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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202789

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202789

mardi 4 octobre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202789
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 29 septembre 2022 à 18 heures 23, M. D A, représenté par Me Chaïb, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 27 septembre 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de retour et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 35 mois.

3°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'alinéa 2 de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Le requérant soutient que :

- l'auteur de l'acte n'est pas compétent ;

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur le pays de retour :

- la décision est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une mesure d'éloignement elle-même illégale ;

- elle est contraire à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

Sur l'interdiction de retour :

- la décision est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une mesure d'éloignement et une décision fixant le pays de retour elles-mêmes illégales ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- il n'a jamais été condamné pénalement, il ne peut être considéré que son comportement constitue une menace à l'ordre public ;

- la décision est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense enregistré le 4 octobre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. C pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ayant été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Boulangé, magistrat désigné,

- les observations de Me Chaïb, avocate représentant M. A qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens, ajoutant que le contenu de la décision d'éloignement révèle un défaut d'examen de la situation de M. A ;

- les observations de M. A,

- et les observations de M. E, représentant le préfet de Meurthe-et-Moselle, qui reprend l'argumentation du mémoire en défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique, conformément à l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant guinéen né en 2000, a déclaré être entré en France le 6 mars 2017. Par un arrêté du 31 août 2021, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Le 22 septembre 2022, l'intéressé a été interpellé par les services de la police aux frontières de Villers-les-Nancy dans le cadre d'une affaire de faux documents, M. A ayant présenté la copie d'une carte d'identité italienne à l'appui d'un dossier de création d'entreprise individuelle. Par l'arrêté contesté du 27 septembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle la fait obligation à M. A qui a été placé en rétention administrative, de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de retour et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 35 mois.

Sur le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 521-3 du code de justice administrative, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions en annulation :

4. Par un arrêté n°212.BCI.26 du 8 août 2022, publié au recueil des actes administratifs de Meurthe-et-Moselle le même jour, le préfet de Meurthe-et-Moselle a donné délégation à M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture, à l'effet de signer les décisions relevant des attributions de l'Etat. Par suite, M. B, signataire de l'arrêté contesté, était autorisé à signer la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai, celle fixant le pays de renvoi et celle faisant à M. A, interdiction de retour sur le territoire français. Le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté doit donc être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, il ne ressort des pièces du dossier, que le préfet de Meurthe-et-Moselle se serait abstenu de procéder à un examen individuel et complet de la situation de M. A avant de lui faire obligation de quitter le territoire français, la décision en litige, qui fait mention de la décision de refus de séjour qui lui a été opposée le 31 août 2021, n'ayant pas nécessairement à reprendre l'intégralité du parcours de l'intéressé depuis son arrivée en France en qualité de mineur.

6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien- être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui".

7. Il ressort des pièces du dossier que M. A est seulement présent en France depuis mars 2017, y ayant été accueilli en qualité de mineur. Célibataire et sans enfant, il n'établit pas ni même n'allègue disposer d'attaches familiales en France. Par ailleurs, l'obtention de deux CAP en France, ne saurait suffire à établir que M. A aurait transféré le centre de ses intérêts en France alors qu'il a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine où il n'établit pas ne plus disposer d'attaches familiales. Dès lors, c'est sans erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations susmentionnées, que le préfet de Meurthe-et-Moselle a pu faire obligation à l'intéressé de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de retour :

8. En premier lieu, M. A n'établissant pas l'illégalité de la décision par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français, il n'est pas fondé à soutenir que la décision fixant le pays de renvoi serait illégale en raison de l'illégalité de la mesure précédente.

9. En second lieu, aux termes de l'article 3 de de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

10. En se bornant à soutenir, sans davantage de précision, qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il sera soumis à des traitements inhumains ou dégradant, M. A, qui n'a pas demandé l'asile en France, n'établit pas que la décision fixant son pays de retour aurait été prise en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

11. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

12. En premier lieu, M. A n'établissant pas l'illégalité des décisions par lesquelles le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français et a fixé le pays de retour, il n'est pas fondé à soutenir que la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français serait illégale en raison de l'illégalité des mesures précédentes.

13. En deuxième lieu, la décision faisant à M. A, interdiction de retour sur le territoire français, vise l'article L. 612-6 susmentionné eu code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rappelle son entrée récente en France et ses attaches familiales en Guinée, à savoir sa mère, son frère et sa sœur. Elle mentionne le fait qu'il a déjà fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et, enfin, que du fait de son interpellation pour détention de fausses pièces d'identité et de son travail illégal, son comportement est de nature à troubler l'ordre public. Cette décision est ainsi suffisamment motivée en droit et en fait.

14. En troisième lieu, pour fixer la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français opposée à M. A, le préfet s'est notamment fondé sur le fait que le comportement de l'intéressé représentait une menace pour l'ordre public. Si ce dernier conteste l'appréciation du préfet, il ressort des pièces du dossier que M. A a fait l'objet, le 22 avril 2022, d'une condamnation pénale par le tribunal judiciaire de Nancy, pour des faits commis le 25 juillet 2021 de menace de mort et d'outrage à l'encontre d'une personne chargée d'une mission du service public de santé. Par ailleurs, il est constant que le 22 septembre 2022, M. A a effectué une fausse déclaration d'identité et a présenté une pièce d'identité italienne qui ne lui appartenait pas et qu'il s'était procurée à l'appui d'un dossier de création d'entreprise individuelle. Dans ces conditions, le préfet a pu estimer que le comportement de M. A représentait une menace pour l'ordre public.

15. En dernier lieu, compte-tenu des éléments relevés au point précédent, en fixant à 35 mois la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prononcée à l'encontre de M. A, le préfet de Meurthe-et-Moselle n'a pas commis d'erreur d'appréciation quant à la durée de cette mesure.

16. Il résulte de tout ce qui précède, que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées.

Sur les conclusions en injonction :

17. Le présent jugement, qui rejette les conclusions présentées à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions présentées à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante au principal dans la présente instance, la somme que M. A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Lecture en audience publique le 4 octobre 2022 à 15 heures 35.

.

Le magistrat désigné,

P. C La greffière,

L. Rémond

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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