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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203010

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203010

vendredi 30 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203010
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantCHAIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 20 octobre 2022 et le 9 décembre 2022, M. B A, représenté par Me Chaïb, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 29 juillet 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il est susceptible d'être reconduit ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer un titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai d'un mois à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens ainsi qu'une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision refusant le titre de séjour :

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision est entachée d'un défaut de procédure, le préfet ne lui ayant pas demandé de produire les éléments manquants qui étaient nécessaires à l'examen de sa demande de titre de séjour, en méconnaissance de l'article L. 114-5 du code des relations entre le public et l'administration, ce qui l'a privé de la garantie de voir sa demande instruite au regard d'un dossier complet ;

- le préfet n'établit pas avoir sollicité, ainsi qu'il le soutient, les autorités consulaires ivoiriennes quant à l'authenticité de son passeport ; la procédure de vérification prévue par l'article 1er du décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 s'applique lorsqu'il existe un doute sur le document alors que le fonctionnaire de la police aux frontières a estimé le passeport conforme ; cette procédure concerne la vérification de l'authenticité des actes d'état-civil et non des documents de voyage tels qu'un passeport ; contrairement à ce que soutient le préfet, l'absence de réponse des autorités ivoiriennes n'implique pas que le passeport ne serait pas authentique ;

- le préfet a manqué aux obligations de loyauté, de bonne foi et au droit d'être entendu ;

- il présente désormais des originaux de ses actes d'état civil dont l'authenticité ne peut être mise en doute ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le préfet a méconnu les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- l'annulation de cette décision s'impose comme étant la conséquence de l'annulation de la décision portant refus de séjour et elle sera annulée en raison de l'exception d'illégalité de la décision de refus de séjour ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- l'annulation de cette décision s'impose comme étant la conséquence de l'annulation de la mesure d'éloignement et elle sera annulée en raison de l'exception d'illégalité de cette décision ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 décembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 16 septembre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-ivoirien du 21 septembre 1992 ;

- le code civil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2015-1740 du 24 décembre 2015 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- et les observations de Me Chaïb, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A déclare être ressortissant ivoirien né le 8 juin 2003 et être entré en France en qualité de mineur isolé étranger en mars 2019. Il a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle par une ordonnance d'ouverture d'une tutelle d'État du juge des tutelles du tribunal de grande instance de Nancy du 29 mai 2019. Par un courrier en date du 10 mars 2021 adressé à la préfecture de Meurthe-et-Moselle par l'intermédiaire du département, M. A a présenté une demande de titre de séjour que le préfet de Meurthe-et-Moselle a rejetée par l'arrêté attaqué du 29 juillet 2022 qui lui fait également obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixe le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ".

3. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiant de son état civil ; / 2° Les documents justifiant de sa nationalité ; () ". Aux termes de l'article L. 811-2 du même code : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ".

4. En premier lieu, ces dispositions posent une présomption de validité des actes d'état civil établis par une autorité étrangère. Cependant, la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties.

5. Pour juger qu'un acte d'état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu'il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l'instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d'apprécier les conséquences à tirer de la production par l'étranger d'une carte consulaire ou d'un passeport dont l'authenticité est établie ou n'est pas contestée, sans qu'une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

6. Par ailleurs, aux termes de l'article 1er du décret du 24 décembre 2015 relatif aux modalités de vérifications d'un acte d'état civil étranger : " Lorsque, en cas de doute sur l'authenticité ou l'exactitude d'un acte de l'état civil étranger, l'autorité administrative saisie d'une demande d'établissement ou de délivrance d'un acte ou de titre procède ou fait procéder, en application de l'article 47 du code civil, aux vérifications utiles auprès de l'autorité étrangère compétente, le silence gardé pendant huit mois vaut décision de rejet. / Dans le délai prévu à l'article L. 231-4 du code des relations entre le public et l'administration, l'autorité administrative informe par tout moyen l'intéressé de l'engagement de ces vérifications ".

7. Il ressort des pièces du dossier qu'à l'appui de sa demande de titre de séjour, M. A a seulement produit le passeport que lui a délivré le consulat de Côte d'Ivoire en date du 15 février 2021, ce dernier ayant alors conservé, selon les dires du requérant, la photocopie de l'extrait du registre d'état civil délivré le 22 janvier 2019 dont il disposait. Le préfet a alors adressé, le 8 octobre 2021, aux autorités consulaires ivoiriennes une demande d'avis quant à l'authenticité du passeport.

8. En vertu des dispositions précitées du décret du 24 décembre 2015, le silence gardé pendant huit mois par l'administration saisie d'une demande de titre de séjour vaut décision de rejet. Ces dispositions n'ont ni pour objet ni pour effet de déterminer un délai à l'issue duquel le silence des autorités étrangères compétentes saisies d'une demande de vérification de l'authenticité d'un acte d'état civil vaudrait, ainsi que le soutient le préfet, refus de la part de ces autorités d'authentifier le passeport du requérant ou reconnaissance du caractère irrégulier du document dont elles ont été saisies. Par ailleurs, le préfet n'est pas fondé à soutenir que le silence des autorités consulaires ivoiriennes, qui n'ont été saisies que d'une demande d'authentification d'un passeport, lequel ne constitue pas un document d'état civil, permettrait de remettre en cause l'identité et la nationalité du requérant. Enfin, il ressort des pièces du dossier que la police aux frontières a constaté que le passeport ne présentait aucune anomalie. Dans ces conditions, le préfet de Meurthe-et-Moselle ne remet pas utilement en cause l'identité et la nationalité de M. A.

9. En second lieu, il ressort des pièces du dossier que M. A a été confié à l'aide sociale à l'enfance le 29 mai 2019 alors qu'il était âgé de quinze ans. Il s'est inscrit à compter de l'année scolaire 2019/2020, soit depuis plus de six mois à la date de l'arrêté attaqué, au lycée professionnel de Pont-à-Mousson pour y préparer un CAP " maçon " au titre duquel il a conclu un contrat d'apprentissage à compter du 16 décembre 2019 avec une entreprise de Vandœuvre-lès-Nancy. Il a obtenu son diplôme le 30 juin 2022 avec une moyenne de 12,31/20. Au titre de l'année scolaire 2022/2023, il s'est inscrit en brevet professionnel " maçon " dans le cadre d'un nouveau contrat d'apprentissage prenant effet le 28 juillet 2022. L'avis de la structure auprès de laquelle est accueilli M. A est favorable et il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il représenterait une menace pour l'ordre public. Enfin, il n'est pas établi que le requérant entretiendrait des liens avec sa famille restée dans son pays d'origine de nature à faire obstacle à l'attribution d'une carte de séjour sur le fondement des dispositions précitées de l'article L. 423-22 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision lui refusant un titre de séjour ainsi que, par voie de conséquence, des décisions lui faisant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement implique nécessairement, eu égard au motif qui le fonde et sous réserve d'un changement de circonstances de droit ou de fait, qu'il soit enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, et de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

12. La présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. A doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

13. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Chaïb, avocate de M. A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Chaïb de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er :L'arrêté du 29 juillet 2022 du préfet de Meurthe-et-Moselle est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de délivrer à M. A un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans l'attente, de lui délivrer immédiatement une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 3 : L'Etat versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Chaïb, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Chaïb renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Chaïb.

Délibéré après l'audience publique du 13 décembre 2022 à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 décembre 2022.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

A. Mathieu

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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