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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201470

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201470

mercredi 28 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201470
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCATHALA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

A une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 20 mai et 1er juillet 2022, M. B C, représenté A Me Cathala, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 16 mai 2022 A lequel la préfète de la Meuse l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la Meuse de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cinquante euros A jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la somme correspondant à la contribution de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

- elles ont été prises A une autorité incompétente ;

- elles ne sont pas suffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un défaut d'examen personnalisé de sa situation ;

- elles portent atteinte à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles portent atteinte à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne les moyens spécifiquement dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle a été prise en méconnaissance du principe général du droit de l'Union européenne du droit d'être entendu dès lors qu'il n'a pas pu faire valoir ses observations préalablement à son édiction ;

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors que la préfète s'est fondée sur les informations contenues dans le fichier de traitements des antécédents judiciaires pour estimer que son comportement représente une menace pour l'ordre public ;

- son comportement ne représente pas une menace actuelle pour l'ordre public ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation des conséquences qu'elle est susceptible d'avoir sur sa situation personnelle ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne le moyen spécifiquement dirigé contre la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

- le refus de délai de départ volontaire est illégal dans la mesure où il ne présente pas de risque de fuite.

En ce qui concerne le moyen spécifiquement dirigé contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle doit être annulée A voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur laquelle elle est fondée ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

A un mémoire en défense, enregistré le 8 août 2022, la préfète de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.

Un mémoire de Me Cathala pour M. C a été enregistré le 3 septembre 2022 et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

L'affaire, initialement inscrite à l'audience du 5 juillet 2022 a été renvoyée à celle du 8 septembre 2022.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fabas, conseillère,

- et les observations de Me Cathala, représentant M. C.

Une note en délibéré a été produite le 8 septembre 2022 pour M. C et n'a pas été communiquée.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant guinéen né le 4 janvier 2001, serait entré en France en novembre 2016, selon ses déclarations. Il a été pris en charge A l'aide sociale à l'enfance A une ordonnance de placement provisoire du 10 novembre 2016. Le 4 décembre 2018, il a été incarcéré à la maison d'arrêt de Mulhouse pour des faits de vol aggravé A deux circonstances, en état de récidive. A une décision du 10 mai 2019, le préfet des Vosges a obligé M. C à quitter le territoire français sans délai dès sa levée d'écrou, sur le fondement du 7° du I de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A un jugement du 6 août 2019, le tribunal administratif de Nancy a rejeté les conclusions de l'intéressé tendant à l'annulation de cet arrêté. A un nouvel arrêté du 16 mai 2022, la préfète de la Meuse a obligé l'intéressé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans. A sa requête, M. C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée A la juridiction compétente ou son président ".

3. Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable A les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa violation A une autorité d'un Etat membre est inopérant.

5. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. En outre, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

6. Il ressort des pièces du dossier que si le courrier dans lequel M. C a été invité à faire valoir ses observations avant l'intervention de la mesure d'éloignement est daté du 12 mai 2022, celui-ci ne lui a été notifié que le 19 mai 2022, soit postérieurement à l'arrêté attaqué du 16 mai 2022. A ailleurs, la préfète ne peut utilement se prévaloir de ce que M. C avait été invité à faire valoir ses observations dans un courrier du 10 juin 2021, près d'un an avant l'arrêté attaqué. Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. C avait des éléments relatifs à sa vie privée et familiale, postérieurs au courrier du 10 juin 2021, pertinents et utiles à l'appréciation de sa situation personnelle qui auraient pu conduire la préfète à prendre une décision différente. Dans ces conditions, M. C est fondé à soutenir que l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance de son droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 16 mai 2022 A lequel la préfète de la Meuse l'a obligé à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

8. Aux termes de l'article L. 911-2 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, A la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé () ".

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, il y a seulement lieu d'enjoindre à la préfète de la Meuse de réexaminer la situation de M. C dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer une astreinte.

Sur les frais du litige :

10. M. C a été provisoirement admis à l'aide juridictionnelle. A suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Cathala, avocat de M. C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat et sous réserve de l'admission définitive de son client à l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Cathala d'une somme de

1 500 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à

M. C A le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 500 euros sera versée à

M. C.

DÉCIDE :

Article 1er : M. C est provisoirement admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : L'arrêté du 16 mai 2022 A lequel la préfète de la Meuse a obligé M. C à quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays à destination duquel il sera éloigné et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète de la Meuse de réexaminer la situation de M. C dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Sous réserve de l'admission définitive de M. C à l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Cathala renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, ce dernier versera à Me Cathala, avocat de M. C, une somme de 1 500 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. C A le bureau d'aide juridictionnelle, une somme de 1 500 euros sera versée à M. C.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Abdoul C et à la préfète de la Meuse.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 8 septembre 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Di Candia, président,

- Mme Cabecas, conseillère,

- Mme Fabas, conseillère.

Rendu public A mise à disposition au greffe, le 28 septembre 2022.

La rapporteure,

L. FabasLe président,

O. Di Candia

La greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne à la préfète de la Meuse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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