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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300398

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300398

mercredi 8 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300398
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantMOUTON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 4 février 2023 à 13 heures 56 et le 7 février 2023, M. B D demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 février 2023 par lequel le préfet de la Marne a fixé le pays à destination duquel il pourra être renvoyé en exécution de l'interdiction judiciaire du territoire français prononcée à son encontre le 20 décembre 2021 ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Marne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous une astreinte de 150 euros par jour de retard à l'expiration d'un délai de quinze jours suivant la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à charge pour son conseil de renoncer au bénéfice de l'aide juridictionnelle en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Il soutient que :

- la compétence du signataire de la décision n'est pas établie ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision ne lui a pas été notifiée dans une langue qu'il comprend ;

- la décision a été prise sans respecter le principe du contradictoire posé par l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration et il n'a pas pu faire part de ses observations écrites ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense enregistré le 8 février 2023, le préfet de la Marne conclut au rejet de la requête.

Il soutient à titre principal, que la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté, à titre subsidiaire, que les moyens soulevés par M. D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Grandjean, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme E,

- les observations de Me Mouton, avocate commise d'office, représentant M. D, assisté d'un interprète en langue arabe, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et qui ajoute que :

. le requérant a été victime, après sa condamnation à une interdiction du territoire, d'un grave accident de la circulation qui a nécessité son hospitalisation et que les suites de cette accident nécessitent un suivi médical qui lui est assuré depuis un an au centre hospitalier de Reims ;

. M. D n'a pas pu exposer cette situation lors de son audition par les services de police dès lors qu'il n'a pas bénéficié d'un interprète alors même qu'il avait indiqué ne pas savoir parler le français et que c'est l'un de ses neveux qui a traduit l'échange avec l'officier de police judiciaire ; la valeur de la signature qu'il a apposée sur le procès-verbal d'audition, alors en outre qu'il ne sait pas lire et écrire le français, doit par suite être remise en cause ;

. il ne pourra pas bénéficier en Algérie des soins et de l'assistance qui lui sont nécessaires compte tenu de l'état du système de soins dans ce pays et de l'absence de toute famille susceptible de l'assister dans les actes de la vie courante ;

- et les observations de M. F, représentant le préfet de la Marne, qui conclut aux mêmes fins que le mémoire en défense, par les mêmes moyens.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien né le 10 janvier 1989, également connu sous le nom de A C de nationalité libyenne né le 10 janvier 1992, a été condamné le 20 décembre 2021, par un arrêt de la cour d'appel de Reims à une peine de six mois d'emprisonnement délictuel assortie d'une interdiction du territoire français pour une durée de cinq années pour des faits de vol avec violence ayant entraîné une incapacité n'excédant pas huit jours, vol avec violence n'ayant pas entraîné d'incapacité de travail, rébellion et maintien sur le territoire français malgré une interdiction judiciaire. En vue de l'exécution de la mesure d'interdiction du territoire français ainsi prononcée, le préfet de la Marne a pris, par un arrêté du 3 février 2023 notifié le même jour, un arrêté fixant le pays à destination duquel M. D est susceptible d'être reconduit en exécution de cette mesure judiciaire. M. D, placé en rétention administrative par une décision du 14 octobre 2022, demande l'annulation de l'arrêté du 3 février 2023.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal ". En vertu du deuxième alinéa de l'article 131-30 du code pénal, auquel renvoie l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, l'interdiction du territoire français prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit " entraîne de plein droit la reconduite du condamné à la frontière ", le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou sa réclusion.

3. Aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une peine d'interdiction du territoire français () ". Aux termes de l'article L. 721-4 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article L. 722-6 de ce code : " La peine d'interdiction du territoire français prononcée à l'encontre d'un étranger coupable d'un crime ou d'un délit en application des articles 131-30 à 131-30-2 du code pénal est exécutoire dans les conditions prévues aux deuxième à quatrième alinéas de l'article 131-30 du même code ". Il résulte de ces dispositions, qu'aussi longtemps que la personne condamnée n'a pas obtenu de la juridiction qui a prononcé la condamnation pénale le relèvement de cette peine, l'autorité administrative est tenue de pourvoir à son exécution sauf à solliciter du ministère public la levée de ses réquisitions aux fins d'exécution, spécialement au cas où le renvoi exposerait l'étranger à des traitements inhumains ou dégradants prohibés par l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. Emile Soumbo, secrétaire général de la préfecture, auquel le préfet de la Marne établit avoir délégué sa signature aux fins de signer la décision en litige par un arrêté en date du 4 avril 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision litigieuse manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable ". La décision fixant le pays de renvoi, prise par le préfet en exécution d'une décision judiciaire d'interdiction du territoire français, a le caractère d'une mesure de police, soumise notamment aux dispositions précitées des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration.

