 2018, d'un extrait du registre des actes d'état civil n° 227 en date du 5 mai 2021 et d'un certificat de nationalité guinéenne du 16 décembre 2020 ainsi qu'une carte d'identité consulaire.

8. Sur le fondement d'un rapport d'examen technique documentaire réalisé le 30 mars 2021 par un agent de l'antenne de Nancy de la cellule zonale fraude documentaire de la police aux frontières, le préfet a relevé d'une part, que le jugement supplétif d'acte de naissance était irrégulier en raison de la mention erronée de l'article 201 du code civil guinéen entré en vigueur en 2019 et d'informations incomplètes relatives aux parents au regard des articles 175 et 183 du code civil guinéen, d'autre part, que l'extrait d'acte de naissance était également incomplet au regard de ces mêmes articles. S'agissant du certificat de nationalité, le préfet indique qu'il comporte une référence erronée aux articles 56 et 178 du code civil guinéen, ne mentionne pas la nationalité des parents du requérant ni celle de l'intéressé et ne comporte pas la double légalisation lui permettant de produire un effet de droit auprès des autorités françaises.

9. Le nouveau code civil guinéen est entré en vigueur en vertu d'une loi adoptée le 4 juillet 2019. Le jugement supplétif en date du 7 juin 2018 dont se prévaut M. A ne pouvait donc viser, ainsi qu'il le fait, l'article 201 de ce nouveau code, seul pertinent, aux termes duquel une naissance qui n'a pas été déclarée dans le délai de deux mois ne peut plus être inscrite sur les registres d'état civil qu'en vertu d'un jugement supplétif. Par ailleurs, le certificat de nationalité, qui a été établi au vu notamment d'une copie du jugement supplétif du 7 juin 2018 dont il vient d'être dit qu'il n'est pas conforme, et la carte consulaire qui n'est pas un acte d'état civil, ne sauraient suffire à justifier de l'état civil du requérant.

10. Au regard de l'ensemble de ces éléments, qui sont suffisamment établis, le préfet de Meurthe-et-Moselle renverse la présomption d'authenticité des documents d'état civil présentés par M. A et a pu, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, refuser de lui délivrer un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, au seul motif que le requérant ne justifiait pas de son âge à la date de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / () ".

12. Le requérant ne justifie pas, en se prévalant de sa scolarité et de son projet professionnel entrepris dans le secteur du bâtiment, et quand bien même son employeur atteste de ses capacités, de circonstances humanitaires ou de motifs exceptionnels au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation qu'aurait commise le préfet doit, en tout état de cause, être écarté.

13. En cinquième lieu, il ne ressort pas de la demande de titre de séjour présentée par M. A, qui s'est prévalu à l'appui de sa demande de titre de séjour de sa prise en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance, aurait sollicité un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 de ce code. Il ne ressort pas davantage des termes de la décision litigieuse que le préfet aurait examiné d'office si l'intéressé était susceptible de se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de ces dispositions. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté comme étant inopérant.

14. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

15. Eu égard à la durée et aux conditions de son séjour en France, où M. A n'établit pas avoir noué de liens personnels ou familiaux particuliers, et alors au surplus qu'il n'établit pas être dépourvu d'attaches en Guinée où vivent sa mère et ses deux sœurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Le moyen tiré de la méconnaissance de cet article doit par suite être écarté.

16. En dernier lieu et pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation doit également être écarté.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

18. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

19. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. A au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er :la requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience publique du 2 septembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 septembre 2022.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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