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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203522

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203522

mardi 6 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203522
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantSELARL SOLER-COUTEAUX & LLORENS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 5 décembre 2022, M. D B, représenté par Me Jeannot, demande au juge des référés :

1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions de la présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle des 14 septembre et 30 novembre 2022 et de lui enjoindre de rétablir le bénéfice de cette prise en charge dans un délai de 24h à compter de l'ordonnance à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros, à verser à son conseil, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la condition d'urgence est remplie dès lors que les décisions en litige ont pour effet de le placer dans une extrême précarité, celui-ci ne se voyant proposer aucune solution d'hébergement, pas même au 115, ni aucune solution de restauration ;

- les décisions en litige portent une atteinte grave et manifestement illégale à son droit à l'instruction, tel qu'il résulte du préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, à une protection adaptée à sa situation de jeune majeur ;

- les décisions attaquées sont manifestement illégales au regard des obligations prévues à l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles, lesquelles ne sont pas subordonnées à la situation régulière du jeune majeur.

Par un mémoire en défense enregistré le 6 décembre 2022, le département de Meurthe-et-Moselle, représenté par Me Zimmer, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que le requérant n'étant pas en situation régulière, la présidente du conseil départemental était fondée à prendre cette circonstance en considération pour décider d'interrompre la prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. A C en qualité de juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 décembre 2022 à 14h30 :

- le rapport de M. Di Candia, juge des référés,

- les observations de Me Jeannot, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et soutient en outre que le département de Meurthe-et-Moselle est tenu de prendre en charge M. B jusqu'à ses vingt et un ans ;

- les observations de Me Arab, représentant le département de Meurthe-et-Moselle, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, à 14h59.

Considérant ce qui suit :

Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application des dispositions précitées, l'admission provisoire de M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions de la requête :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. () ".

3. Il résulte de l'instruction que M. B, ressortissant malien né le 5 octobre 2002, entré en France en 2018, a été pris en charge par les services de l'aide sociale à l'enfance du département de Meurthe-et-Moselle jusqu'à sa majorité, puis au titre d'un contrat " jeune majeur " renouvelé en dernier lieu jusqu'au 14 octobre 2022. Par un arrêté du 21 juin 2021, le préfet de Meurthe-et-Moselle a refusé de lui délivrer un titre de séjour au motif qu'il ne justifiait pas de son état civil et a assorti cette décision d'une obligation de quitter le territoire français. Par une décision du 14 septembre 2022, motivée par le fait que la préfecture n'entendait pas reconsidérer la situation de l'intéressé, la présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle a mis fin à sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance, avec une date d'effet au 14 octobre 2022. Cette décision a été réitérée verbalement le 30 novembre 2022 à la suite de son recours gracieux formé par M. B contre la décision du 14 septembre 2022 et M. B n'a pu accéder à sa chambre à compter du 1er décembre 2022. M. B demande au juge des référés, statuant sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution des décisions des 14 septembre et 30 novembre 2022 et d'enjoindre au département de rétablir le bénéfice de cette prise en charge dans un délai de vingt-quatre heures.

4. Aux termes de l'article L. 111-2 du code de l'action sociale et des familles : " Les personnes de nationalité étrangère bénéficient dans les conditions propres à chacune de ces prestations : 1° Des prestations d'aide sociale à l'enfance ; () / Elles bénéficient des autres formes d'aide sociale, à condition qu'elles justifient d'un titre exigé des personnes de nationalité étrangère pour séjourner régulièrement en France () ". Aux termes de l'article L. 222-5 du même code : " Sont pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance sur décision du président du conseil départemental : () 5° Les majeurs âgés de moins de vingt et un ans et les mineurs émancipés qui ne bénéficient pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants, lorsqu'ils ont été confiés à l'aide sociale à l'enfance avant leur majorité, y compris lorsqu'ils ne bénéficient plus d'aucune prise en charge par l'aide sociale à l'enfance au moment de la décision mentionnée au premier alinéa du présent article. () ".

En ce qui concerne l'urgence :

5. Il résulte de l'instruction que M. B, dont il n'est pas contesté qu'il est âgé de 20 ans, est dépourvu de tout soutien familial et ne bénéficie d'aucune ressource ni solution d'hébergement autres que celles résultant de sa prise en charge au titre de l'aide sociale à l'enfance. Ainsi, la condition d'urgence, qui n'est pas discutée par le département, doit, en l'état de l'instruction, être regardée comme remplie.

En ce qui concerne l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :

6. Il résulte des dispositions précitées de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles que, depuis l'entrée en vigueur du I de l'article 10 de la loi du 7 février 2022 relative à la protection des enfants, qui a modifié cet article sur ce point, les jeunes majeurs de moins de vingt et un ans ayant été pris en charge par le service de l'aide sociale à l'enfance d'un département avant leur majorité bénéficient d'un droit à une nouvelle prise en charge par ce service, lorsqu'ils ne disposent pas de ressources ou d'un soutien familial suffisants. Le département de Meurthe-et-Moselle qui, ainsi qu'il a été dit, a pris en charge M. B au titre de l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité est, dès lors qu'il est constant que celui-ci ne bénéficie d'aucun soutien familial ni d'aucune ressource ni d'aucune solution d'hébergement, légalement tenu de poursuivre cette prise en charge. Si le département fait valoir que le refus de titre de séjour opposé au jeune homme par le préfet de Meurthe-et-Moselle fait obstacle à toute perspective d'insertion sociale et professionnelle, de telles considérations, qui pouvaient être prises en compte dans le cadre du large pouvoir d'appréciation dont disposait auparavant la présidente du conseil départemental pour accorder ou maintenir la prise en charge d'un jeune majeur, ne sauraient suffire, pour l'application des dispositions du 5° de l'article L. 222-5 du code de l'action sociale et des familles issues de la loi du 7 février 2022, à justifier la décision mettant fin à sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance. Par suite, M. B est fondé à soutenir que l'exécution des décisions du département de Meurthe-et-Moselle mettant fin à sa prise en charge portent, en l'état de l'instruction, une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.

7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu d'ordonner la suspension de l'exécution des décisions de la présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle des 14 septembre et 30 novembre 2022 mettant fin à la prise en charge par l'aide sociale à l'enfance de M. B et d'enjoindre au département de lui proposer un contrat " jeune majeur " adapté à sa situation.

En ce qui concerne les frais liés au litige :

8. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire devant le tribunal administratif. Par suite, son avocat peut se prévaloir des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge du département de Meurthe-et-Moselle la somme de 1 200 euros à verser à Me Jeannot, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, au titre de la procédure devant le juge des référés du tribunal administratif de Nancy.

O R D O N N E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution des décisions de la présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle des 14 septembre et 30 novembre 2022 mettant fin à sa prise en charge par l'aide sociale à l'enfance de M. B est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au département de Meurthe-et-Moselle de proposer un contrat " jeune majeur " à M. B.

Article 4 : Le département de Meurthe-et-Moselle versera une somme de 1 200 euros à Me Jeannot, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D B et au département de Meurthe-et-Moselle.

Fait à Nancy, le 6 décembre 2022.

Le juge des référés

O. Di C

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

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