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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202581

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202581

jeudi 23 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202581
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 2
Avocat requérantGACON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 9 septembre 2022 et le 26 septembre 2022, M. A C B, représenté par Me Gacon, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 31 août 2022 par lequel le préfet de la Meuse lui a refusé le bénéfice de la protection temporaire ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Meuse de réexaminer sa situation et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour mention " bénéficiaire de la protection temporaire " et lui permettant de travailler, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- l'arrêté contesté est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors que le préfet serait cru dans l'obligation de lui refuser le bénéfice de la protection temporaire dès lors qu'il ne dispose pas d'un titre de séjour permanent délivré par les autorités ukrainiennes en cours de validité ;

- il est entaché d'une erreur de droit dès lors que le juge des référés du tribunal administratif de Montreuil a suspendu l'arrêté du 4 mai 2022 par lequel le préfet de Seine-Saint-Denis lui a refusé le bénéfice de la protection temporaire pour ce même motif ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle, dès lors qu'il justifie avoir été titulaire d'un titre de séjour temporaire ukrainien jusqu'au 15 octobre 2022.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 octobre 2022, le préfet de la Meuse conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 3 octobre 2022.

Par un courrier du 19 avril 2024, les parties ont été informées, conformément aux dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office tiré de ce que l'autorité préfectorale était en situation de compétence liée pour refuser à M. B le bénéfice de la protection temporaire au motif que, d'une part, l'intéressé ressortissant d'un pays tiers à l'Ukraine, ne disposait pas d'un titre de séjour permanent délivré par les autorités ukrainiennes et, d'autre part, aucun arrêté interministériel n'a été pris sur le fondement de l'article R. 581-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire, enregistré le 26 avril 2024, M. B a présenté des observations sur ce moyen d'ordre public.

Il expose que le tribunal administratif de Montreuil a, par une décision du 21 mars 2023, annulé l'arrêté du préfet de Seine-Saint-Denis du 4 mai 2022 par lequel il lui avait refusé le bénéfice de la protection temporaire au motif tiré de l'erreur de droit à ne pas avoir examiner la possibilité de lui accorder cette protection en application du paragraphe 3 de l'article 2 de la décision du Conseil du 4 mars 2022 et qu'une situation identique ne peut être jugée de manière différente.

Par un mémoire, enregistré le 30 avril 2024, le préfet de la Meuse a présenté des observations sur ce moyen d'ordre public.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la directive n° 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 ;

- la décision d'exécution (UE) 2022/382 du Conseil du 4 mars 2022 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Wolff, rapporteure, a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant congolais, né le 25 mai 1995, déclare être étudiant en Ukraine et, à la suite de l'invasion russe, être entré sur le territoire français le 1er mars 2022. Par un arrêté du 4 mai 2022, le préfet de Seine-Saint-Denis lui a refusé le bénéfice de la protection temporaire et a rejeté sa demande de délivrance d'une autorisation provisoire de séjour. Cette décision a été annulée par une décision 21 mars 2023 du tribunal administratif de Montreuil. À la suite de son déménagement, la préfète de la Meuse lui a délivré une autorisation provisoire de séjour valable jusqu'au 31 août 2022 le temps du réexamen de sa situation. Par un nouvel arrêté du 31 août 2022, la préfète de la Meuse a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection temporaire et lui a délivré une autorisation provisoire de séjour jusqu'au 31 octobre 2022 dans l'attente qu'il complète un éventuel dossier de demande de titre de séjour mention étudiant. Par sa requête, M. B demande au tribunal d'annuler la décision lui refusant le bénéfice de la protection temporaire.

