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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201752

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201752

jeudi 7 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201752
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSELARL SOLER-COUTEAUX & LLORENS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 22 juin et 5 juillet 2022, M. B A, représenté par Me Feivet, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre l'exécution de la décision du 27 avril 2022 par laquelle la présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle a mis fin à sa prise en charge en qualité de jeune majeur au titre de l'aide sociale à l'enfance ;

2°) d'enjoindre à la présidente du conseil départemental de lui proposer un accompagnement comportant la prise en charge de ses besoins alimentaires, locatifs et sanitaires, dans un délai de 15 jours ;

3°) de mettre à la charge du département de Meurthe-et-Moselle le versement à son conseil d'une somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que la fin de sa prise en charge le plonge dans une détresse financière en raison de ses charges mensuelles incompressibles ;

- la décision litigieuse est entachée d'une erreur et méconnaît l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles dès lors que, d'une part, étant âgé de 20 ans à la date de la décision attaquée, la présidente du conseil départemental ne pouvait mettre fin à sa prise en charge, et d'autre part, aucun accompagnement ne lui été proposé pour lui permettre de terminer son année universitaire.

Par un mémoire enregistré le 5 juillet 2022, le département de Meurthe-et-Moselle, représenté par Me Zimmer, conclut au rejet de la requête et à ce qu'il soit mis à la charge du requérant le versement de la somme de 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable du fait de l'absence d'un recours administratif préalable obligatoire ;

- l'urgence n'est pas caractérisée dès lors que, l'intéressé percevant une bourse d'étude et une allocation logement, il ne se situe pas dans une précarité financière ;

- aucun des moyens soulevés n'est de nature à créer un doute sérieux sur la légalité de la décision contestée.

Vu :

- la requête enregistrée le 21 juin 2022 sous le n°2201739 demandant l'annulation de la décision attaquée ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'action sociale et des familles ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Marti, vice-président, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative pour statuer en matière de référés.

Les parties ont été régulièrement averties de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 juillet 2022 à 9h30 :

- le rapport de M. Marti, juge des référés ;

- les observations de Me Feivet, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et demande en outre le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

- les observations de Me Arab, représentant le département de Meurthe-et-Moselle, qui reprend l'argumentation du mémoire en défense ;

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 9h49.

Considérant ce qui suit :

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ".

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Sur les conclusions de la requête :

3. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

4. Aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : / 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; / () / Elles bénéficient des autres formes d'aide sociale, à condition qu'elles justifient d'un titre exigé des personnes de nationalité étrangère pour séjourner régulièrement en France ". Le sixième et le septième et dernier alinéas de l'article L. 222-5 du même code prévoient que, sur décision du président du conseil départemental : " Peuvent être également pris en charge à titre temporaire par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance les mineurs émancipés et les majeurs âgés de moins de vingt et un ans qui éprouvent des difficultés d'insertion sociale faute de ressources ou d'un soutien familial suffisants / Un accompagnement est proposé aux jeunes mentionnés au 1° du présent article devenus majeurs et aux majeurs mentionnés à l'avant-dernier alinéa , au-delà du terme de la mesure, pour leur permettre de terminer l'année scolaire ou universitaire engagée ".

5. Il résulte des dispositions des articles L. 111-2 et L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que la circonstance qu'un jeune étranger de moins de vingt et un ans soit en situation irrégulière au regard du séjour ne fait pas obstacle à sa prise en charge à titre temporaire par le service chargé de l'aide sociale à l'enfance. Toutefois, sous réserve de l'hypothèse dans laquelle un accompagnement doit être proposé au jeune pour lui permettre de terminer l'année scolaire ou universitaire engagée, le président du conseil départemental, qui dispose, sous le contrôle du juge, d'un large pouvoir d'appréciation pour accorder ou maintenir la prise en charge par ce service d'un jeune majeur de moins de vingt et un ans éprouvant des difficultés d'insertion sociale faute de ressources ou d'un soutien familial suffisants, peut prendre en considération les perspectives d'insertion qu'ouvre une prise en charge par l'aide sociale à l'enfance et à ce titre, notamment, tenir compte, pour les étrangers, de leur situation au regard du droit au séjour et au travail.

