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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300198

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300198

mercredi 25 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300198
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSELARL AVOCATLOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires enregistrés le 19 janvier à 13 heures 57, les 24 et 25 janvier 2023 sous le n° 2300198, Mme E, représentée par Me Favrel, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 18 janvier 2023 par lequel le préfet de la Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Moselle de lui délivrer un titre de séjour portant mention " vie privée et familiale " ou " salarié " ou à titre subsidiaire de réexaminer sa situation dans le délai de quinze jours à compter de la date de notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et dans l'attente de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour autorisant au travail ;

4°) d'enjoindre au préfet de la Moselle d'effacer son signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son conseil sous condition que celle-ci renonce à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle ou au requérant en cas de non-admission à l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

Sur l'arrêté dans son ensemble :

- l'auteur de l'acte est incompétent ;

- il a été pris en méconnaissance de son droit à être entendue.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de la situation de la requérante ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale.

En ce qui concerne la décision lui refusant un délai de départ volontaire :

- elle n'est pas motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait ;

- elle est entachée d'un erreur d'appréciation en ce que le préfet n'a pas considéré qu'elle se trouvait dans une circonstance particulière au sens de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour lui refuser un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est illégale dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français elle-même illégale ;

- elle méconnaît les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

- elle est entachée d'erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 25 janvier 2023, le préfet de la Moselle conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Marti, vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Marti, magistrat désigné ;

- les observations de Me Favrel, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- et les observations de M. D, représentant le préfet de la Moselle, qui reprend l'argumentation du mémoire en défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E, est née le 14 octobre 1999 et est de nationalité congolaise. Elle serait, d'après ses déclarations, entrée en France le 3 août 2019. Elle a sollicité son admission au bénéfice de l'asile et sa demande a été rejetée par de l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides (OFPRA) par une décision du 30 avril 2021 puis par la cour nationale du droit d'asile (CNDA), par une décision du 3 novembre 2021. Le 18 janvier 2023, se trouvant à la gare de Metz, elle a fait l'objet d'un contrôle d'identité par les services de la police aux frontières et n'a pas été en mesure de présenter un document établissant son identité ou l'autorisant à entrer, circuler ou séjourner sur le territoire français. Le jour même, elle a été placée en retenue administrative par les services de la police aux frontières de Metz aux fins de vérification de son droit au séjour sur le territoire français. Le préfet de la Moselle a pris à son encontre le 18 janvier 2023, un arrêté lui faisant obligation de quitter le territoire français, refusant de lui accorder un délai de départ volontaire et prononçant une interdiction de retour de douze mois sur le territoire français.

Sur la demande d'admission l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'admettre provisoirement Mme C au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fins d'annulation :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

4. En premier lieu, par un arrêté du 21 octobre 2022 régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture de Moselle du même jour, le préfet de la Moselle a donné délégation à M. A B, directeur adjoint immigration et intégration de la préfecture, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions dévolues à cette direction, à l'exception de certaines catégories d'actes au nombre desquelles ne figurent pas les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union. / Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union. Ainsi, le moyen tiré de leur violation par une autorité d'un Etat membre est inopérant. Il résulte, toutefois, également de la jurisprudence de la Cour de Justice que le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.

6. En l'espèce, il ressort des termes du procès-verbal d'audition du 18 janvier 2023, que Mme C a été expressément invitée à formuler des observations sur une éventuelle demande d'éloignement potentiellement assortie d'une mesure de placement en rétention administrative et sur les éléments qu'il entendait porter à la connaissance de l'administration. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu, qu'il tient de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, au terme de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / () / 5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; () ".