Sur les conclusions au titre de l'aide juridictionnelle :

2. M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 3 octobre 2022. Par suite, il n'y a pas lieu de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. D'une part, aux termes de l'article 5 de la directive n° 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001 relative à des normes minimales pour l'octroi d'une protection temporaire en cas d'afflux massif de personnes déplacées et à des mesures tendant à assurer un équilibre entre les efforts consentis par les États membres pour accueillir ces personnes et supporter les conséquences de cet accueil : " 1. L'existence d'un afflux massif de personnes déplacées est constatée par une décision du Conseil () / () / 3. La décision du Conseil a pour effet d'entraîner, à l'égard des personnes déplacées qu'elle vise, la mise en œuvre dans tous les États membres de la protection temporaire conformément aux dispositions de la présente directive. La décision contient au moins : / a) une description des groupes spécifiques de personnes auxquels s'applique la protection temporaire / b) la date à laquelle la protection temporaire entrera en vigueur / () ". L'article 7 de cette directive prévoit que : " 1. Les États membres peuvent faire bénéficier de la protection temporaire prévue par la présente directive des catégories supplémentaires de personnes déplacées qui ne sont pas visées dans la décision du Conseil prévue à l'article 5, lorsqu'elles sont déplacées pour les mêmes raisons et à partir du même pays ou de la même région d'origine. Ils en informent immédiatement le Conseil et la Commission () ".

4. Pour assurer la transposition de ces dispositions, l'article L. 581-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que le bénéfice du régime de la protection temporaire " est ouvert aux étrangers selon les modalités déterminées par la décision du Conseil de l'Union européenne mentionnée à l'article 5 de la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001, définissant les groupes spécifiques de personnes auxquelles s'applique la protection temporaire () ". Selon l'article L. 581-3 du même code : " L'étranger appartenant à un groupe spécifique de personnes visé par la décision du Conseil mentionnée à l'article L. 581-2 bénéficie de la protection temporaire à compter de la date mentionnée par cette décision. Il est mis en possession d'un document provisoire de séjour assorti, le cas échéant, d'une autorisation provisoire de travail. Ce document provisoire de séjour est renouvelé tant qu'il n'est pas mis fin à la protection temporaire () ". En vertu de l'article L. 581-7 du même code : " Dans les conditions fixées à l'article 7 de la directive 2001/55/CE du Conseil du 20 juillet 2001, peuvent bénéficier de la protection temporaire des catégories supplémentaires de personnes déplacées qui ne sont pas visées dans la décision du Conseil prévue à l'article 5 de cette même directive, lorsqu'elles sont déplacées pour les mêmes raisons et à partir du même pays ou de la même région d'origine. Les dispositions des articles L. 581-3 à L. 581-6 sont applicables à ces catégories supplémentaires de personnes ". Aux termes de l'article R. 581-18 du même code : " Les catégories de personnes déplacées qui peuvent bénéficier de la protection temporaire en France en application des dispositions de l'article L. 581-7 sont désignées par arrêté conjoint du ministre chargé de l'immigration, du ministre de l'intérieur et du ministre des affaires étrangères. / () Le ministre chargé de l'asile informe immédiatement le Conseil et la Commission de l'Union européenne de la mise en œuvre de ces dispositions ".

5. D'autre part, aux termes de l'article 1er de la décision d'exécution (UE) 2022/382 du Conseil du 4 mars 2022 constatant l'existence d'un afflux massif de personnes déplacées en provenance d'Ukraine, au sens de l'article 5 de la directive 2001/55/CE, et ayant pour effet d'introduire une protection temporaire : " L'existence d'un afflux massif dans l'Union de personnes déplacées qui ont dû quitter l'Ukraine en raison d'un conflit armé est constatée ". Aux termes de l'article 2 de cette même décision : " 1. La présente décision s'applique aux catégories suivantes de personnes déplacées d'Ukraine le 24 février 2022 ou après cette date, à la suite de l'invasion militaire par les forces armées russes qui a commencé à cette date : / a) les ressortissants ukrainiens résidant en Ukraine avant le 24 février 2022; / b) les apatrides, et les ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui ont bénéficié d'une protection internationale ou d'une protection nationale équivalente en Ukraine avant le 24 février 2022 ; et, / c) les membres de la famille des personnes visées aux points a) et b). / 2. Les États membres appliquent la présente décision ou une protection adéquate en vertu de leur droit national à l'égard des apatrides, et des ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui peuvent établir qu'ils étaient en séjour régulier en Ukraine avant le 24 février 2022 sur la base d'un titre de séjour permanent en cours de validité délivré conformément au droit ukrainien, et qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou leur région d'origine dans des conditions sûres et durables / 3. Conformément à l'article 7 de la directive 2001/55/CE, les États membres peuvent également appliquer la présente décision à d'autres personnes, y compris aux apatrides et aux ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine, qui étaient en séjour régulier en Ukraine et qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leur pays ou région d'origine dans des conditions sûres et durables / () ".