6. Lorsqu'il statue sur un recours dirigé contre une décision refusant une prise en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance ou mettant fin à une telle prise en charge, il appartient au juge administratif, eu égard tant à la finalité de son intervention qu'à sa qualité de juge de plein contentieux, non de se prononcer sur les éventuels vices propres de la décision attaquée, mais d'examiner la situation de l'intéressé, en tenant compte de l'ensemble des circonstances de fait qui résultent de l'instruction et, notamment, du dossier qui lui est communiqué en application de l'article R. 772-8 du code de justice administrative. Au vu de ces éléments, il lui appartient d'annuler, s'il y a lieu, cette décision en accueillant lui-même la demande de l'intéressé s'il apparaît, à la date à laquelle il statue, eu égard à la marge d'appréciation dont dispose le président du conseil départemental dans leur mise en œuvre, qu'un défaut de prise en charge conduirait à une méconnaissance des dispositions du code de l'action sociale et des familles relatives à la protection de l'enfance et en renvoyant l'intéressé devant l'administration afin qu'elle précise les modalités de cette prise en charge sur la base des motifs de son jugement. Saisi d'une demande de suspension de l'exécution d'une telle décision, il appartient, ainsi, au juge des référés de rechercher si, à la date à laquelle il se prononce, ces éléments font apparaître, en dépit de cette marge d'appréciation, un doute sérieux quant à la légalité d'un défaut de prise en charge.

7. En l'espèce, il résulte de l'instruction que M. A, ressortissant guinéen né le 19 avril 2002, est entré en France le 10 juillet 2018 alors qu'il était encore mineur et a été confié à l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité. Il a bénéficié d'un contrat jeune majeur du 19 avril au 31 octobre 2020, qui a fait l'objet de plusieurs renouvellements. Admis dans une école privée strasbourgeoise à l'occasion du second tour de parcours sup à compter de la rentrée de septembre 2021, il a demandé la poursuite de l'accompagnement jeune majeur, qui lui a été accordée par décision du 14 septembre 2021. M. A ayant obtenu l'octroi d'une bourse du CROUS et d'un logement en résidence universitaire à Strasbourg lui donnant droit à une allocation de la CAF, le département l'a informé le 18 octobre 2021 que son contrat jeune majeur prendrait fin au 31 décembre 2021. Par un arrêté du 7 mars 2022, le président du conseil départemental a acté cette fin de prise en charge. Cet arrêté ayant été retiré et remplacé par un arrêté du 27 avril 2022, M. A demande la suspension de l'exécution de cette dernière décision.

8. En l'état de l'instruction, eu égard à la marge d'appréciation dont dispose la présidente du conseil départemental dans la mise en œuvre des dispositions du code de l'action sociale et des familles rappelées au point 3, et en dépit du parcours et du comportement irréprochables de M. A depuis sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance et la conclusion de son contrat jeune majeur, les moyens tirés de l'erreur de droit et de fait que le département de Meurthe-et-Moselle aurait commises eu égard à l'âge de M. A, à sa situation matérielle et à la poursuite de ses études ne sont pas de nature à créer un doute sérieux sur la légalité du refus de poursuivre sa prise en charge.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions aux fins de suspension de l'exécution de la décision attaquée et les conclusions aux fins d'injonction présentées par M. A doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir et sur l'urgence.

Sur les frais de l'instance :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise sur ce fondement à la charge du département de Meurthe-et-Moselle, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance.

11. En outre, il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme à la charge de M. A en application de ces mêmes dispositions.

ORDONNE :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Les conclusions présentées par le département de Meurthe-et-Moselle sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au département de Meurthe-et-Moselle.

Fait à Nancy, le 7 juillet 2022.

Le juge des référés,

Didier Marti

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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