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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300549

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300549

mardi 27 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300549
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationChambre 1
Avocat requérantRICHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 17 février 2023, M. A B, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 février 2023 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle a prononcé son expulsion du territoire français et a fixé le pays à destination duquel il doit être reconduit ;

2°) d'enjoindre au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour de six mois avec droit au travail dans un délai de cinq jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État les entiers dépens et une somme de 2 000 euros au bénéfice de son conseil en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision d'expulsion :

- le signataire de la décision ne justifie pas de sa compétence ;

- la décision, qui ne mentionne pas ses efforts de réinsertion, n'est pas motivée ;

- le préfet a commis une erreur d'appréciation quant à la menace grave à l'ordre public en méconnaissance de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article L. 521-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision méconnaît son droit à mener une vie privée et familiale normale ;

- la décision a été prise en méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision est fondée sur une décision portant expulsion elle-même illégale ;

- le signataire de la décision ne justifie pas de sa compétence ;

- la décision, qui ne prend pas en considération ses efforts de réinsertion et son parcours en détention, n'est pas motivée.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 mars 2023, le préfet de Meurthe-et-Moselle, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 23 février 2023, le juge des référés du tribunal administratif de Nancy a suspendu l'exécution de la décision du 10 février 2023 ordonnant l'expulsion de M. B.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d'aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Nancy en date du 3 mars 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Grandjean, rapporteure,

- les conclusions de Mme Guidi, rapporteure publique,

- et les observations de Me Richard, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant kényan né le 28 août 1983, a été condamné par la cour d'assises des Vosges, le 8 décembre 2021, à une peine de six ans d'emprisonnement pour des faits de violence ayant entraîné la mort sans intention de la donner commis le 1er septembre 2018. Ayant purgé sa peine, il a été libéré du centre pénitentiaire de Nancy-Maxéville le 20 février 2023. Par un arrêté du 10 février 2023, rendu après avis défavorable de la commission d'expulsion de Meurthe-et-Moselle du 7 décembre 2022, le préfet de ce département a ordonné son expulsion du territoire français et fixé le Kenya comme pays de destination. Par la requête susvisée, M. B demande l'annulation de ces décisions.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ".

3. Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d'expulsion et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une telle menace pour prononcer l'expulsion d'un étranger, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.

