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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300891

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300891

mercredi 29 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300891
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantRICHARD

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 et 27 mars 2023, M. D A, représenté par Me Richard, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté, en date du 21 mars 2023, par lequel la préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités italiennes, responsables de l'examen de sa demande d'asile, ainsi que l'arrêté du même jour par lequel il a été assigné à résidence dans le département des Vosges pour une durée de 45 jours avec obligation de se présenter tous les jours, y compris les jours fériés, excepté le dimanche, entre 14 heures et 15 heures au commissariat de police de Saint-Dié-des-Vosges ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Bas-Rhin de l'autoriser à déposer une demande d'asile auprès de l'OFPRA et à séjourner sur le territoire dans l'attente de la décision de l'office, et de lui délivrer une attestation de demande d'asile sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve que Me Richard renonce au bénéfice de la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

- l'arrêté de transfert est entaché d'un vice de procédure car les informations prévues par l'article 4 du règlement UE n° 604-2013 n'ont pas été portées à sa connaissance dans une langue qu'il comprend ;

- il est entaché d'un vice de procédure en l'absence de l'entretien individuel prévu par l'article 5 du règlement n° 604-2013 avec une personne qualifiée et dans une langue qu'il comprend ;

- avant de décider de son transfert, le préfet n'a pas évalué sa vulnérabilité ;

- le préfet n'a pas examiné sa situation personnelle et familiale afin d'envisager la possibilité de traiter sa demande d'asile ainsi que le permet l'article 17 du règlement n° 604-2013 ;

- les défaillances dans l'accueil des demandeurs d'asile en Italie présentent un caractère systémique au sens de l'article 3 de ce règlement ;

- la décision de transfert méconnait les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'arrêté d'assignation à résidence est insuffisamment motivé ;

- il n'a pas été précédé d'un examen de sa situation ;

- il est entaché d'une erreur de droit dans l'application de l'article R. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'il porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2023, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin, conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. B,

- les observations de Me Issa, substituant Me Richard, avocat de M. A, qui conclut aux mêmes fins que les écritures de Me Richard, par les mêmes moyens et soutient, en outre, que la préfète n'a pas motivé les obligations de pointage imposées à M. A ;

- la préfète du Bas-Rhin n'étant ni présente, ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Sur l'aide juridictionnelle :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ".

2. En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions de l'article L. 614-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur la demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre le requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions de la requête :

3. M. A, de nationalité tunisienne, est entré sur le territoire français le 11 octobre 2022, en vue de solliciter la reconnaissance du statut de réfugié. A l'occasion de l'enregistrement de sa demande d'asile, la consultation du fichier Eurodac a révélé que M. A avait transité par l'Italie où ses empreintes digitales avaient été relevée le 27 août 2022. Le 25 octobre 2022, la France a saisi les autorités italiennes d'une demande de reprise en charge que ces dernières ont accepté le 26 décembre 2022. Par deux arrêtés du 21 mars 2023, dont M. A demande l'annulation, la préfète du Bas-Rhin a ordonné, d'une part, son transfert aux autorités italiennes et, d'autre part, son assignation à résidence.

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités italiennes :

4. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le début de la procédure, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 précité. Eu égard à leur nature, la délivrance de ces informations constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu remettre le 21 octobre 2022 le guide du demandeur d'asile ainsi que deux brochures intitulées " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' ", et " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ", documents rédigés en langue arabe qu'il a déclaré comprendre. Ces documents contiennent l'intégralité des informations prévues par les dispositions précitées de l'article 4 du règlement n° 604/2013. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4. / () 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national. ".

7. Il ressort des pièces du dossier, notamment du compte-rendu d'entretien produit en défense par la préfète, que M. A a bénéficié, le 21 octobre 2022 de l'entretien individuel et confidentiel, mené par un agent qualifié de la préfecture assisté d'un interprète en langue arabe, comme le prévoit l'article 5 du règlement n°604/2013 précité. L'absence d'indication de l'identité de l'agent qualifié ayant conduit l'entretien individuel n'a pas privé M. A de la garantie tenant au bénéfice de cet entretien et à la possibilité de faire valoir toutes observations utiles. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance de ces dispositions doit être écarté comme manquant en fait.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 572-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La procédure de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande d'asile ne peut être engagée dans le cas de défaillances systémiques dans l'Etat considéré mentionné au 2 de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ". Par ailleurs, aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 dispose que : " 2. () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un Etat membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier Etat membre auprès duquel la demande a été introduite, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable devient l'Etat membre responsable. ". Enfin, aux termes de l'article 17 du même texte : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ".

