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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2202982

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2202982

jeudi 30 janvier 2025

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2202982
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantCLAUDE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 octobre 2022, M. B A, représenté par Me Claude, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 18 août 2022 par lequel le garde des sceaux, ministre de la justice, a refusé de le titulariser et l'a licencié pour insuffisance professionnelle ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser la somme de 10 000 euros à titre de dommages et intérêts ;

3°) d'enjoindre au garde des sceaux, ministre de la justice, de le réintégrer dans ses fonctions ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente, faute de délégation de signature ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière, dès lors qu'il n'a pas été informé du déclenchement à son encontre d'une procédure de licenciement et de son droit d'obtenir préalablement la communication de son dossier, en méconnaissance de l'article 13 du décret du 7 octobre 1994 ;

- son licenciement est entaché d'une erreur dans la qualification juridique des faits, dès lors que l'insuffisance professionnelle qui lui est reprochée n'est pas caractérisée ;

- son licenciement illégal est à l'origine de préjudices financier et moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 avril 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les conclusions indemnitaires sont irrecevables en l'absence de liaison du contentieux, et que les moyens soulevés par M. A au soutien de ses conclusions en annulation ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 94-874 du 7 octobre 1994 ;

- le décret n° 2006-441 du 14 avril 2006 ;

- le code de justice administrative.

Les parties, régulièrement averties du jour de l'audience, n'étaient ni présentes ni représentées.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Agnès Bourjol,

- et les conclusions de Mme Laëtitia Cabecas, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, nommé en qualité de stagiaire dans le corps des personnels d'encadrement et d'application du personnel de surveillance de l'administration pénitentiaire à compter du 17 août 2020, a été affecté au centre de détention de Saint-Mihiel dans le cadre de sa formation par un arrêté du 19 août 2020. Par un arrêté du 28 octobre 2021, son stage a été prolongé du 17 août 2021 jusqu'au 16 mai 2022, pour une durée de neuf mois. A la suite de l'avis émis le 20 juillet 2022 par la commission paritaire interrégionale, le garde des sceaux, ministre de la justice, par un arrêté du 18 août 2022, a refusé de titulariser M. A, l'a licencié pour insuffisance professionnelle et l'a radié des cadres du ministère de la justice à compter du 22 août 2022. Par sa requête, M. A demande au tribunal l'annulation de cet arrêté et la condamnation de l'Etat à l'indemniser des préjudices ayant résulté de cette mesure de licenciement.

Sur les conclusions en annulation :

2. Un agent public ayant, à la suite de son recrutement ou dans le cadre de la formation qui lui est dispensée, la qualité de stagiaire se trouve dans une situation probatoire et provisoire. La décision de ne pas le titulariser en fin de stage est fondée sur l'appréciation portée par l'autorité compétente sur son aptitude à exercer les fonctions auxquelles il peut être appelé et, de manière générale, sur sa manière de servir, et se trouve ainsi prise en considération de sa personne.

3. L'autorité compétente ne peut donc prendre légalement une décision de refus de titularisation, qui n'est soumise qu'aux formes et procédures expressément prévues par les lois et règlements, que si les faits qu'elle retient caractérisent des insuffisances dans l'exercice des fonctions et la manière de servir de l'intéressé. Cependant, la circonstance que tout ou partie de tels faits seraient également susceptibles de caractériser des fautes disciplinaires ne fait pas obstacle à ce que l'autorité compétente prenne légalement une décision de refus de titularisation, pourvu que l'intéressé ait alors été mis à même de faire valoir ses observations.

4. Il résulte de ce qui précède que, pour apprécier la légalité d'une décision de refus de titularisation, il incombe au juge de vérifier qu'elle ne repose pas sur des faits matériellement inexacts, qu'elle n'est entachée ni d'erreur de droit ni d'erreur manifeste dans l'appréciation de l'insuffisance professionnelle de l'intéressé, qu'elle ne revêt pas le caractère d'une sanction disciplinaire et n'est entachée d'aucun détournement de pouvoir et que, si elle est fondée sur des motifs qui caractérisent une insuffisance professionnelle mais aussi des fautes disciplinaires, l'intéressé a été mis à même de faire valoir ses observations.

En ce qui concerne la légalité externe :

5. En premier lieu, par un arrêté du 22 avril 2022, publié au Journal officiel de la République française le 29 avril 2022, le directeur de l'administration pénitentiaire a donné délégation à Mme D C, adjointe à la cheffe du bureau de la gestion des personnels de la sous-direction des ressources humaines et des relations sociales " à l'effet de signer, au nom du garde des sceaux, ministre de la justice () dans les limites de leurs attributions, tous actes, arrêtés et décisions, à l'exclusion des décrets ". Dans ces conditions, Mme D C était compétente pour signer l'arrêté du 18 août 2022 licenciant le requérant pour insuffisance professionnelle. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté contesté doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article 9 du décret du 14 avril 2006 portant statut particulier des corps du personnel de surveillance de l'administration pénitentiaire, alors en vigueur : " Le stage dure un an. / Les stagiaires dont le stage a été jugé satisfaisant sont titularisés et classés selon les modalités prévues par le chapitre IV du présent titre. Ceux qui ne sont pas titularisés à l'issue du stage peuvent être autorisés à accomplir un stage complémentaire d'une durée maximale d'un an. / Les stagiaires qui n'ont pas été autorisés à effectuer un stage complémentaire ou dont le stage complémentaire n'a pas donné satisfaction sont soit licenciés s'ils n'avaient pas la qualité de fonctionnaire, soit réintégrés dans leur corps ou cadre d'emplois d'origine selon les dispositions qui leur sont applicables. ".