8. La requérante, célibataire sans charge de famille, est entrée irrégulièrement sur le territoire français le 3 août 2019, selon ses déclarations. Elle s'est vu définitivement refuser la qualité de refugiée et n'a pas déféré à une précédente décision portant obligation de quitter le territoire édictée par le préfet des Vosges en date du 16 novembre 2021. Si elle soutient que son frère et sa mère vivent en France, elle ne verse au dossier aucun élément au soutien de ses allégations. En se bornant à soutenir qu'elle justifie d'une insertion professionnelle, elle ne démontre pas qu'elle ait été autorisée à exercer une profession où suivre une formation dans la mesure où elle se trouvait en situation irrégulière. Par ailleurs, la requérante n'établit pas être dépourvue de tout lien dans son pays d'origine dans lequel elle a résidé jusqu'à l'âge de 20 ans. En se fondant sur les dispositions précitées pour prononcer une obligation de quitter le territoire français à l'encontre de Mme C et en estimant que cette dernière ne justifiait d'aucune insertion particulière en France, le préfet de la Moselle n'a commis ni erreur de droit ni erreur d'appréciation. Il ne ressort pas davantage des pièces du dossier que cette décision procèderait d'un défaut d'examen particulier, d'une erreur manifeste dans l'appréciation de la situation de la requérante ou porterait une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

9. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce (), qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

10. En premier lieu, la décision comporte les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et est dès lors régulièrement motivée.

11. En second lieu, en se bornant à soutenir qu'elle vit actuellement à Epinal chez un collègue, la requérante n'apporte pas, par les pièces qu'elle verse au dossier, la preuve qu'elle disposerait d'une résidence effective et permanente et de garanties de représentation suffisantes. En outre, elle s'est soustraite à une précédente mesure d'éloignement. Le préfet était, dès lors, fondé à lui refuser pour ces motifs un délai de départ volontaire.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination en invoquant l'exception d'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

13. En deuxième lieu, pour les mêmes motifs que ceux développés précédemment, la requérante ne saurait davantage soutenir que la décision fixant le pays de destination est contraire à l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales.

14. En troisième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

15. Si la requérante soutient qu'elle craint de subir des persécutions en cas de retour en République Démocratique du Congo en raison des activités politiques de son père qu'elle dit défunt, elle n'assortit pas ce moyen d'éléments permettant d'établir la réalité des risques invoqués et sa demande d'asile a, au demeurant, été rejetée. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, par suite, être écarté.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

16. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

17. En premier lieu, la décision attaquée vise les textes dont elle fait application, en particulier l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité. Elle indique en outre, que l'intéressée ne justifie d'aucune circonstance humanitaire particulière qui s'opposerait au prononcé d'une interdiction de retour sur le territoire français. Enfin, après avoir indiqué la date d'entrée en France de l'intéressée, la circonstance qu'elle est célibataire, sans charge de famille et qu'elle ne justifie pas de liens personnels et familiaux intenses et stables, la décision indique que la durée de l'interdiction de retour d'un an ne porte pas une atteinte disproportionnée au droit de l'intéressée au regard de sa vie privée et familiale. Le moyen tiré du défaut de motivation doit ainsi être écarté.

18. En second lieu, si la requérante soutient que le préfet de la Moselle n'a pas tenu compte de ses attaches familiales et de son intégration professionnelle en France, elle ne justifie d'aucune circonstance humanitaire, son arrivée en France est récente, et elle ne démontre pas y avoir tissé de liens intenses et stables. Elle s'est en outre soustraite à une précédente mesure d'éloignement et n'établit pas être dépourvue de toute attache familiale dans son pays d'origine. Dès lors, le préfet n'a pas méconnu l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, n'a pas commis d'erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ni d'erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français.

19. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de Moselle du 18 janvier 2023.

Sur les frais liés au litige :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font dès lors obstacle à ce que la somme demandée par Mme C au titre des frais exposés soit mise à la charge de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : Madame E est admise à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme E et au préfet de la Moselle.

Lu en audience publique le 25 janvier 2023 à 15 heures 47.

Le magistrat désigné,

D. Marti

La greffière

L. Bourée

La République mande et ordonne au préfet de la Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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