4. Pour prononcer une mesure d'expulsion à l'encontre de M. B, le préfet de Meurthe-et-Moselle a retenu que l'intéressé avait été condamné le 8 décembre 2021 par la cour d'assises du département des Vosges à une peine d'emprisonnement criminel d'une durée de six ans pour des faits de violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner commis le 1er septembre 2018. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré régulièrement sur le territoire français le 8 décembre 2008 et s'est vu délivrer en dernier lieu une carte de résident dont la durée de validité courait jusqu'au 26 décembre 2023 et que sa condamnation fait suite au décès d'un homme que M. B, alcoolisé et se sentant menacé, a repoussé entraînant sa chute d'un balcon, faits qui se sont produits le 1er septembre 2018. Il ressort également des pièces du dossier que lors de l'enquête de personnalité menée le 31 janvier 2019 dans le cadre de l'enquête pénale, les personnes interrogées, hormis son ex-épouse, l'ont décrit comme un homme calme et agréable, apprécié dans son cadre professionnel, que les conclusions des expertises psychologique et psychiatrique telles que relatées par la commission d'expulsion n'ont décelé aucune pathologie mentale ni dangerosité criminologique, que le service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP) a noté dans son rapport du 8 décembre 2022, son investissement personnel en détention, où il a demandé à travailler dès son arrivée en maison d'arrêt et a indiqué que le requérant a effectivement été affecté aux ateliers à compter du 17 janvier 2019, a mis en place des versements volontaires depuis sa condamnation, s'est investi dans la formation au titre de laquelle il a été jugé sérieux et assidu et a bénéficié chaque année de réductions de peine, enfin qu'une décision du directeur de la maison d'arrêt de Nancy-Maxéville prise après avis de la commission pluridisciplinaire unique du 12 décembre 2022, a félicité l'intéressé pour son investissement en détention, relevant ses versements volontaires, son travail, son parcours de soins, ses activités et sa formation, et pour son bon comportement en détention. M. B s'est en outre vu proposer, compte tenu de son investissement, un aménagement de peine consistant en une proposition de contrat d'insertion assortie d'un régime de semi-liberté et il n'est pas contesté que son contrat avec le centre hospitalier de Remiremont au sein duquel il occupait depuis 2012 un emploi de cuisinier était toujours en cours de validité. Par ailleurs, il a, le 6 juin 2019, soit au cours de sa détention, obtenu du juge aux affaires familiales le maintien de son autorité parentale sur sa fille mineure, une visite de celle-ci accompagnée de sa sœur aînée en milieu carcéral, et un droit de visite à l'issue de son incarcération. Il bénéficie en outre depuis sa libération, d'un hébergement à Thionville chez une amie que le rapport précité du SPIP indique être très présente aux côtés du requérant, ainsi que de missions intérimaires confiées depuis le 23 avril 2023 par la société d'intérim Proman. Ce dernier élément, bien que postérieur à la décision en litige, est de nature à démontrer l'insertion professionnelle de M. B. Si le préfet fait valoir une précédente condamnation de l'intéressé à une amende de 300 euros à la suite d'une agression commise sur un voisin et des difficultés de cohabitation avec ses codétenus, les premiers faits sont antérieurs à 2015 et ni l'origine ni la nature des secondes ne sont précisées. Par ailleurs, si l'entretien mené par une psychologue experte désignée par le juge d'instruction le 11 janvier 2019 a relevé une réflexion inaboutie sur les faits commis par M. B qui se présentait alors également comme une victime, le préfet n'apporte aucune actualisation de cette analyse réalisée seulement quatre mois après les faits. Compte tenu de la nature et du contexte des faits ayant justifié le placement en détention de M. B et, malgré leur gravité, eu égard à son comportement général et à ses garanties d'insertion, c'est à tort que le préfet de Meurthe-et-Moselle a estimé qu'à la date de son arrêté, la présence de M. B sur le territoire français était de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Par suite, M. B est fondé à soutenir que la mesure d'expulsion prise à son encontre est entachée d'erreur d'appréciation.

5. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que la décision du 10 février 2023 par laquelle le préfet de Meurthe-et-Moselle a prononcé l'expulsion de M. B doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Aux termes de l'article R. 432-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sans préjudice des dispositions des articles R. 421-36, R. 421-37, R. 421-40 et R. 424-4, le titre de séjour est retiré dans les cas suivants : / 1° L'étranger titulaire du titre de séjour fait l'objet d'une décision d'expulsion () ".

7. Si l'exécution du présent jugement impliquera nécessairement la restitution matérielle du titre de séjour délivré le 27 novembre 2013 valable jusqu'au 26 novembre 2023 de M. B, elle n'implique pas, ainsi que ce dernier le demande, qu'il soit enjoint au préfet de Meurthe-et-Moselle de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Sur les conclusions relatives aux dépens :

8. La présente instance ne comporte aucuns dépens. Par suite, les conclusions présentées à ce titre par M. B doivent, en tout état de cause, être rejetées.

Sur les frais de l'instance :

9. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Richard, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Richard de la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er :L'arrêté du 10 février 2023 du préfet de Meurthe-et-Moselle est annulé.

Article 2 : L'État versera la somme de 1 200 (mille deux cents) euros à Me Richard, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Richard renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de Meurthe-et-Moselle et à Me Richard.

Délibéré après l'audience du 6 juin 2023, à laquelle siégeaient :

M. Coudert, président,

Mme Grandjean, première conseillère,

M. Gottlieb, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2023.

La rapporteure,

G. Grandjean Le président,

B. Coudert

La greffière,

I. Varlet

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et-Moselle en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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