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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202878

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202878

mardi 13 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202878
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantCHAIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 7 octobre et le 18 novembre 2022, M. C A, représenté par Me Chaïb, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 juillet 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler, dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir en application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat les entiers dépens ainsi qu'une somme de 1 500 euros en application des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- le préfet ne renverse pas la présomption de validité des actes d'état civil produits à l'appui de sa demande de titre de séjour ;

- le préfet a commis une erreur de droit en ne reconnaissant pas de plein droit le jugement supplétif et en appliquant l'article 47 du code civil à ce document ;

- il peut se prévaloir d'un droit au séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français s'impose comme étant la conséquence de l'annulation de la décision portant refus de séjour ;

- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi s'impose comme étant la conséquence de l'annulation de la décision de refus de séjour et de la mesure d'obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 novembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 26 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Chaïb, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, qui se déclare ressortissant malien né le 10 janvier 2004, serait entré en France en qualité de mineur isolé en juillet 2019. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République près le tribunal de grande instance de Verdun du 16 septembre 2019 et par une ordonnance d'ouverture d'une tutelle d'Etat du juge des tutelles du tribunal de grande instance de Nancy du 8 octobre 2019. Par des courriers du 2 février 2021 et du 13 avril 2022, M. A a présenté une demande de titre de séjour en se prévalant notamment de son inscription au lycée professionnel Emmanuel Héré à Laxou, que le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejetée par l'arrêté attaqué du 18 juillet 2022 qui lui fait également obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un extrait conforme de jugement supplétif d'acte de naissance du 20 octobre 2021, l'original du volet n°3 de son extrait d'acte de naissance du 21 octobre 2021, un extrait d'acte de naissance du 21 octobre 2021, un extrait d'acte de naissance du 3 novembre 2021, un certificat de nationalité malienne du 1er novembre 2021 et une carte d'identité consulaire valable du 1er novembre 2021 au 11 novembre 2024.

6. D'une part, en l'absence de tout élément sur la qualité des supports des actes d'état civil maliens et les sécurités qu'ils doivent comporter selon la règlementation malienne, la circonstance que les actes présentés par M. A sont établis sur un support ordinaire grand public sans sécurité documentaire n'est pas de nature à établir que les mentions relatives à son identité et notamment à sa date de naissance sont irrégulières, falsifiées ou inexactes.

7. D'autre part, pour contester la valeur probante de l'extrait conforme de jugement supplétif produit par M. A, le préfet ne peut utilement se prévaloir de l'article 473 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien qui, en admettant même qu'il soit applicable à un jugement supplétif d'acte de naissance, concerne en tout état de cause les pièces annexées à l'expédition d'un jugement alors que le document en cause n'est pas le jugement supplétif lui-même mais un extrait de jugement supplétif. Le préfet ne peut pas plus utilement relever que le document d'état civil dont il s'agit ne mentionne pas tous les éléments ou la motivation requis pour un jugement supplétif alors qu'il ne s'agit, ainsi qu'il vient d'être dit, qu'un extrait de jugement supplétif et non le jugement supplétif lui-même. Le préfet n'apporte aucune précision sur le texte de loi ou de règlement qui imposerait que la production d'un extrait de jugement supplétif d'acte de naissance soit accompagné d'un certificat de non recours délivré sur le fondement des articles 509 et 557 du code de procédure civile, commerciale et sociale malien, à supposer même qu'un jugement supplétif d'acte de naissance soit régi par ces dispositions. En outre, la circonstance que le délai d'appel de huit jours n'ait pas été respecté avant la transcription dans les registres d'état civil du jugement supplétif est sans incidence sur l'authenticité de l'extrait conforme de jugement supplétif produit par M. A. Enfin, si le préfet fait valoir que les informations relatives aux parents et au requérant ne sont pas mentionnées, il n'indique pas la disposition de droit malien qui imposerait que de telles informations figurent sur un extrait conforme de jugement supplétif. Le volet n°3 de l'acte de naissance, dont les mentions sont cohérentes avec celles figurant sur l'extrait conforme du jugement supplétif n'est ainsi pas non plus susceptible d'être remis en cause, nonobstant les anomalies formelles qui ont été décelées sur ce document. Il en est de même des extraits d'acte de naissance des 21 octobre et 3 novembre 2021 dont les mentions sont en conformité avec celles du jugement supplétif et du volet n° 3 de l'acte de naissance. Au regard de l'ensemble de ces éléments, le préfet de Meurthe-et-Moselle ne peut être regardé comme renversant la présomption de validité des mentions contenues dans les actes d'état civil produits par le requérant.

8. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le certificat de nationalité présenté par M. A fait référence à l'extrait d'acte de naissance du 21 octobre 2021 dont il a été dit au point précédent qu'il était régulier. Il ressort également des pièces du dossier que ce certificat de nationalité fait référence aux articles 263 et suivants du code des personnes et de la famille malien et indique ainsi la disposition légale en vertu de laquelle l'intéressé a la nationalité malienne conformément à l'article 264 de ce code. Si le rapport de la police aux frontières relève que la nationalité malienne des parents n'est énoncée dans aucun des documents de référence, il ne précise pas la disposition en vertu de laquelle cette information devrait être mentionnée dans l'extrait d'acte de naissance qui a permis la délivrance du certificat contesté. Dans ces conditions, aucun élément avancé par le préfet ne permet non plus de remettre en cause la force probante du certificat de nationalité malienne produit par M. A qui justifie ainsi suffisamment de sa nationalité.

9. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié à l'aide sociale à l'enfance le 16 septembre 2019 alors qu'il était âgé de quinze ans. Il s'est inscrit au titre des années scolaires 2020/2021 et 2021/2022 au lycée Emmanuel Héré de Laxou pour y préparer un bac professionnel " métiers de la construction durable, du bâtiment et des travaux publics ". L'avis de la structure qui accueille M. A est favorable et fait état du sérieux et de l'investissement du jeune dans sa formation professionnelle. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant représenterait une menace pour l'ordre public. Enfin, il n'est pas établi que le requérant entretiendrait des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine de nature à faire obstacle à l'attribution d'une carte de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il s'ensuit que M. A est fondé à soutenir que c'est à tort que le préfet a rejeté la demande de titre de séjour qu'il avait présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, dans ces conditions, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'annuler la décision du 18 juillet 2022 portant refus de séjour et, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixant le pays de renvoi.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif d'annulation sur lequel il se fonde, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais d'instance :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Chaïb, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Chaïb de la somme de 1 200 euros.

13. La présente instance n'ayant donné lieu à aucun dépens, les conclusions présentées à ce titre ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 18 juillet 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Chaïb, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Chaïb renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Chaïb.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2022.

Le rapporteur,

R. B Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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