6. M. D fait valoir qu'il a été illégalement privé de l'assistance d'un interprète lors de son audition par les services de la police de Reims le 3 février 2023. Toutefois, il ressort du procès-verbal de cette audition, qui fait foi jusqu'à preuve du contraire et qu'il a signé, que l'intéressé a déclaré que, s'il ne savait lire qu'un peu le français, il comprenait et parlait cette langue. Il a d'ailleurs été en mesure de répondre à l'ensemble des questions posées concernant sa situation personnelle et administrative sur le territoire français par des réponses précises et circonstanciées. Il ne ressort par ailleurs pas des pièces du dossier que l'intéressé ait, au cours de la procédure devant le juge des libertés et de la détention, sollicité l'assistance d'un interprète et en outre, il ressort du procès-verbal de renseignement administratif, que M. D a signé lors de son arrivée au centre de rétention administrative (CRA) de Metz le 3 février 2023, qu'il a également déclaré ne pas lire et écrire le français mais le comprendre et qu'il a pu exercer ses droits dès son entrée au centre de rétention en langue française. Au demeurant, le requérant ne précise pas en quoi les informations pertinentes tenant à sa situation personnelle, en particulier relatives à son état de santé, qu'il aurait été empêché de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement en litige auraient été de nature à y faire obstacle si elles avaient pu être communiquées à temps. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration doit être écarté.

7. En troisième lieu, l'arrêté attaqué vise les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile applicables aux étrangers faisant l'objet d'une interdiction judiciaire de séjour sur le territoire français, ainsi que l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la nationalité de l'intéressé. Il expose également d'une part, que le requérant a fait l'objet d'une condamnation pénale ainsi que d'une interdiction du territoire français d'une durée de cinq ans prononcée par la cour d'appel de Reims le 20 décembre 2021, d'autre part, que l'intéressé n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. L'arrêté comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui fondent la décision fixant le pays de destination. Le moyen tiré de l'insuffisante motivation de cette décision manque ainsi en fait et doit, par suite, être écarté.

8. En quatrième lieu, les conditions de notification d'une décision sont sans incidence sur la légalité de celle-ci. Le requérant ne peut ainsi utilement faire valoir que l'arrêté contesté ne lui aurait pas été notifié à l'aide d'un interprète. Par suite, ce moyen doit être écarté.

9. En cinquième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

10. L'intéressé fait valoir qu'il souffre des suites d'un accident de la circulation qui a entraîné une fracture de la clavicule et la pose de broches au niveau de l'une de ses chevilles et que son état de santé nécessite un suivi médical et une assistance dont il ne pourrait pas bénéficier dans son pays d'origine. Toutefois, le requérant n'établit pas, en se bornant à produire une ordonnance lui prescrivant un antalgique et du paracétamol qu'il aurait besoin d'une assistance dans les actes quotidiens, ni qu'il ne pourrait pas bénéficier en Algérie du suivi médical adapté à son état de santé. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.

11. En dernier lieu, l'éloignement de M. D est la conséquence nécessaire de l'interdiction du territoire français prononcée à son encontre par l'arrêt de la cour d'appel de Reims du 20 décembre 2021, devenu définitif et qui emporte de plein droit cette mesure d'éloignement dont le préfet de la Marne était tenu d'assurer l'exécution. Il s'ensuit que le moyen tiré de l'atteinte portée par l'arrêté contesté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale en France protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, inopérant, ne peut qu'être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête de M. D doivent être rejetées. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte et celles tendant à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er :La requête de M. D est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et au préfet de la Marne.

Lu en audience publique le 8 février 2023 à 16 heures 05.

La magistrate désignée,

G. E

La greffière,

L. Bourée

La République mande et ordonne au préfet de la Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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