6. Il résulte des dispositions du paragraphe 2 de l'article 2 de la décision d'exécution 2022/382 du Conseil du 4 mars 2022, prises en application de l'article 5 de la directive 2001/55/CE et auxquelles se réfèrent les articles L. 581-2 et L. 581-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que pour pouvoir prétendre au bénéfice de la protection temporaire, les ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine doivent en principe être titulaires d'un titre de séjour permanent délivré conformément au droit ukrainien. Si le paragraphe 3 de ce même article 2 envisage que cette protection soit rendue applicable à d'autres catégories de personnes, dont les ressortissants de pays tiers autres que l'Ukraine qui séjournaient régulièrement dans ce pays sans disposer d'un titre permanent, il se borne ce faisant à rappeler la faculté que tiennent les Etats membres de l'article 7 de la directive 2001/55/CE d'étendre le bénéfice de la protection à des catégories supplémentaires de personnes déplacées qui ne sont pas visées dans la décision du Conseil, lorsqu'elles sont déplacées pour les mêmes raisons et à partir du même pays ou de la même région d'origine, l'exercice d'une telle faculté supposant d'en informer immédiatement le Conseil et la Commission. La mise en œuvre de cette faculté par les autorités françaises, transposée à l'article L. 581-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, est subordonnée par l'article R. 581-18 du même code à l'adoption d'un arrêté conjoint du ministre chargé de l'immigration, du ministre de l'intérieur et du ministre des affaires étrangères, désignant les catégories de personnes concernées. Ce même article prévoit également l'information du Conseil et de la Commission par le ministre chargé de l'asile.

7. Dès lors qu'aucun arrêté interministériel n'a été pris sur le fondement de l'article R. 581-18 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'autorité préfectorale est tenue de refuser le bénéfice de la protection temporaire à un ressortissant d'un pays tiers à l'Ukraine ne disposant pas de titre de séjour permanent délivré par les autorités ukrainiennes. Il ressort des pièces du dossier que M. B justifie avoir été titulaire d'un titre de séjour temporaire délivré par les autorités ukrainiennes, valable jusqu'au 15 octobre 2022. Il est toutefois constant que M. B n'est pas titulaire d'un titre de séjour permanent en cours de validité délivré par ces autorités. Il s'ensuit que le moyen tiré de ce que la préfète de la Meuse aurait commis une erreur de droit en s'estimant en situation de compétence liée pour refuser à M. B le bénéfice de la protection temporaire à ce titre doit être écarté.

8. Enfin, eu égard à la compétence liée de la préfète pour refuser à M. B le bénéfice de la protection temporaire qu'il a sollicité, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation, de l'erreur de droit, de l'erreur manifeste d'appréciation et de la méconnaissance du principe d'égalité dès lors que le tribunal administratif de Montreuil a précédemment annulé une décision lui refusant le bénéfice de la protection temporaire sont inopérants et doivent être écartés comme tels.

9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 31 août 2022 par lequel la préfète de la Meuse a refusé à M. B le bénéfice de la protection temporaire doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

10. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de la requête, n'emporte aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions à fin d'injonction sous astreinte par M. B ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'État qui n'est pas la partie perdante dans l'instance, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a plus lieu d'admettre M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A C B, au préfet de la Meuse et à Me Gacon.

Délibéré après l'audience publique du 2 mai 2024 à laquelle siégeaient :

M. Marti, président,

M. Durand, premier conseiller,

Mme Wolff, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 mai 2024

La rapporteure,

É. WolffLe président,

D. Marti

Le greffier,

F. Richard

La République mande et ordonne au préfet de la Meuse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2202581

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