jeudi 20 octobre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nancy |
| Section | Tribunal Administratif de Nancy |
| N° Dossier | TA54-2201833 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Chambre 3 |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés les 30 juin et 12 juillet 2022, M. B A demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 juin 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a retiré le titre de séjour qui lui avait été délivré le 13 novembre 2020 et a refusé de lui délivrer un titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- cet arrêté est entaché d'un défaut de motivation ;
- l'avis rendu par la commission du titre de séjour ne lui a pas été communiqué en méconnaissance des dispositions de l'article R. 312-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et il a ainsi été privé d'une garantie ;
- il est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;
- il est entaché d'erreurs de droit au regard des articles L. 422-1, L. 423-23, L. 432-11 et L. 432-13 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- il est entaché d'erreurs de faits ;
- il a été pris en méconnaissance des dispositions du 6° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il est le père d'un enfant français ;
- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation des conséquences que cette décision est susceptible d'avoir sur sa situation ;
- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Par un mémoire en défense enregistré le 20 septembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet des conclusions de la requête.
Il soutient que :
- il est fondé à solliciter une substitution de base légale dès lors que le retrait de titre de séjour était fondé sur les dispositions de l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et non celles de l'article L. 432-11 du même code ;
- les moyens de la requête ne sont pas fondés.
Un mémoire a été présenté, par M. A, le 22 septembre 2022 et n'a pas été communiqué.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Fabas, rapporteure,
- et les observations de M. A.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A ressortissant de nationalité malienne né le 1er janvier 1989, est entré sur le territoire français le 3 octobre 2008 muni de son passeport revêtu d'un visa valable du 2 octobre au 31 décembre 2008. Il a bénéficié de titres de séjour étudiant régulièrement renouvelés entre le 30 octobre 2009 et le 31 octobre 2016. Le 15 juillet 2019, il a sollicité un changement de statut au profit d'un titre de séjour en raison de sa vie privée et familiale à la suite de la conclusion d'un pacte civil de solidarité avec une ressortissante française. Il a été mis en possession d'un titre de séjour en raison de sa vie privée et familiale du 22 novembre 2019 au 21 novembre 2020 puis d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 22 novembre 2020 au 21 novembre 2022. Par un arrêté du 20 juin 2022, dont M. A demande l'annulation, le préfet de Meurthe-et-Moselle a, d'une part, retiré le titre de séjour qui lui avait été délivré le 22 novembre 2020, d'autre part, refusé de l'admettre au séjour au titre de sa vie privée et familiale sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant retrait de la carte de séjour :
2. Aux termes des dispositions de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Tout employeur titulaire d'une carte de résident peut se la voir retirer s'il a occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail. ".
3. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué que, pour procéder au retrait de la carte de séjour pluriannuelle dont M. A est titulaire et valable du 22 novembre 2020 au 21 novembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle s'est exclusivement fondé sur les dispositions précitées de l'article L. 432-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il ne ressort d'aucune pièce du dossier que M. A, qui exerce la profession d'avocat au Luxembourg et ne saurait être regardé comme un employeur au sens des dispositions précitées, aurait occupé un travailleur étranger en violation des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que le préfet a entaché sa décision portant retrait de son titre de séjour d'une erreur de droit.
4. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Le préfet, dans son mémoire en défense, sollicite que soit substitué l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'article L. 432-11 du même code comme fondement à la décision portant retrait du titre de séjour. Il fait valoir à l'appui de sa demande que M. A ne remplit plus les conditions de délivrance du titre de séjour qui lui a été délivré sur le fondement des dispositions du 7° de l'article L. 313-11 dans leur version alors en vigueur dès lors qu'il a rompu le pacte civil de solidarité qui le liait à sa compagne, de nationalité française.
5. Aux termes des dispositions de l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si l'étranger cesse de remplir l'une des conditions exigées pour la délivrance de la carte de séjour dont il est titulaire, fait obstacle aux contrôles ou ne défère pas aux convocations, la carte de séjour peut lui être retirée par une décision motivée. La décision de retrait ne peut intervenir qu'après que l'intéressé a été mis à même de présenter ses observations dans les conditions prévues aux articles L. 121-1 et L. 121-2 du code des relations entre le public et l'administration. ".
6. Toutefois, et alors que la conclusion d'un pacte civil de solidarité avec une ressortissante française ne constitue pas une condition de délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des anciennes dispositions du 7° de l'article L. 313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet ne pouvait, sans méconnaître les dispositions de l'article L. 432-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, retirer sa carte de séjour à M. A. Par suite il n'y a pas lieu de faire droit à la demande de substitution de base légale faite par le préfet.
7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens soulevés à l'encontre de cette décision, que M. A est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 20 juin 2022 en tant que le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a retiré sa carte de séjour temporaire.
Sur les conclusions à fin d'annulation de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :
8. Aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".
9. Il ressort des pièces du dossier que M. A réside régulièrement sur le territoire français depuis plus de treize ans, est titulaire de titres de séjour vie privée et familiale depuis 2019 et est le père d'une enfant de nationalité française née le 6 mars 2022 dont il a la garde en vertu d'un jugement du tribunal judiciaire de Nanterre du 22 avril 2022. Dans ces conditions, et alors même qu'il est séparé de la compagne avec laquelle il avait conclu un pacte civil de solidarité, M. A est fondé à soutenir qu'en refusant de lui délivrer un titre de séjour, le préfet de Meurthe-et-Moselle a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
10. Il résulte de ce qui précède que M. A est également fondé à demander l'annulation du même arrêté en tant qu'il refuse de lui délivrer un titre de séjour.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
11. L'annulation de la décision retirant la carte de séjour pluriannuelle de M. A a pour conséquence de faire renaître cette carte, valable jusqu'au 21 novembre 2022. Par suite, il n'y a pas lieu d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer un titre de séjour à M. A en raison de sa vie privée et familiale. Toutefois, l'administration doit restituer ledit titre de séjour à l'intéressé. Il y a donc lieu d'enjoindre à celle-ci de procéder à cette mesure d'exécution, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais de l'instance :
12. M. A sollicite qu'il soit mis à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à lui verser sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Toutefois, M. A n'est pas représenté par un avocat et n'établit pas que la présente procédure a engendré pour lui des frais. Dans ces conditions, ses conclusions présentées sur le fondement des dispositions précitées ne peuvent qu'être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 20 juin 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a décidé du retrait de la carte de séjour pluriannuelle de M. A et a refusé de l'admettre au séjour est annulé.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de restituer à M. A sa carte de séjour pluriannuelle dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de Meurthe-et-Moselle.
Copie, pour information, sera adressée au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 28 septembre 2022, à laquelle siégeaient :
M. Di Candia, président,
Mme Fabas, conseillère,
M. Bastian, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 octobre 2022.
La rapporteure,
L. Fabas
Le président,
O. Di Candia
Le greffier,
P. Lepage
La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
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