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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202861

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202861

jeudi 30 mai 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202861
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 4 octobre 2022, Mme C D épouse B, représentée par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 mai 2022 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejeté sa demande de regroupement familial au bénéfice de son conjoint, M. A B ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle d'autoriser le regroupement familial ou, à défaut de réexaminer sa demande, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros à verser à son conseil, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat, au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, ainsi que les entiers dépens.

Elle soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que l'Office français de l'immigration et de l'intégration et le maire de la commune de Vandœuvre-lès-Nancy n'ont pas été saisis, en méconnaissance des dispositions de l'article L. 434-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- le préfet s'est cru à tort en situation de compétence liée ;

- il a méconnu le champ d'application de la loi en retenant que son conjoint n'avait pas droit à un titre de séjour et n'avait pas exécuté une précédente mesure d'éloignement ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 janvier 2024, la préfète de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Philis,

- les conclusions de Mme Cabecas, rapporteure publique,

- et les observations de Me Gravier, substituant Me Jeannot et représentant Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante turque née le 7 juillet 1997, est entrée en France en octobre 2010. Elle a obtenu le statut de réfugié le 30 novembre 2015. Le 9 avril 2022, elle a formé une demande de regroupement familial au profit de son conjoint, M. B, de même nationalité qu'elle. Par une décision du 24 mai 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejeté cette demande. Par la présente requête, Mme D demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme D s'est mariée avec M. B le 7 mars 2020 et que leur vie commune est établie à compter de cette date. Par ailleurs, compte tenu de la reconnaissance du statut de réfugié de Mme D en 2015, la cellule familiale ne peut pas se reconstituer en Turquie. Enfin, à la date de la décision attaquée, M. B était sur le point de devenir père de l'enfant qu'il a eu avec Mme D, leur fille étant née le 9 août 2022. Dans les circonstances particulières de l'espèce, et alors même que M. B entre dans les catégories ouvrant droit au regroupement familial, Mme D est fondée à soutenir que le préfet de Meurthe-et-Moselle, en prenant la décision litigieuse, a méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision du 24 mai 2022 portant rejet de la demande de Mme D de regroupement familial au bénéfice de son conjoint doit être annulée.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

5. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle, dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement, d'autoriser le regroupement familial au profit de M. B, sous réserve d'un éventuel changement dans les circonstances de droit et de fait. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. Mme D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 août 2022. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Jeannot, avocate de Mme D, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Jeannot d'une somme de 1 200 euros.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

7. La présente instance ne comporte aucun dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par Mme D doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 24 mai 2022 du préfet de Meurthe-et-Moselle est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète de Meurthe-et-Moselle d'autoriser le regroupement familial de M. B, sous réserve d'un éventuel changement dans les circonstances de droit et de fait, dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Jeannot une somme de 1 200 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Jeannot renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D, à Me Jeannot et à la préfète de Meurthe-et-Moselle.

Délibéré après l'audience publique du 7 mai 2024 à laquelle siégeaient :

M. Di Candia, président,

M. Bastian, conseiller,

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 mai 2024.

La rapporteure,

L. Philis

Le président,

O. Di Candia

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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