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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203074

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203074

mercredi 2 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203074
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSCP VASSEUR - PETIT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 26 octobre 2022 à 12 heures 55 et le 31 octobre 2022, Mme A F demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 25 octobre 2022 par lequel le préfet de la Côte d'Or l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle pourra être éloignée d'office et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Côte d'Or de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration d'un délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir, en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- la compétence du signataire des décisions n'est pas établie ;

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- les décisions ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale ;

En ce qui concerne la décision refusant un délai de départ volontaire :

- l'absence de motivation de la décision témoigne de l'absence de réelle prise en considération de sa situation ;

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant au risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français :

- la décision est entachée d'une erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction de retour.

Par un mémoire en défense enregistré le 28 octobre 2022, le préfet de la Côte d'Or conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 500 euros soit mise à la charge de Mme D en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Petit, avocat commis d'office, représentant Mme D qui confirme ne pas solliciter l'aide juridictionnelle provisoire, conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et insiste sur la méconnaissance par l'intéressée de la durée pendant laquelle son séjour en France pouvait se prolonger, sur la circonstance que la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français la prive de la possibilité de solliciter un titre de séjour, sur l'absence de risque de fuite dès lors qu'elle dispose d'un logement à Nîmes chez une amie, qu'elle a noué une relation amoureuse avec un ressortissant français depuis trois mois et qu'ils ont l'intention de partir tous deux au Brésil pour s'y marier, sur l'absence de nécessité de précipiter son départ en la privant de délai de départ volontaire alors qu'elle souhaite rejoindre volontairement son pays, enfin sur le caractère pénalisant de l'édiction d'une interdiction de retour sur le territoire français et de la durée de celle-ci compte tenu de son projet de mariage et du souhait qu'elle pourrait avoir de revenir en France pour un motif tel que la poursuite d'études ou en qualité de conjointe de ressortissant français.

- les observations de Mme D, assistée d'un interprète en langue portugaise, qui précise que sa date d'entrée en France est le 17 janvier 2022 ;

- et les observations de M. E, représentant le préfet de la Côte d'Or, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes moyens et insiste sur le fait que le préfet est en situation de compétence liée pour édicter une interdiction de retour sur le territoire français lorsqu'un délai de départ volontaire a été refusé et que compte tenu de la situation de la requérante, la durée d'un an de cette mesure n'est pas excessive.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, ressortissante brésilienne née le 9 mai 1993, déclare être entrée en France le 17 janvier 2022 sous couvert de son passeport en cours de validité. Interpellée le 25 octobre 2022, dans le cadre d'une vérification d'identité, l'irrégularité de son séjour en France a été constatée par les services de la police aux frontières. Par un arrêté du 25 octobre 2022, le préfet de la Côte d'Or lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel elle est susceptible d'être reconduite d'office et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an. Par la requête susvisée, Mme D, placée en centre de rétention administrative par une décision du même jour, demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs à l'ensemble des décisions :

2. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. Frédéric Carre, secrétaire général de la préfecture, auquel le préfet de la Côte d'Or établit avoir délégué sa signature par un arrêté en date du 17 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué, qui n'avait pas à viser toutes les circonstances de fait de la situation de l'intéressée, mentionne les considérations de droit et de fait pertinentes qui fondent les décisions portant obligation de quitter le territoire français, refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de retour sur le territoire français prononcées à l'encontre de la requérante. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de ces décisions manque ainsi en fait et doit, par suite, être écarté.

4. En troisième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. La requérante ne peut ainsi utilement faire valoir que les décisions contestées ne lui auraient pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne le moyen propre à la contestation de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

6. Mme D a déclaré lors de son audition par les services de police être célibataire et sans enfants à charge en France. Si elle se prévaut dans sa requête d'une relation avec un ressortissant français, le caractère récent de cette relation qui n'est d'ailleurs attestée par M. B que dans des termes très peu circonstanciés et qui ne font pas mention d'un projet de mariage, ne permet pas de caractériser des liens anciens, intenses et stables sur le territoire français. Son hébergement chez une compatriote n'est pas plus de nature à établir l'existence de liens particuliers sur le territoire français. Elle est par ailleurs entrée en France moins d'un an avant l'arrêté attaqué et l'ensemble de sa famille proche se trouve au Brésil où elle a vécu vingt-neuf ans et où elle a d'ailleurs déclaré avoir initialement prévu de retourner en janvier 2023. Dans ces conditions, la requérante n'est pas fondée à soutenir que le préfet, en décidant de l'obliger à quitter le territoire français, aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision refusant un délai de départ volontaire :

7. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : / 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; / () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : / () 2° L'étranger s'est maintenu sur le territoire français au-delà de la durée de validité de son visa ou, s'il n'est pas soumis à l'obligation du visa, à l'expiration d'un délai de trois mois à compter de son entrée en France, sans avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; / () 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; / () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ".

8. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme D n'avait pas, à la date de la décision, justifié de la domiciliation dont elle se prévalait. Ainsi, la circonstance que le préfet a relevé dans son arrêté qu'elle ne justifiait pas d'un domicile fixe et stable ne démontre pas qu'il aurait omis de procéder à un examen particulier de la situation de la requérante avant de refuser de lui accorder un délai de départ volontaire. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen doit être écarté.

9. En second lieu, il ressort des pièces du dossier et il n'est pas contesté que Mme D n'a pas sollicité de titre de séjour au-delà du délai de trois mois suivant son entrée en France le 17 janvier 2022 selon ses déclarations à la barre. La requérante ne peut utilement invoquer l'ignorance dans laquelle elle allègue s'être trouvée quant aux démarches à entreprendre pour régulariser son séjour, alors en tout état de cause qu'elle a déclaré lors de son audition par les services de la police aux frontières le 25 octobre 2022 qu'elle savait ne pas être autorisée à rester en France " aussi longtemps ". Par suite, en refusant d'accorder à l'intéressée un délai de départ volontaire et quand bien même l'intéressée ne présente aucune menace pour l'ordre public, ne s'est pas soustraite à une précédente mesure d'éloignement et justifie, dans le cadre de la présente instance, d'une domiciliation chez une compatriote à Nîmes, le préfet de la Côte d'Or n'a pas entaché sa décision d'erreur d'appréciation.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision fixant le pays de destination :

10. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

11. La requérante, qui n'a pas demandé l'asile et a déclaré être venue en France " pour des vacances ", n'apporte aucun élément de nature à établir la réalité des risques qu'elle encourrait en cas de retour dans son pays d'origine, dont elle ne précise au demeurant pas la nature. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

12. En second lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est en l'espèce inopérant à l'encontre d'une décision fixant le pays de destination. En tout état de cause, la requérante a déclaré le 25 octobre 2022 ne pas avoir de famille en France et accepter de repartir au Brésil. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne les moyens propres à la contestation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

13. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

14. Il résulte de ces dispositions que seules des circonstances humanitaires peuvent faire obstacle au prononcé d'une interdiction de retour lorsque l'étranger fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire et que la durée de cette interdiction doit alors être fixée en prenant en compte la durée de présence en France, les liens tissés, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et la menace à l'ordre public. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, cette circonstance n'est pas retenue au nombre des motifs justifiant la durée de l'interdiction, l'autorité administrative n'est pas tenue, sous peine d'irrégularité, de le préciser expressément.

15. En premier lieu, la circonstance que l'arrêté ne mentionne pas que Mme D n'a pas fait l'objet de précédente mesure d'éloignement ne révèle pas, par elle-même, l'absence d'examen de ce critère et signifie seulement que le préfet n'a pas entendu le retenir pour édicter l'interdiction de retour. Par suite, les moyens tirés de l'absence de prise en compte de l'un des critères énoncés par l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'insuffisance de motivation, en l'absence de mention de ce critère, de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an doivent être écarté.

16. En second lieu, la requérante soutient qu'elle est entrée régulièrement en France, ne représente pas une menace pour l'ordre public et n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, et produit une attestation d'hébergement à Nîmes. Toutefois, la requérante est entrée récemment sur le territoire français et ne justifie d'aucun lien intense et stable en France, d'ordre familial, personnel ou social, ni d'aucune intégration ou insertion dans la société française. Par ailleurs, le projet de mariage qu'elle allègue à la barre avoir formé avec un ressortissant français rencontré trois mois auparavant ne ressort pas de l'attestation de ce dernier et n'est appuyé par aucun autre élément du dossier. Dans ces conditions, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à une année la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de Mme D.

17. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des décisions du 25 octobre 2022 prises par le préfet de la Côte d'Or doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

18. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions du préfet de la Côte d'Or présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme D est rejetée.

Article 2 : Les conclusions du préfet de la Côte d'Or présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A F et au préfet de la Côte d'Or.

Lu en audience publique le 2 novembre 2022 à 15 heures 20.

La magistrate désignée,

G. CLe greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet de la Côte d'Or en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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