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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203191

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203191

jeudi 17 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203191
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantCHAIB

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 7 novembre 2022, M. F E, demande au tribunal d'annuler l'arrêté en date du 3 octobre 2022 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois.

Il soutient en ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français que :

- la décision contestée est entachée d'incompétence ;

- la décision contestée est insuffisamment motivée ;

- le préfet n'a pas procédé à un examen sérieux de sa situation personnelle ;

- le préfet a méconnu les droits de la défense ;

- la décision contestée est entachée d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnait l'intérêt supérieur de l'enfant.

Par un mémoire en défense enregistré le 15 novembre 2022, le préfet de Meurthe-et-Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°60/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marini, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme C,

- les observations de Me Chaïb, avocate commise d'office, représentant M. E, qui sollicite le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire et une somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Elle indique que M. E est arrivé en France à l'âge de 14 ans ce qui n'apparaît pas dans la décision du préfet et soulève les moyens tirés du défaut de motivation et du défaut d'examen sérieux de la situation de M. E dès lors qu'il y a peu d'informations sur la situation de ce dernier dans la décision d'éloignement. Il est arrivé mineur et entretient depuis trois ans une relation avec une française. Cette dernière est mentionnée en tant que personne à contacter sur la notice de renseignement et sur la fiche administrative. Ils sont fiancés et habitaient ensemble avant son incarcération. M. E a fait une demande de délivrance d'un titre de séjour le 11 avril 2022 dans laquelle il fait état de sa relation de couple. Le préfet a méconnu l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. M. E présentait des éléments d'intégration, il a commencé un apprentissage, ses futurs beaux-parents attestent qu'ils sont prêts à l'aider. S'agissant de l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet n'a pas fait application des quatre critères d'appréciation mais n'a fait application que de la menace à l'ordre public. La durée de 36 mois est disproportionnée au regard des éléments précités.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. E, né le 9 décembre 2001, ressortissant albanais, a déclaré être entré sur le territoire français le 11 novembre 2017. M. E a présenté une demande de délivrance d'un titre de séjour le 14 octobre 2019 qui a été rejetée par le préfet du Haut-Rhin. Il a été condamné à une peine de 25 mois d'emprisonnement et incarcéré au centre de détention d'Ecrouves. Par un arrêté du 3 octobre 2022, dont le requérant demande l'annulation, le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de 36 mois.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. E au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

4. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture auquel le préfet de Meurthe-et-Moselle établit avoir délégué sa signature par un arrêté en date du 8 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, la décision contestée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation manque en fait et doit être écarté.

6. En troisième lieu, le droit d'être entendu préalablement à l'adoption d'une décision d'éloignement implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

7. Il ressort des pièces du dossier, et en particulier du formulaire de renseignements administratifs complété lors d'un entretien du 31 août 2022, que M. E a été informé de ce que le préfet de Meurthe-et-Moselle était susceptible de prendre à son encontre une mesure d'éloignement et qu'il a alors été mis à même de présenter, de manière utile et effective, ses observations sur l'irrégularité de son séjour et les motifs pouvant justifier que le préfet s'abstienne de prendre une mesure d'éloignement. Ainsi, M. E n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été privé du droit d'être entendu. Le moyen doit, par suite, être écarté comme manquant en fait.

