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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203203

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203203

vendredi 5 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203203
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 3
Avocat requérantFOURNIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 2 novembre 2022 et 27 mars 2023, la société AA-AmiantEnvironnement, représentée par Me Fournier, demande au tribunal :

1°) à titre principal, d'annuler la décision du 22 juin 2022 par laquelle l'Office français de l'immigration et de l'intégration a mis à sa charge la somme de 22 560 euros au titre de la contribution spéciale sanctionnant l'emploi d'étrangers dépourvus de titre les autorisant à travailler et à séjourner en France prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et la somme de 7 194 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement prévue par les articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

2°) à titre subsidiaire, de minorer le montant des contributions en le fixant à la somme de 7 520 euros ;

3°) de mettre à la charge de l'Office français de l'immigration et de l'intégration la somme de 2 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision contestée est entachée d'erreurs de fait, dès lors que M. B n'était pas en situation irrégulière au jour du contrôle, que l'emploi illicite de M. C et de M. A était imputable aux difficultés de recrutement dans le bâtiment et que son directeur général a été relaxé par le juge pénal pour les faits ayant fondé la décision litigieuse ;

- son montant est disproportionné au regard de ses capacités financières ;

- la régularité de la situation de l'un de ses salariés étrangers justifie que le montant de la contribution soit ramené à 7 520 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 6 février 2023, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la société AA-AmiantEnvironnement ne sont pas fondés.

Par une lettre du 10 juin 2024, les parties ont été informées, en application de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement était susceptible d'être fondé sur un moyen relevé d'office, compte tenu de l'intervention de la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 " pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration ", dont l'article 34 abroge la section 2 du chapitre II du titre II du livre VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et modifie l'article L. 8253-1 du code du travail.

Par un mémoire enregistré le 17 juin 2024, la société AA-AmiantEnvironnement a répondu au moyen relevé d'office.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;

- le code du travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Agnès Bourjol,

- les conclusions de Mme Laëtitia Cabecas, rapporteure publique,

- et les observations de Me Fournier, représentant la société AA-AmiantEnvironnement.

Considérant ce qui suit :

1. Le 23 mars 2022, à l'occasion d'un contrôle effectué sur réquisitions du parquet du tribunal judiciaire de Val de Briey aux fins de contrôle d'identité et de lieu à usage commercial et professionnel sis zone d'activité des Abanis à Gorcy, les services de la police aux frontières ont constaté la présence de trois ressortissants arméniens occupant un véhicule appartenant à la société AA-AmiantEnvironnement. Ils ont dressé un procès-verbal d'infractions à l'encontre de la société requérante pour avoir employé trois ressortissants étrangers dépourvus de titres de séjour les autorisant à travailler et à séjourner en France. Par une décision du 22 juin 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à la charge de la société requérante la contribution spéciale mentionnée à l'article L. 8253-1 du code du travail pour un montant de 22 560 euros et la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français d'un étranger mentionnée aux articles L. 822-2 à L. 822-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour un montant de 7 194 euros. La société AA-AmiantEnvironnement demande au tribunal d'annuler cette décision et de ramener le montant de la contribution spéciale mise à sa charge à la somme de 7 520 euros.

Sur les conséquences de l'application de la loi n°2024-42 du 26 janvier 2024 :

2. En l'espèce, les dispositions citées au point 4 du VII de l'article 34 de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration ont abrogé les dispositions de la section 2 du chapitre II du titre II du livre VIII du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, section qui comprenait les articles L. 822-2 et L. 822-3 de ce code relatifs à la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français, étant rappelé que ces dispositions étaient codifiées aux articles L. 626-1 et suivants de ce code avant le 1er mai 2021. Le coût des frais d'éloignement du territoire français du ressortissant étranger en situation irrégulière est devenu, aux termes du nouvel article L. 8253-1 du code du travail précité, un critère d'appréciation du montant de l'amende administrative remplaçant la contribution spéciale. Dès lors que le plafond de cette nouvelle amende administrative ainsi définie n'a pas été modifié par rapport au plafond applicable pour la contribution spéciale à la date des faits litigieux, après l'abrogation de la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français, les dispositions mettant à la charge de l'employeur ces frais sont moins sévères que les dispositions antérieurement applicables dont l'OFII a fait application. Il y a donc lieu pour le tribunal, statuant comme juge de plein contentieux sur les conclusions de la société requérante dirigées contre la contribution forfaitaire, d'appliquer les dispositions de la loi du 26 janvier 2024 au manquement commis par cette société.

3. Il s'ensuit que la société requérante est fondée à solliciter l'annulation de la décision du 22 juin 2022 en tant qu'elle met à sa charge la somme de 7 194 euros au titre de cette contribution forfaitaire.

