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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2201850

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2201850

mardi 12 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2201850
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMARGUET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er juillet 2022, M. G E A, représenté par Me Lévi-Cyferman, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 22 juin 2022 par lequel la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités allemandes responsables de l'examen de sa demande d'asile, ainsi que l'arrêté du 22 juin 2022 par lequel la préfète l'a assigné à résidence ;

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens dirigés contre l'ensemble des décisions :

- les arrêtés attaqués sont entachés d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- il n'a pas pu présenter d'observations, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision de transfert :

- la décision a été prise en méconnaissance des articles 4 et 5 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- elle a été prise en méconnaissance des articles 3.1 et 17 du règlement (UE) n°604/2013 ;

En ce qui concerne les moyens dirigés contre la décision portant assignation à résidence :

- la décision porte atteinte à sa liberté d'aller et venir ;

- elle doit être annulée en raison de l'illégalité de la décision portant transfert aux autorités allemandes.

Par un mémoire en défense enregistrés le 7 juillet 2022, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme F,

- et les observations de M. E A, assisté d'un interprète en langue dari, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, et insiste sur son parcours depuis l'Afghanistan où il était interprète pour le compte des Américains et qu'il a dû fuir au départ de ces derniers après avoir tout perdu, sur la circonstance qu'il ne voulait pas se rendre en Allemagne, que sa demande d'asile a été rejetée alors qu'il avait présenté des documents attestant de son emploi par les Américains mais que les autorités allemandes se sont refusées à vérifier, sur les conditions d'accueil en Allemagne où la plupart des réfugiés sont victimes de mauvais traitements, où ils sont regardés avec mépris et méfiance et où le risque de renvoi en Afghanistan est fort.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. E A, ressortissant afghan né le 20 juillet 1982 a présenté une demande d'asile auprès du guichet unique de la préfecture de la Moselle, le 1er juin 2022. L'examen de ses empreintes digitales a révélé qu'il avait déposé une demande d'asile en Allemagne. Saisies le 3 juin 2022, les autorités allemandes ont explicitement accepté de reprendre en charge le requérant, le 9 juin 2022. Par un arrêté du 22 juin 2022, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné le transfert du requérant aux autorités allemandes. Par un arrêté du même jour, la préfète l'a également assigné à résidence. Le requérant demande l'annulation de ces arrêtés.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, il résulte des dispositions des livres V et VII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que le législateur a entendu déterminer l'ensemble des règles de procédure administrative et contentieuse auxquelles sont soumises l'intervention et l'exécution des décisions de transfert les assignations à résidence. Dès lors, les dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration ne sauraient être utilement invoquées à l'encontre des décisions attaquées.

3. En deuxième lieu, par un arrêté du 4 mars 2022, publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin le même jour, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a donné délégation à M. C D, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à l'effet de signer les décisions ordonnant le " transfert pris en application de la procédure Dublin ". Par suite, M. D, signataire des arrêtés contestés, était autorisé à signer les décisions en litige. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés attaqués doit donc être écarté.

4. En troisième lieu, les arrêtés contestés comportent les considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de leur insuffisante motivation doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de contre la décision de transfert :

5. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le début de la procédure, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 précité. Eu égard à leur nature, la délivrance de ces informations constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. E A a attesté par sa signature s'être vu remettre, le 1er juin 2022, par les services de la préfecture de la Moselle le guide du demandeur d'asile ainsi que les brochures, intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' " et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", en langue pachto, langue que le requérant a déclaré comprendre. Ces deux derniers documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 précité de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 et ont ainsi permis au requérant de bénéficier d'une information complète sur l'application de ce règlement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 doit être écarté.

7. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, notamment du compte-rendu d'entretien produit en défense par la préfète, que M. E A a bénéficié, le 1er juin 2022, de l'entretien individuel et confidentiel, mené par un agent qualifié de la préfecture de la Moselle, comme le prévoit l'article 5 du règlement n°604/2013. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté comme manquant en fait.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013/UE : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux (). La demande est examinée par un seul État membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable. / () ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ".

9. La faculté laissée, par l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013, à chaque Etat membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans ce règlement, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile.

10. M. E A soutient qu'en raison du rejet de sa demande d'asile par l'Allemagne, son transfert vers ce pays l'exposerait à un risque de reconduite vers l'Afghanistan où il soutient être exposé à des persécutions dès lors qu'il a y été au service des troupes américaines en qualité d'interprète. Toutefois, l'arrêté attaqué a seulement pour objet de renvoyer l'intéressé en Allemagne. Si le requérant fait valoir que les autorités allemandes ont rejeté sa demande d'asile, il ne ressort d'aucune pièce du dossier que cette décision serait définitive ni qu'il ne pourrait y déposer une demande de réexamen de sa situation au regard du droit d'asile et ne pourrait, à cette occasion, apporter des éléments nouveaux relatifs aux services accomplis pour le compte des forces armées américaines en Afghanistan. Par ailleurs, à supposer même que sa demande d'asile ait été définitivement rejetée par l'Allemagne, le requérant n'établit pas l'absence de voies administrative ou juridictionnelle permettant, le cas échéant en urgence, le réexamen de sa situation avant que les autorités allemandes ne procèdent à son éloignement tenant compte de tout élément relatif à l'évolution de sa situation personnelle ou de la situation dans son pays d'origine, de nature à faire obstacle à son éventuel éloignement vers l'Afghanistan. Dans ces conditions, le requérant n'établit pas que son transfert vers l'Allemagne entraînerait automatiquement son retour vers l'Afghanistan. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 17 du règlement du 26 juin 2013 ne peut qu'être écarté.

11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013/UE : " () 2. () / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable () ".

12. L'Allemagne est un État membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés complétée par le protocole de New-York qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit donc être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de ces conventions internationales et à celles de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Si cette présomption peut être renversée et s'il y a des raisons sérieuses de croire qu'il existe des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant, M. E A n'établit pas qu'il existerait des motifs sérieux et avérés de croire que sa demande d'asile ne seraient pas traitée par les autorités allemandes dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Par suite, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin n'a pas méconnu les dispositions de l'article 3 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 en ordonnant le transfert de M. E A vers l'Allemagne.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de l'arrêté portant assignation à résidence :

13. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que le requérant n'est pas fondé à invoquer, par la voie de l'exception, le moyen tiré de l'illégalité de l'arrêté portant transfert aux autorités allemandes à l'encontre de l'arrêté portant assignation à résidence.

14. En second lieu, le requérant ne produit aucun élément de nature à démontrer que la décision l'assignant à résidence porterait une atteinte disproportionnée à sa liberté de circulation.

15. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés du 22 juin 2022 par lesquels la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités allemandes et l'a assigné à résidence. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

16. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée par le requérant au titre des frais exposés non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'État qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D É C I D E :

Article 1er : La requête de M. E A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. G E A et à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 12 juillet 2022.

La magistrate désignée,

G. FLa greffière,

L. Stupar

La République mande et ordonne la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°2201850

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