7. Aux termes de l'article 13 du décret du 7 octobre 1994 fixant les dispositions communes applicables aux stagiaires de l'Etat et de ses établissements publics : " L'administration doit, lorsqu'elle engage une procédure disciplinaire, informer l'intéressé qu'il a le droit d'obtenir la communication intégrale de son dossier individuel et qu'il peut se faire assister par un ou plusieurs défenseurs de son choix./ Les sanctions autres que l'avertissement et le blâme sont prononcées après avis de la commission administrative paritaire prévue à l'article 29 du présent décret, siégeant en conseil de discipline./ L'avis de la commission et la décision qui prononce la sanction doivent être motivés. ".

8. Pour refuser de titulariser M. A à l'issue de son stage, prononcer son licenciement pour inaptitude professionnelle et sa radiation des effectifs, le garde des sceaux, ministre de la justice a entendu se fonder sur sa manière de servir, en particulier ses manquements répétés à la déontologie et au devoir d'exemplarité, ses absences injustifiées, un manque de ponctualité et de fiabilité, ses difficultés de positionnement à l'égard de la population carcérale, son comportement inadapté, ainsi que son non-respect des consignes de sécurité. Quand bien même certains des manquements qui lui sont reprochés sont de nature à caractériser une insuffisance professionnelle mais aussi des fautes disciplinaires, il ne ressort pas des pièces du dossier que la mesure contestée devrait être regardée comme revêtant le caractère d'une sanction disciplinaire. Si le requérant fait valoir qu'il aurait dû bénéficier de la possibilité d'obtenir la communication de son dossier individuel et être entendu par le conseil de discipline, il ne peut toutefois prétendre à l'ensemble des garanties offertes au fonctionnaire stagiaire licencié dans le cadre d'une procédure disciplinaire. Dès lors, il ne saurait utilement se prévaloir des dispositions de l'article 13 du décret du 7 octobre 1994, citées au point 7 du présent jugement, relatif à la procédure disciplinaire applicable aux stagiaires de l'Etat, pour contester la régularité de la procédure de licenciement pour inaptitude professionnelle. Par suite, le moyen tiré des vices de procédure dont serait entaché l'arrêté contesté au regard de ces dispositions doit être écarté.

9. En troisième lieu, si la nomination dans un corps en tant que fonctionnaire stagiaire confère à son bénéficiaire le droit d'effectuer un stage dans la limite de la durée maximale prévue par les règlements qui lui sont applicables, elle ne lui confère aucun droit à être titularisé. Ainsi, la décision refusant de le titulariser à l'issue du stage n'a pour effet, ni de refuser à l'intéressé un avantage qui constituerait pour lui un droit ni, dès lors que le stage a été accompli dans la totalité de la durée prévue par la décision de nomination comme stagiaire, de retirer ou d'abroger une décision créatrice de droits. Une telle décision n'est, dès lors, pas au nombre de celles qui doivent être motivées en application du code des relations entre le public et l'administration.

En ce qui concerne la légalité interne :

10. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier du rapport du 11 mai 2022 du directeur du centre de détention de Saint-Mihiel au sein duquel l'intéressé a effectué son stage, que le refus de titularisation de M. A à l'issue de sa formation a pour motifs des manquements répétés à la déontologie et au devoir d'exemplarité, des absences injustifiées, un manque de ponctualité et de fiabilité, des difficultés de positionnement à l'égard de la population carcérale, un comportement inadapté, le non-respect des consignes de sécurité tant au sein de l'ENAP qu'au sein du centre de détention de Saint-Mihiel, et une incapacité à se remettre en question. M. A a fait l'objet, pour certains de ces griefs, de sanctions disciplinaires, et a été condamné par le tribunal correctionnel d'Agen le 3 mai 2022 à une peine d'emprisonnement de trois mois avec sursis et une amende, pour avoir provoqué un accident de la circulation le 13 mars 2020 sous l'emprise d'un état alcoolique. Par ailleurs, le chef d'établissement conclut son rapport précité en mentionnant que M. A " est dangereux pour l'établissement et plus généralement pour l'ensemble de la profession, car il ne respecte pas le cadre réglementaire et la déontologie ". M. A, qui ne conteste pas la matérialité des manquements ainsi relevés, soutient en revanche qu'ils ne sont pas de nature à caractériser son insuffisance professionnelle.

11. Alors même que certains des motifs susmentionnés sont de nature à caractériser des fautes disciplinaires, s'agissant en particulier du manque de déontologie et de fiabilité, le comportement inadapté du requérant et sa manière de servir dans son ensemble, caractérisent également son insuffisance professionnelle. Par suite, M. A n'établit pas qu'en refusant de le titulariser pour ces motifs au terme de son stage, le garde des sceaux, ministre de la justice aurait inexactement qualifié les faits de l'espèce.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence ses conclusions à fin d'injonction.

Sur les conclusions indemnitaires :

13. Il résulte de l'instruction que M. A a saisi le tribunal administratif de conclusions indemnitaires sans avoir au préalable présenté de demande en ce sens devant l'administration. Il ne ressort pas davantage du dossier que le requérant aurait adressé une telle réclamation postérieurement à l'introduction de sa requête, de manière à faire naître une décision liant le contentieux en cours d'instance. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par le garde des sceaux, ministre de la justice, tirée de l'absence de décision préalable ayant lié le contentieux, doit être accueillie.

Sur les frais de l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mis à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme dont M. A demande le versement au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience publique du 9 janvier 2025 à laquelle siégeaient :

Mme Samson-Dye, présidente,

Mme Bourjol, première conseillère,

M. Bastian, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 janvier 2025.

La rapporteure,

A. BourjolLa présidente,

A. Samson-Dye

Le greffier,

P. Lepage

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 220298

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