Sur les conclusions en annulation :

4. Aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ". L'article L. 5221-8 du même code dispose que : " L'employeur s'assure auprès des administrations territorialement compétentes de l'existence du titre autorisant l'étranger à exercer une activité salariée en France, sauf si cet étranger est inscrit sur la liste des demandeurs d'emploi tenue par l'institution mentionnée à l'article L. 5312-1 ". Aux termes des dispositions de l'article L. 8253-1 du même code, dans leur version en vigueur à compter du 1er janvier 2018 : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions ou en cas de paiement spontané par l'employeur des salaires et indemnités dus au salarié étranger non autorisé à travailler mentionné à l'article R. 8252-6. Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. () ".

5. Il appartient au juge administratif, lorsqu'il est saisi comme juge de plein contentieux d'une contestation portant sur une sanction prononcée sur le fondement de l'article L. 8253-1 du code du travail, d'examiner tant les moyens tirés des vices propres de la décision de sanction que ceux mettant en cause le bien-fondé de cette décision et de prendre, le cas échéant, une décision qui se substitue à celle de l'administration. Celle-ci devant apprécier, au vu notamment des observations éventuelles de l'employeur, si les faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application de cette sanction administrative, au regard de la nature et de la gravité des agissements et des circonstances particulières à la situation de l'intéressé. Le juge peut, de la même façon, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, tant s'agissant du manquement que de la proportionnalité de la sanction, maintenir la contribution, au montant fixé de manière forfaitaire, ou en décharger l'employeur. Toutefois, un employeur ne saurait être sanctionné sur le fondement de ces dispositions, lorsque tout à la fois, d'une part, et sauf à ce que le salarié ait justifié avoir la nationalité française, il s'est acquitté des obligations qui lui incombent en vertu de l'article L. 5221-8 du code du travail et que, d'autre part, il n'était pas en mesure de savoir que les documents qui lui étaient présentés revêtaient un caractère frauduleux ou procédaient d'une usurpation d'identité.

6. En premier lieu, il résulte de l'instruction, notamment du procès-verbal d'infractions et du registre de main courante dressés par la police aux frontières le 23 mars 2022 que la société AA-AmiantEnvironnement a employé trois ressortissants arméniens sans titres de séjour les autorisant à travailler et à séjourner en France. Si la société requérante, qui ne conteste pas employer M. B depuis cinq ans en qualité de couvreur charpentier, fait valoir que ce dernier n'était pas en situation irrégulière, ni le titre de séjour présenté le jour du contrôle, expiré depuis le 4 février 2022, ni la délivrance d'un récépissé le 2 mai 2022, soit postérieurement au contrôle, ne sont de nature à l'établir. Au surplus, la circonstance que son dossier de renouvellement de titre était en cours d'instruction est sans incidence sur la matérialité des faits. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que la société AA-AmiantEnvironnement a employé deux ressortissants arméniens, M. C et M. A, dépourvus de tout titre de séjour et d'autorisation de travail en France. Ces faits, qui ne sont pas contestés, justifiaient à eux seuls l'application des contributions spéciale et forfaitaire qui sont dues à raison de ces emplois, quand bien même la société requérante a déclaré ces embauches et les salaires versés aux intéressés. Il ressort par ailleurs du procès-verbal de l'audition libre de l'un des cogérants, le 30 mars 2022, que celui-ci a reconnu les faits qui lui sont reprochés. Dans ces conditions, et alors que la société requérante n'apporte aucun élément permettant de remettre en cause les affirmations contenues dans le procès-verbal d'infraction et les auditions des intéressés, la société requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision du 22 juin 2022 est entachée d'erreurs quant à la matérialité des faits retenus.

7. En deuxième lieu, en principe, l'autorité de la chose jugée au pénal ne s'impose à l'administration comme au juge administratif qu'en ce qui concerne les constatations de fait que les juges répressifs ont retenues et qui sont le support nécessaire du dispositif d'un jugement devenu définitif, tandis que la même autorité ne saurait s'attacher aux motifs d'un jugement de relaxe tirés de ce que les faits reprochés ne sont pas établis ou de ce qu'un doute subsiste sur leur réalité. Il appartient, dans ce cas, à l'autorité administrative d'apprécier si les mêmes faits sont suffisamment établis et, dans l'affirmative, s'ils justifient l'application d'une sanction administrative. Il n'en va autrement que lorsque la légalité de la décision administrative est subordonnée à la condition que les faits qui servent de fondement à cette décision constituent une infraction pénale, l'autorité de la chose jugée s'étendant alors exceptionnellement à la qualification juridique donnée aux faits par le juge pénal.

8. Les dispositions de l'article L. 8253-1 du code du travail ne subordonnent pas la mise à la charge de l'employeur de la contribution spéciale à la condition que les faits qui la fondent constituent une infraction pénale. Par suite, l'existence d'une décision pénale de relaxe au seul motif que l'infraction n'est pas constatée ne fait pas obstacle au prononcé de la sanction administrative litigieuse.

