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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202578

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202578

mercredi 14 septembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202578
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantBONARDEL- ARGENTY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée 9 septembre 2022 à 12 heures 34, Mme B A demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 septembre 2022 par lequel le préfet de la Moselle l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir, en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- la compétence de l'auteur des décisions n'est pas établie ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- les décisions ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- elle ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction de retour.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 septembre 2022, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Bonardel-Argenty, avocate commise d'office, représentant Mme A qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et qui ajoute que :

. la décision est entachée d'un défaut d'examen de la situation de la requérante au regard de sa vulnérabilité compte tenu de son état de santé, des motifs liés à la guerre en Ukraine qui l'ont conduite à quitter son pays et de la circonstance que toute sa famille proche réside en Allemagne, éléments qui pris séparément ou globalement entachent la décision d'irrégularité ;

. la requérante a quitté la Moldavie où elle résidait dans une région frontalière de l'Ukraine en raison du contexte de guerre en Ukraine limitrophe, et un retour dans son pays l'exposerait à un danger contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

. toute sa famille réside en Allemagne, seuls son mari et elle étant arrivés en France, et un retour en Moldavie porterait atteinte à l'article 8 de la même convention ;

. elle n'a pas les moyens financiers de soigner ses problèmes de santé en Moldavie où elle n'a en outre plus personne pour s'occuper d'elle ;

- les observations de Mme A, assistée d'un interprète en langue russe, qui expose être atteinte d'un fibrome, d'une maladie du foie, d'une gastrite et de varices nécessitant une opération, que ces problèmes de santé ont été diagnostiqués deux ans auparavant en Russie, qu'elle ne peut se soigner en Moldavie en raison du coût des traitements et être venue en Europe pour ce motif ;

- et les observations de M. F, représentant le préfet de la Moselle, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes moyens et verse à l'instance des pièces relatives aux déclarations de Mme A concernant son état de santé lors de son audition par les services de la police aux frontières.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, ressortissante moldave née le 22 juin 1977, est entrée en France selon ses déclarations le 11 janvier 2022. Elle y a sollicité le statut de réfugié. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision, devenue définitive, de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 22 mars 2022. Par un arrêté du 8 septembre 2022, le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Mme A, placée en centre de rétention par une décision du même jour, demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 19 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'avocat commis ou désigné d'office dans les cas prévus par la loi peut saisir le bureau d'aide juridictionnelle compétent au lieu et place de la personne qu'il assiste ou qu'il a assistée ". Aux termes de l'article 20 de la même loi : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Aux termes de l'article 61 du décret susvisé du 28 décembre 2020 portant application de la loi du 10 juillet 1991 : " () L'admission provisoire est accordée par le président du bureau ou de la section ou le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle ou d'aide à l'intervention de l'avocat sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et compte tenu de l'urgence, d'admettre provisoirement Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

4. En premier lieu, l'arrêté est signé par Mme C D, adjointe au chef de bureau du bureau de l'éloignement et de l'asile, à laquelle le préfet de la Moselle établit avoir délégué sa signature par un arrêté en date du 2 juin 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à viser toutes les circonstances de fait de la situation de la requérante, mentionne les considérations de droit et de fait pertinentes qui fondent les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et l'interdiction de quitter le territoire français prononcées à l'encontre de la requérante. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de ces décisions manque ainsi en fait et doit, par suite, être écarté.

6. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. La requérante ne peut ainsi utilement faire valoir que les décisions contestées ne lui auraient pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté attaqué que le préfet n'aurait pas procédé à un examen particulier, y compris au regard de sa situation de santé, de la situation de la requérante avant de prendre une mesure d'éloignement à son encontre.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

9. Mme A a déclaré lors de son audition par les services de police être mariée à un ressortissant moldave dont elle ne conteste pas qu'il était alors lui-même en situation irrégulière en France et à propos duquel la requérante déclare à la barre qu'il se trouve désormais en Allemagne. Elle est par ailleurs entrée sur le territoire français moins d'un an avant l'arrêté attaqué et n'allègue pas y avoir établi des liens intenses et stables alors que l'ensemble de sa famille proche se trouverait en Allemagne. Toutefois, la décision attaquée n'a ni pour objet ni pour effet de renvoyer Mme A dans un pays déterminé. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet, en décidant de l'obliger à quitter le territoire français, aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

10. En troisième lieu, la requérante ne peut utilement se prévaloir du moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales à l'encontre d'une mesure d'éloignement.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision refusant un délai de départ volontaire :

11. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

12. D'une part, il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté que Mme A qui est entrée irrégulièrement sur le territoire français n'est pas en mesure de justifier d'un document de voyage en cours de validité. D'autre part, elle ne justifie d'aucun lieu de résidence effective et permanente sur le territoire français. Par suite, en refusant d'accorder à l'intéressée un délai de départ volontaire et quand bien même l'intéressée ne présente aucune menace pour l'ordre public, le préfet de la Moselle n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision fixant le pays de destination :

13. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

14. D'une part, la requérante soutient qu'un retour en Moldavie l'expose à des traitements contraires à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Toutefois, Mme A n'établit pas être personnellement exposée à de tels traitements en se bornant à exposer, sans d'ailleurs l'établir, qu'elle est originaire d'une région frontalière de l'Ukraine constituant une zone à risque en raison de la guerre entre l'Ukraine et la Russie. Ainsi, la réalité des risques allégués ne ressort d'aucune des pièces du dossier.

15. D'autre part, Mme A fait valoir qu'elle connaît divers troubles de santé tels qu'un fibrome, une gastrite, de varices devant faire l'objet d'une opération, ainsi que des douleurs à l'estomac ou au foie, qui ne pourraient être soignés en Moldavie en raison du coût des traitements. Toutefois, en se bornant à présenter divers résultats d'examens médicaux rédigés en russe et non traduits, la requérante n'établit pas la gravité des pathologies alléguées, ni qu'elle ne pourrait effectivement pas bénéficier d'un traitement adapté à ses pathologies.

16. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet aurait méconnu les stipulations de l'article 3 précité doit être écarté.

17. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'encontre d'une décision fixant le pays de destination. En tout état de cause, la requérante qui se prévaut de ce que l'ensemble des membres de sa famille se trouve en Allemagne n'établit pas qu'ils y résident régulièrement ni qu'elle y serait elle-même admissible. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen propre à la contestation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

18. Eu égard à l'absence de tout lien allégué de la requérante en France, d'ordre familial, personnel ou social, à l'exception de son époux lui-même sans droit au séjour sur le territoire français, à son entrée récente en France, à son absence d'intégration ou d'insertion dans la société française, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à une année la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à son encontre.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des décisions du 8 septembre 2022 prises par le préfet de la Moselle ne peuvent qu'être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :Mme A est admise provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de la Moselle.

Lu en audience publique le 14 septembre 2022 à 15 heures 59.

La magistrate désignée,

G. ELa greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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