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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2203632

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2203632

mercredi 21 décembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2203632
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantBOUTONNET

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 15 décembre 2022 à 12 heures 42 et le 20 décembre 2022, M F A B, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet de Saône-et-Loire du 13 décembre 2022 portant obligation de quitter le territoire français sans délai et fixant le pays de destination ;

2°) d'enjoindre au préfet de Saône-et-Loire de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, dans un délai de quinze jour à compter de la notification du jugement ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne les moyens communs :

- l'auteur des décisions est incompétent ;

- l'arrêté ne lui a pas été notifié dans une langue qu'il comprend ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- il remplit les conditions en vue de la délivrances d'un titre de séjour ;

- la décision méconnaît les dispositions du 5° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- son droit être entendu a été méconnu ;

- le préfet a commis une erreur de fait dès lors qu'il a gardé un contact avec ses enfants ;

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- son comportement ne constitue pas une menace pour l'ordre public ;

- il ne présente pas de risque de fuite ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour :

- la décision est insuffisamment motivée ;

Par un mémoire en défense enregistré le 20 décembre 2022 le préfet de Saône-et-Loire conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- l'accord franco-tunisien du 17 mars 1988 en matière de séjour et de travail ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Durand, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendu au cours de l'audience :

- le rapport de M. Durand, magistrat désigné, qui informe les parties de ce que le jugement est susceptible d'être rendu sur le moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français, dès lors que cette décision est inexistante ;

- les observations de Me Boutonnet, avocate commis d'office, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et développe les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- les observations de M. A B, assisté par une interprète en langue arabe ;

- et les observations de M. E, représentant le préfet de Saône-et-Loire, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant tunisien né le 17 décembre 1989, a été interpellé le 13 décembre 2022 à l'occasion d'un contrôle d'identité. Par l'arrêté en litige du même jour, le préfet de Saône-et-Loire a obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays de destination. M. A B, placé en rétention, demande au tribunal d'annuler ces décisions.

Sur l'étendue du litige :

2. L'arrêté en litige ne comporte aucune décision portant interdiction de retour sur le territoire français. Par suite, comme en ont été informées les parties lors de l'audience, les conclusions dirigées contre cette décision sont irrecevables comme dirigées contre une décision inexistante.

Sur les conclusions d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs :

3. En premier lieu, l'arrêté contesté a été signé par Mme D C, chef du bureau des migrations et de l'intégration à la préfecture de Saône-et-Loire, qui bénéficiait d'une délégation de signature consentie pour signer les décisions contestées par un arrêté du préfet du 15 septembre 2021, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du même jour. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté en litige doit être écarté.

4. En second lieu, les conditions de notification de l'arrêté attaqué sont sans incidence sur la légalité de celui-ci. Le moyen tiré de l'irrégularité de cette notification en raison de l'absence d'un interprète ne peut donc qu'être écarté comme inopérant.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, la décision en litige, qui n'avait pas à viser les stipulations de l'accord franco-tunisien, contient les éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de sa violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant.

7. Toutefois, il résulte également de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. En outre, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

8. Si M. A B soutient que son droit d'être entendu aurait été méconnu, il résulte des pièces du dossier que ce dernier a été entendu sur la perspective de son éloignement le 13 décembre 2022 à 04 heures 45 et qu'il a été mis en mesure de présenter ses observations avant que le préfet ne prenne la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit du requérant d'être entendu, tel qu'il est garanti par les dispositions de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, doit être écarté.

9. En troisième lieu, les stipulations de l'article 10 de l'accord franco-tunisien prévoient que : " 1. Un titre de séjour d'une durée de dix ans, ouvrant droit à l'exercice d'une activité professionnelle, est délivré de plein droit, sous réserve de la régularité du séjour sur le territoire français : () c) Au ressortissant tunisien qui est père ou mère d'un enfant français résidant en France, à la condition qu'il exerce, même partiellement, l'autorité parentale à l'égard de cet enfant ou qu'il subvienne effectivement à ses besoins ; ". L'article 11 de cet accord stipule également que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux Etats sur le séjour des étrangers sur les points non traités par l'Accord. / Chaque Etat délivre notamment aux ressortissants de l'autre Etat tous titres de séjour autres que ceux visés au présent accord, dans les conditions prévues par sa législation ".

10. M. A B soutient qu'il ne peut faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dès lors qu'il remplit les conditions en vue de la délivrance de plein droit d'un titre de séjour sur le fondement des stipulations de l'article 10 de l'accord franco-tunisien. Il ressort des pièces du dossier que l'intéressé est le père de trois enfants français nés le 4 janvier 2016, le 24 décembre 2016 et le 7 février 2018, tous trois placé auprès du service de l'aide sociale à l'enfance du département de Saône-et-Loire. Si M. A B soutient qu'il a conservé l'autorité parentale à l'égard de ces enfants, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé subvienne effectivement à leurs besoins et il est constant qu'il est entré irrégulièrement en France. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées doit être écarté.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 5° L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; () ".

12. Il ressort de ce qui a été dit au point 7 du présent jugement que M. A B n'établit pas contribuer effectivement à l'entretien de ses enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté. Pour les mêmes motifs, il convient également d'écarter le moyen tiré de l'erreur de fait commise par le préfet quant à la réalité de sa contribution à l'entretien de ses enfants.

13. En dernier lieu, aux termes des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

14. Il ressort des pièces du dossier que M. A B soutient être le père de trois enfants français. Toutefois, ainsi qu'il l'a été dit, ces derniers ont été confiés au service de l'aide sociale à l'enfance du département de Saône-et-Loire. Il a été condamné à une peine de deux mois d'emprisonnement pour, notamment des faits de violence volontaire sur conjoint, concubin ou partenaire lié à la victime par un pacte civil de solidarité et, par un arrêt du 14 avril 2016, la cour d'appel de Dijon a prononcé à son encontre une peine complémentaire de deux ans d'interdiction du territoire national. Par jugements des 15 octobre 2018 et 6 janvier 2020, M. A B a été condamné à des peines de six et quatre mois d'emprisonnement pour des faits de recel de biens provenant d'un vol, vol en réunion conduite d'un véhicule en état d'ivresse et conduite sans permis d'un véhicule. Par jugement du 19 novembre 2020, il a été condamné à une peine de trois mois d'emprisonnement pour des faits de refus par un conducteur de se soumettre aux vérifications tendant à établir l'état alcoolique et conduite d'un véhicule sans permis et conduite en état d'ivresse. Si lors de l'audience il a soutenu être en concubinage avec une ressortissante française qui serait enceinte, il ne l'établit pas. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. Pour les mêmes motifs, il convient également d'écarter le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

En ce qui concerne la décision portant refus de délai de départ volontaire :

15. En premier lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

16. En second lieu, les moyens tirés de ce que le comportement du requérant en constitue pas une menace pour l'ordre public et de ce qu'il ne présente pas de risque de fuite ne sont pas assortis de précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

17. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision, invoquée par le requérant à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision fixant le pays de destination, ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

18. En deuxième lieu, la décision attaquée comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

19. En troisième lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 14 du présent jugement, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

20. En dernier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté comme n'étant pas assorti de précisions suffisantes.

21. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

22. Le présent jugement, qui rejette les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. A B, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction présentées par le requérant doivent être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

23. Les dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1 : La requête de M. A B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F A B et au préfet de Saône-et-Loire.

Lu en audience publique, le 21 décembre 2022 à 15 heures 28.

Le magistrat désigné

F. Durand

Le greffier,

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet de Saône-et-Loire, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

N° 200363

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