vendredi 20 janvier 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nancy |
| Section | Tribunal Administratif de Nancy |
| N° Dossier | TA54-2300121 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduites à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 11 janvier 2022 à 17 heures 55, M. E B, représenté par Me Kipffer, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner la communication de son entier dossier ;
3°) d'annuler l'arrêté du 22 décembre 2022 par lequel la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités polonaises responsables de l'examen de sa demande d'asile ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 3 013 euros à verser à son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Il soutient que :
- la décision est entachée d'incompétence dès lors que c'est le préfet du val d'Oise qui a engagé la procédure de transfert Dublin ;
- la décision méconnaît l'article 3.2 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement et du Conseil du 26 juin 2013.
Par un mémoire en défense enregistré le 18 janvier 2023, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement (UE) 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme D a été entendu au cours de l'audience publique.
La clôture de l'instruction a été prononcée après l'appel de l'affaire à l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant bangladais né le 25 novembre 1992, serait entré en France le 20 octobre 2022 selon ses déclarations, et a sollicité l'asile auprès du guichet unique de la préfecture du Val D'Oise le 14 novembre 2022. La consultation du fichier VIS a révélé qu'il bénéficiait d'un visa délivré par les autorités suédoises en représentation des autorités polonaises valables jusqu'au 4 novembre 2022. Les autorités polonaises, sollicitées le 29 novembre 2022 sur le fondement de l'article 12-4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, ont expressément accepté le 6 décembre 2022 la prise en charge de l'intéressé. Par un arrêté en date du 22 décembre 2022, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné le transfert de M. B aux autorités polonaises. Par la requête susvisée, M. B demande au tribunal l'annulation de cette décision.
Sur les conclusions relatives à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".
3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et compte tenu de l'urgence, d'admettre provisoirement M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la demande de production de l'entier dossier :
4. Aux termes des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin le concours d'un interprète et la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ". La préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin ayant produit le dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise, les conclusions présentées à ce titre sont devenues sans objet et doivent être rejetées.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. En premier lieu, aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 2 octobre 2018 portant régionalisation de la procédure de détermination de l'État responsable de l'examen de la demande d'asile dans la région Grand Est : " Par dérogation aux dispositions de l'arrêté du 20 octobre 2015 susvisé, le préfet du département du Bas-Rhin est l'autorité administrative compétente, pour procéder, en application de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à la détermination de l'État responsable de l'examen de la demande d'asile, s'agissant des demandes d'asile enregistrées par le préfet du département de la Marne, ou par le préfet du département de Moselle, ou par le préfet du département du Bas-Rhin, ou par le préfet du département du Haut-Rhin, et s'agissant des demandes d'asile enregistrées par un autre préfet de département concernant des demandeurs domiciliés dans un département de la région Grand Est ". L'article 2 de cet arrêté donne compétence à la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin pour prononcer une décision de transfert aux autorités responsables de la demande d'asile.
6. Il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile de M. B a été enregistrée par les services de la préfecture du Val d'Oise. Toutefois, dès lors que le requérant est domicilié dans le département du Haut-Rhin depuis le 17 novembre 2022, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin était compétente pour prendre à l'encontre de M. B une décision ordonnant son transfert aux autorités responsables de sa demande d'asile. Par ailleurs, l'arrêté est signé par Mme A C, cheffe du pôle régional Dublin, à laquelle la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin établit avoir délégué sa signature aux fins de signer les décisions en litige par un arrêté en date du 4 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le 7 octobre 2022. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.
7. En second lieu, aux termes de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La procédure de transfert vers l'État responsable de l'examen de la demande d'asile ne peut être engagée dans le cas de défaillances systémiques dans l'État considéré mentionné au 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ". Aux termes de l'article 3 du règlement du 26 juin 2013 susvisé : " () 2. Lorsqu'aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable. () ".
8. La Pologne est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet État membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Cette présomption peut être remise en cause lorsque qu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'État membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités polonaises répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile.
9. En se bornant à affirmer que l'invasion de l'Ukraine le 24 février 2022 a entraîné un exode massif de ressortissants ukrainiens et que la Pologne, qui accueille 1,5 million de réfugiés originaires de ce pays, ne serait pas en capacité d'accueillir des demandeurs d'asile relevant des accords de Dublin dans des conditions respectant la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, M. B ne renverse pas la présomption évoquée au point précédent et n'établit pas l'existence de défaillances en Pologne, dont les autorités ont expressément accepté de prendre en charge le requérant, qui constitueraient des motifs sérieux et avérés de croire que sa demande d'asile ne serait pas traitée dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Par suite, la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin n'a pas entaché sa décision d'une erreur de droit ou d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 3.2 du règlement (UE) n° 604/2013.
10. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté en date du 22 décembre 2022 par lequel la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a décidé son transfert aux autorités polonaises.
Sur les frais d'instance :
11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'État, qui n'est pas, dans la présente instance, la partie tenue aux dépens ou la partie perdante, la somme demandée par M. B au bénéfice de son conseil au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er :M. B est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E B, à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin et à Me Kipffer.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 janvier 2023.
La magistrate désignée,
G. DLe greffier,
L. Thomas
La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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