8. En quatrième lieu, il ressort des termes de la décision contestée que le préfet a indiqué les conditions de séjour du requérant en France. M. E fait grief au préfet de ne pas avoir indiqué qu'il est en couple depuis plusieurs années. S'il ressort de la fiche pénale du requérant qu'il a indiqué que Mme A est sa " copine ", il n'a pas fait mention de l'existence d'une vie commune dès lors qu'il a déclaré n'avoir ni concubine ni enfant. M. E se prévaut d'un courrier de demande de titre de séjour en date du 11 avril 2022 dans lequel il a mentionné sa relation de couple sans pour autant établir que ce courrier aurait bien été adressé au préfet. Par ailleurs, la seule circonstance que le préfet n'aurait pas mentionné qu'il est entré en France mineur n'est pas de nature à révéler un défaut d'examen sérieux. Par suite, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation du requérant doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. () ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. E a déclaré être entré en France en 2017 alors qu'il était âgé de 16 ans. Il fait valoir sa vie commune avec une ressortissante française depuis trois ans et la circonstance qu'il serait hébergé au domicile des parents de cette dernière et se prévaut également de ses capacités d'intégration par le travail. Toutefois, les seules attestations de sa compagne et des parents de cette dernière ne sauraient suffire à établirla réalité de la relation et de la vie commune. Par ailleurs, le courrier de l'association espoir fait uniquement état de la réception de la candidature de M. E pour une activité solidaire et de l'impossibilité d'y donner suite compte tenu de sa situation irrégulière et ne constitue pas une promesse d'embauche. M. E n'établit pas qu'il serait dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Par ailleurs, M. E, dont l'entrée en France est récente, a fait l'objet d'une condamnation à 25 mois de prison pour des faits de conduite d'un véhicule sans permis, récidive, et extorsion par violence, menace ou contrainte de signature, promesse, secret, fonds, valeur ou bien et abus de confiance, refus par le conducteur d'obtempérer à une sommation de s'arrêter et transport sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D, transport non autorisé de stupéfiants, récidive et détention non autorisée de stupéfiants, récidive, et acquisition non autorisée de stupéfiants, récidive, et usage illicite de stupéfiants, récidive, et recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement. Ainsi, et compte tenu des conditions de séjour en France du requérant, le préfet n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni commis une erreur manifeste d'appréciation.

11. En sixième lieu, les moyens tirés de l'erreur de droit et de l'erreur manifeste d'appréciation ne sont pas assortis des précisions suffisantes permettant au juge d'en apprécier le bien-fondé.

12. En septième lieu, M. E n'allègue pas avoir des enfants en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'intérêt supérieur de l'enfant est inopérant.

13. En huitième lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales invoqué à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français est inopérant.

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

14. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

15. Il ressort des pièces du dossier que M. E a déclaré être entré en France en 2017 mais n'apporte aucun élément probant de nature à établir sa présence stable et continue depuis cette date. Il se prévaut de sa relation depuis plusieurs années avec une ressortissante française. Toutefois, ainsi qu'il a été dit précédemment, la seule production d'une attestation de cette dernière n'est pas de nature à établir la réalité de la relation et de la vie commune. Par ailleurs, il a fait l'objet d'une condamnation à 25 mois de prison pour des faits de conduite d'un véhicule sans permis, récidive, et extorsion par violence, menace ou contrainte de signature, promesse, secret, fonds, valeur ou bien et abus de confiance, refus par le conducteur d'obtempérer à une sommation de s'arrêter et transport sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D, transport non autorisé de stupéfiants, récidive et détention non autorisée de stupéfiants, récidive, et acquisition non autorisée de stupéfiants, récidive, et usage illicite de stupéfiants, récidive, et recel de bien provenant d'un délit puni d'une peine n'excédant pas cinq ans d'emprisonnement. Eu égard au caractère récent de la condamnation et à la nature des faits, le préfet de Meurthe-et-Moselle était fondé à estimer que l'intéressé représentait une menace pour l'ordre public. Dans ces conditions, et bien que M. E n'ait pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, le préfet n'a pas fait une inexacte application des dispositions précitées en fixant l'interdiction de retour à 36 mois. Pour les mêmes motifs, M. E n'est pas fondé à soutenir que la durée de l'interdiction de retour est disproportionnée.

16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. E ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais du litige :

17. Les dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. B au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. E est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. F E et au préfet de Meurthe-et-Moselle.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 17 novembre 2022.

La magistrate désignée,

C. C

La greffière

M. D

La République mande et ordonne au préfet de la Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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