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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202885

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202885

mardi 13 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202885
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantMARTIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 octobre 2022, M. C A, représenté par Me Martin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 août 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travail ou, à tout le moins, de réexaminer sa situation après lui avoir délivré dans un délai de huit jours une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, l'ensemble dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil d'une somme de 1 800 euros en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'incompétence ;

- il n'appartient pas à la police aux frontières, qui est seulement chargée de procéder à une expertise technique documentaire afin de déterminer l'authenticité des documents qui lui sont soumis, de porter des appréciation d'ordre juridique et de conclure à l'irrégularité d'un acte d'état civil étranger ;

- le préfet ne renverse pas le caractère probant des actes d'état civil produits à l'appui de sa demande de titre de séjour ;

- il n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle et s'est cru lié par les conclusions de la police aux frontières ;

- il remplit les conditions pour se voir délivrer un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision portant refus de séjour méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale, en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation quant aux conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale tel que protégé par les dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant refus de séjour ;

- la décision fixant le pays de renvoi sera annulée par voie de conséquence.

Par un mémoire en défense enregistré le 16 novembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle en date du 26 août 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- et les observations de Me Martin, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, qui se déclare ressortissant guinéen né le 15 juillet 2003, serait entré en France en qualité de mineur isolé étranger le 31 octobre 2018. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance de placement provisoire du procureur de la République près le tribunal de grande instance de Nancy du 30 novembre 2018 et par un jugement en assistance éducative du tribunal de grande instance de Nancy du 27 décembre 2018. Par un courrier du 16 avril 2021, M. A a présenté une demande de titre de séjour que le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejetée par l'arrêté attaqué du 8 août 2022 qui lui fait également obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. Il résulte des dispositions de l'article 47 du code civil que, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger et pour écarter la présomption d'authenticité dont bénéficie un tel acte, l'autorité administrative procède aux vérifications utiles. Si l'article 47 du code civil pose une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère dans les formes usitées dans ce pays, il incombe à l'administration de renverser cette présomption en apportant la preuve, par tout moyen, du caractère irrégulier, falsifié ou non conforme à la réalité des actes en question. En revanche, l'autorité administrative n'est pas tenue de solliciter nécessairement et systématiquement les autorités d'un autre État afin d'établir qu'un acte d'état civil présenté comme émanant de cet État est dépourvu d'authenticité, en particulier lorsque l'acte est, compte tenu de sa forme et des informations dont elle dispose sur la forme habituelle du document en question, manifestement falsifié.

5. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a produit un jugement supplétif n° 658 du 1er juillet 2020, un acte de naissance n° 658 délivré le 13 juillet 2020, un extrait du registre de l'état civil n° 745 du 13 juillet 2020, un certificat de nationalité du 1er juillet 2020. Dans le cadre de la présente instance, le requérant a en outre produit un passeport délivré par les autorités guinéennes le 23 septembre 2022.

6. D'une part, en l'absence de tout élément sur la qualité des supports des actes d'état civil guinéens et les sécurités qu'ils doivent comporter selon la règlementation guinéenne, la circonstance que les actes présentés par M. A sont établis sur un support ordinaire grand public sans sécurité documentaire n'est pas de nature à établir que les mentions relatives à son identité et notamment à sa date de naissance sont irrégulières, falsifiées ou inexactes.

7. D'autre part, pour contester la valeur probante du jugement supplétif produit par M. A à l'appui de sa demande de titre de séjour, le préfet de Meurthe-et-Moselle a opposé l'absence d'acte de naissance intégral, l'absence de motivation de la requête et d'indication de la nature des " pièces versées au dossier ", l'absence de formule exécutoire conforme, en méconnaissance des articles 554 et 555 du code de procédure civile guinéen, et la circonstance " qu'aucun lien de parenté n'est établi alors que le jugement supplétif est la source de création de l'état civil ", en méconnaissance de l'article 314 du code de procédure civile guinéen. Toutefois, l'absence de production d'un acte de naissance intégral n'est pas de nature à établir que le jugement supplétif produit par M. A serait frauduleux. En outre, il ne ressort pas des dispositions de l'article 314 du code de procédure civile guinéen, relatives à l'enquête, qu'elles s'appliqueraient aux jugements supplétifs. De même, le préfet n'établit pas que les jugements supplétifs tenant lieu d'acte de naissance entreraient dans le champ d'application des dispositions des articles 554 et 555 du code de procédure civile guinéen. Par ailleurs, et alors qu'il n'appartient pas aux autorités françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux, les autres irrégularités relevées ne permettent pas d'établir le caractère frauduleux du jugement supplétif d'acte de naissance de M. A. Par suite, le préfet de Meurthe-et-Moselle ne renverse pas la présomption de validité qui s'attache, en vertu notamment des dispositions de l'article 47 du code civil, aux mentions contenues dans le jugement supplétif produit par le requérant. Il s'ensuit que l'état civil de M. A est établi, nonobstant les irrégularités qui affecteraient les autres documents d'état civil produits par l'intéressé.

8. Enfin, il ressort des pièces du dossier que le certificat de nationalité présenté par M. A fait référence au jugement supplétif d'acte de naissance du 1er juillet 2020 dont il a été dit au point précédent qu'il était régulier. Si le préfet de Meurthe-et-Moselle relève que ni le lieu de naissance ni la nationalité des parents ne sont énoncés dans le document de référence, il ne précise pas la disposition en vertu de laquelle ces informations devraient être mentionnées dans le jugement supplétif d'acte de naissance qui a permis la délivrance du certificat contesté. Dans ces conditions, aucun élément avancé par le préfet ne permet non plus de remettre en cause la force probante du certificat de nationalité produit par M. A, qui justifie ainsi suffisamment de sa nationalité.

9. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié à l'aide sociale à l'enfance le 30 novembre 2018 alors qu'il était âgé de quinze ans. D'abord scolarisé en classe d'unité pédagogique pour élèves allophones arrivants, il s'est inscrit au titre des années scolaires 2020/2021 et 2021/2022, au centre de formation des apprentis du bâtiment de Pont-à-Mousson pour y préparer un CAP " maçon ", qu'il a obtenu en juin 2022 avec la moyenne de 13,16/20. L'avis de la structure qui accueille M. A est favorable et il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant représenterait une menace pour l'ordre public. Enfin, il n'est pas établi que le requérant entretiendrait avec sa famille restée dans son pays d'origine des liens de nature à faire obstacle à l'attribution d'une carte de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il s'ensuit que M. A est fondé à soutenir que c'est à tort que le préfet a rejeté la demande de titre de séjour qu'il avait présentée sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu, dans ces conditions, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, d'annuler la décision du 8 août 2022 portant refus de séjour et, par voie de conséquence, les décisions du même jour portant obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours et fixant le pays de retour.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Eu égard au motif d'annulation sur lequel il se fonde, le présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les frais d'instance :

12. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Martin, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Martin de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle du 8 août 2022 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Martin, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Martin renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C A, au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Martin.

Copie en sera adressée, pour information, au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 22 novembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 décembre 2022.

Le rapporteur,

R. B Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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