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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300226

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300226

mercredi 25 janvier 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300226
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSELARL AVOCATLOR

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 20 janvier 2023 à 16 heures 28 et un mémoire complémentaire enregistré le 24 janvier 2023, Mme B C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 19 janvier 2023 par lequel la préfète de l'Aube lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination duquel elle pourra être reconduite et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'enjoindre à la préfète de l'Aube de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 150 euros par jour de retard à compter de l'expiration du délai de quinze jours suivant la notification du jugement à intervenir, en application des dispositions des articles L. 911-2 et L. 911-3 du code de justice administrative ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

Concernant les moyens communs :

- les décisions sont insuffisamment motivées ;

- elles ont été prises par une autorité incompétente ;

- elles ne lui ont pas été notifiées dans une langue qu'elle comprend ;

Concernant la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle viole son droit à être entendue ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation au regard des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur de droit résultant de l'absence de délivrance d'une attestation de demande d'asile et d'une violation du principe de non-refoulement ;

Concernant la décision portant refus d'un délai de départ volontaire :

- son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et elle ne présente pas un risque de fuite ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ses garanties de représentation ;

Concernant la décision fixant le pays de destination :

- elle méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la convention précitée ;

Concernant la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- par exception d'illégalité, elle devra être annulée dès lors qu'elle est fondée sur une décision portant obligation de quitter le territoire français illégale ;

- elle est entachée d'une erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ;

- la décision prononçant son interdiction de retour est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 janvier 2023, la préfète de l'Aube conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Marti, vice-président, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Marti, magistrat désigné ;

- les observations de Me Jacquemin, avocat commis d'office représentant Mme C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de Mme C ;

- et les observations de M. E, réprésentant la préfète de l'Aube qui reprend l'argumentation du mémoire en défense.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme C, ressortissante ivoirienne née le 27 juillet 1997, est entrée en France de manière irrégulière en octobre 2022 ou janvier 2023. Elle a été interpellée en situation irrégulière à Romilly-sur-Seine le 19 janvier 2023, et par un arrêté du même jour, la préfète de l'Aube a pris à son encontre une décision lui faisant obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination à l'égard duquel elle pourra être reconduite et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'un an. Placée dans les locaux du centre de rétention administrative de Metz, Mme C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

Concernant les moyens communs :

2. En premier lieu, l'arrêté contesté a été compétemment pris par Mme A D, directrice des services du cabinet, qui a reçu à cet effet délégation de signature par la préfète de l'Aube par un arrêté du 8 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que cet arrêté comporte l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cet arrêté doit être écarté.

4. En troisième lieu, si la requérante soutient que la décision en litige lui a été notifiée dans une langue qu'elle ne comprend pas, aucune disposition du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'impose au préfet de notifier une décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour sur le territoire à son destinataire par l'intermédiaire d'un interprète ou dans une langue qu'il comprend. Par suite, les conditions de notification d'une telle décision n'ont d'incidence que sur les voies et délais de recours contentieux mais n'affectent pas sa légalité. Le moyen tiré de ce que l'arrêté attaqué a été notifié dans une langue non comprise par son destinataire doit être écarté.

Concernant la décision portant obligation de quitter le territoire français :

5. En premier lieu, le droit d'être entendu, qui fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Ce droit ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. S'agissant particulièrement des mesures d'éloignement, le droit d'être entendu implique que l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter son point de vue sur l'irrégularité de son séjour et les motifs susceptibles de justifier qu'une telle décision ne soit prononcée à son encontre. Mais il n'implique pas l'obligation pour l'administration, de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement. Enfin, selon la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle est prise une décision faisant grief que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

6. En l'espèce, si Mme C soutient qu'elle a été privée du droit d'être entendue, il ressort des pièces produites qu'elle a été invitée, au cours de son audition par les services de police le 19 janvier 2023, antérieurement à l'intervention de l'arrêté en litige, à présenter ses observations sur l'éventualité d'une mesure d'éloignement et sur sa situation personnelle et familiale. Le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu est, en conséquence, écarté.

7. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que Mme C ait formulé en audition devant les services de police à la suite de son interpellation ni d'ailleurs postérieurement au centre de rétention, sa volonté de demander l'asile en France en raison des risques qu'elle encourt en cas de retour dans son pays d'origine. Le moyen tiré de l'erreur de droit et de la violation du droit d'asile doit, dès lors, être écarté.

8. En troisième lieu, Mme C soutient que son droit au respect de sa vie privée et familiale fait obstacle à ce que le préfet prononce une obligation de quitter le territoire français à son encontre. Elle ne dispose toutefois d'aucun lien personnel ou familial sur le territoire tel que la décision en litige devrait être regardée comme portant une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Il n'est pas démontré qu'elle serait dépourvu d'attaches dans son pays d'origine. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions présentées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français doivent être rejetées.

Sur la décision refusant le délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, qu'il a refusé de communiquer les renseignements permettant d'établir son identité ou sa situation au regard du droit de circulation et de séjour ou a communiqué des renseignements inexacts, qu'il a refusé de se soumettre aux opérations de relevé d'empreintes digitales ou de prise de photographie prévues au 3° de l'article L. 142-1, qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale ou qu'il s'est précédemment soustrait aux obligations prévues aux articles L. 721-6 à L. 721-8, L. 731-1, L. 731-3, L. 733-1 à L. 733-4, L. 733-6, L. 743-13 à L. 743-15 et L. 751-5. ".

11. Quand bien même le comportement de Mme C ne constitue pas une menace à l'ordre public, la préfète de l'Aube pouvait légalement estimer, au vu de l'absence de justification d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale, qu'elle ne présente pas de garanties de représentation suffisantes. Elle n'est par conséquent pas fondé à soutenir que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation.

Sur la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est inopérant à l'égard d'une décision fixant le pays de destination et doit être écarté.

13. En second lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Ce dernier texte énonce que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ". Ce dernier texte énonce que : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants ".

14. Mme C soutient que son retour en Côte d'Ivoire l'exposerait à des traitements contraires aux textes susvisés. Toutefois, elle n'établit pas la réalité des risques personnels auxquels elle serait exposée en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des textes précités ne peut être accueilli.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire français ayant été écartés, l'exception d'illégalité de cette décision invoquée par Mme C à l'appui de ses conclusions dirigées contre la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut qu'être écartée par voie de conséquence.

16. En second lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

17. Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

18. En l'espèce, le moyen tiré de ce que la requérante justifie de circonstances humanitaires n'est pas assorti de précisions suffisantes pour permettre au tribunal d'en apprécier le bien-fondé. Il doit par suite être écarté pour ce motif. N'ayant aucune attache en France d'établie, la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français n'est pas disproportionnée et ce moyen doit donc être écarté.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

20. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'appelle aucune mesure d'exécution. Il s'ensuit que les conclusions susvisées ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

21. Les dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 font obstacle à ce que la somme demandée par Mme C au titre des frais exposés et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C, à la préfète de l'Aube et à Me Jacquemin.

Lu en audience publique le 25 janvier 2023 à 15 heures 47.

Le magistrat désigné,

D. Marti

Le greffier,

L. Bourée

La République mande et ordonne à la préfète de l'Aube en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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