9. En troisième lieu, la société requérante ne peut utilement invoquer l'absence d'élément intentionnel du manquement qui lui était reproché ni, dès lors qu'elle ne soutient pas avoir respecté les obligations de vérification de l'existence du titre de travail de l'étranger employé découlant de l'article L 5221-8 du code du travail, sa prétendue bonne foi. En l'espèce, dès lors que la société requérante soutient elle-même avoir entrepris des démarches auprès de l'administration afin de régulariser la situation de ces salariés arméniens, elle ne peut sérieusement contesté les avoir employés sans attendre les autorisations de travail sollicitées. La société requérante ne saurait à cet égard utilement invoquer des difficultés de recrutement dans le secteur du bâtiment ni la prétendue lenteur des délais d'instruction par l'administration des demandes de titres de séjour pour justifier les manquements constatés à ses obligations en qualité d'employeur. Dans ces conditions, l'OFII n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail en mettant à la charge de la société AA-AmiantEnvironnement la contribution spéciale en litige, d'un montant de 22 560 euros.

10. En dernier lieu, aux termes de l'article R. 8253-2 du code du travail : " I.- Le montant de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 est égal à 5 000 fois le taux horaire, à la date de la constatation de l'infraction, du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. / II.- Ce montant est réduit à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti dans l'un ou l'autre des cas suivants : / 1° Lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne pas d'autre infraction commise à l'occasion de l'emploi du salarié étranger en cause que la méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 ; /2° Lorsque l'employeur s'est acquitté des salaires et indemnités mentionnés à l'article L. 8252-2 dans les conditions prévues par les articles R. 8252-6 et R. 8252-7. / III.- Dans l'hypothèse mentionnée au 2° du II, le montant de la contribution spéciale est réduit à 1 000 fois le taux horaire du minimum garanti lorsque le procès-verbal d'infraction ne mentionne l'emploi que d'un seul étranger sans titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ".

11. Les capacités financières limitées de la société requérante ne suffisent pas à justifier, au regard de la nature et de la gravité des agissement sanctionnés, que les circonstances propres à l'espèce seraient d'une particularité telle qu'elles justifieraient que la société requérante bénéficie des dispositions du III de l'article R. 8253-2 du code du travail dès lors que le procès-verbal d'infraction mentionnait l'emploi de trois étrangers sans titre les autorisant à exercer une activité salariée en France.

Sur les conclusions à fin de minoration de la sanction :

12. D'une part, il résulte de l'instruction que le montant de la contribution spéciale à raison de l'emploi de trois étrangers sans titre de séjour et autorisation de travail, mise à la charge de la société AA-AmiantEnvironnement est égal à 2 000 fois le taux horaire du minimum garanti, de 3,76 euros à la date de la constatation de l'infraction, en application du II de l'article R. 8253-2 précité, motif pris de ce que les trois salariés sans titres avaient fait l'objet d'une déclaration préalable à l'embauche. D'autre part, si M. B n'a été sans titre de séjour que durant une courte période, cette circonstance est sans incidence sur l'irrégularité de l'intéressé au regard de son séjour. Elle est par ailleurs sans incidence sur le montant de la contribution mise à sa charge à raison de deux autres personnes étrangères non munies d'autorisations de travail. Par suite, la société AA-AmiantEnvironnement n'est pas fondée à demander que le montant de la contribution spéciale mise à sa charge soit ramené à 7 520 euros.

13. Il résulte de ce qui précède que la société AA-AmiantEnvironnement n'est, par les moyens qu'elle invoque, fondée à demander ni l'annulation de la décision du 22 juin 2022 par laquelle l'OFII met à sa charge la somme de 22 560 euros au titre de la contribution spéciale, ni la minoration du montant de cette contribution.

Sur les frais de l'instance :

14. Aux termes des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il détermine, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Le juge tient compte de l'équité ou de la situation économique de la partie condamnée. Il peut, même d'office, pour des raisons tirées des mêmes considérations, dire qu'il n'y a pas lieu à cette condamnation. ".

15. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme que demande la société AA-AmiantEnvironnement au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens. Par suite, ses conclusions formulées sur ce fondement doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 22 juin 2022 du directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration est annulée en tant qu'elle met à la charge de la société AA-AmiantEnvironnement la somme de 7 194 euros au titre de la contribution forfaitaire représentative des frais d'éloignement du territoire français d'un étranger.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de la société AA-AmiantEnvironnement est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société AA-AmiantEnvironnement et à l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience publique du 20 juin 2024 à laquelle siégeaient :

M. Di Candia président,

Mme Bourjol, première conseillère,

Mme Philis, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 juillet 2024.

La rapporteure,

A. BourjolLe président,

O. Di Candia

La greffière,

L. Bourger

La République mande et ordonne à la préfète de Meurthe-et-Moselle en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

No 2203203

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