9. L'Italie est partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il doit dès lors être présumé que le traitement réservé aux demandeurs d'asile dans cet Etat membre est conforme aux exigences de la convention de Genève ainsi qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

10. Cette présomption est toutefois réfragable lorsqu'il y a lieu de craindre qu'il existe des défaillances systémiques de la procédure d'asile et des conditions d'accueil des demandeurs d'asile dans l'Etat membre responsable, impliquant un traitement inhumain ou dégradant. Dans cette hypothèse, il appartient à l'administration d'apprécier dans chaque cas, au vu des pièces qui lui sont soumises et sous le contrôle du juge, si les conditions dans lesquelles un dossier particulier est traité par les autorités italiennes répondent à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. En particulier, de telles défaillances sont caractérisées lorsqu'elles atteignent un seuil particulièrement élevé de gravité, compte tenu de l'indifférence des autorités d'un État membre qui aurait pour conséquence qu'une personne entièrement dépendante de l'aide publique se trouverait, indépendamment de sa volonté et de ses choix personnels, dans une situation de dénuement matériel extrême, qui ne lui permettrait pas de faire face à ses besoins les plus élémentaires, tels que notamment ceux de se nourrir, de se laver et de se loger, et qui porterait atteinte à sa santé physique ou mentale ou la mettrait dans un état de dégradation incompatible avec la dignité humaine. En revanche, ce seuil n'est pas atteint en présence des situations caractérisées même par une grande précarité ou une forte dégradation des conditions de vie de la personne concernée, lorsque celles-ci n'impliquent pas un dénuement matériel extrême plaçant cette personne dans une situation d'une gravité telle qu'elle peut être assimilée à un traitement inhumain ou dégradant.

11. Si M. A se prévaut de ce que l'Italie se caractérise par l'existence de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile, aucun des documents versés au dossier ne suffit à démontrer que les autorités italiennes ne seraient pas en mesure de traiter sa demande d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. En outre, si M. A produit un certificat médical d'un médecin tunisien attestant d'une rechute d'un syndrome anxio-dépressif, il n'est pas établi qu'un suivi médical ne pourrait être réalisé en Italie, ni, par suite qu'il se trouverait dans une situation de particulière gravité rendant nécessaire, pour le pays qui envisage le transfert, d'obtenir au préalable, avant toute exécution matérielle, une garantie individuelle concernant une prise en charge adaptée. Par suite, la préfète du Bas-Rhin n'a pas entaché sa décision d'un défaut de prise en compte de la vulnérabilité de M. A, ni d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et dans les conséquences de sa décision sur la situation personnelle de l'intéressé.

12. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. L'arrêté attaqué a pour objet de renvoyer M. A vers l'Italie et il n'est établi par les pièces du dossier que les autorités italiennes, qui examineront sa demande d'asile, le renverront vers la Tunisie. Par suite, M. A ne peut utilement se prévaloir des risques auxquels il serait exposé dans son pays d'origine à l'appui de l'arrêté ordonnant son transfert vers l'Italie.

En ce qui concerne l'arrêté d'assignation à résidence :

14. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté assignant à résidence M. A comporte les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde et qu'ainsi le préfet, a examiné la situation de M. A avant de prendre cet arrêté. Par suite, les moyens tirés du défaut de motivation de cet arrêté et du défaut d'examen de la situation de l'intéressé doivent être écartés.

15. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 751-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui fait l'objet d'une requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge peut être assigné à résidence par l'autorité administrative pour le temps strictement nécessaire à la détermination de l'Etat responsable de l'examen de sa demande d'asile. () L'étranger faisant l'objet d'une décision de transfert peut également être assigné à résidence en application du présent article, même s'il n'était pas assigné à résidence lorsque la décision de transfert lui a été notifiée () ".

16. M. A ne fait valoir aucun élément de nature à établir que, comme il le soutient, son éloignement ne demeurerait pas une perspective raisonnable, alors que les autorités italiennes ont donné leur accord pour sa prise en charge. Dans ces conditions, M. A n'est pas fondé à soutenir que la préfète aurait entaché la décision contestée d'une erreur de droit.

17. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 733-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et des demandeurs d'asile : " L'étranger assigné à résidence en application du présent titre se présente périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie. () ". D'une part, les obligations de se présenter périodiquement aux services de police, susceptibles d'être imparties par l'autorité administrative en vertu de l'article L. 733-1 précité, doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent et ne sauraient, sous le contrôle du juge administratif, porter une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir. D'autre part, si une décision d'assignation à résidence doit comporter les modalités de contrôle permettant de s'assurer du respect de cette obligation et notamment préciser le service auquel l'étranger doit se présenter et la fréquence de ces présentations, ces modalités de contrôle sont divisibles de la mesure d'assignation elle-même.

18. En assignant à résidence M. A dans le département des Vosges pour une durée de quarante-cinq jours avec obligation de se présenter tous les jours, y compris les jours fériés, excepté le dimanche, entre 14 heures et 15 heures au commissariat de police de Saint-Dié-des-Vosges, la préfète du Bas-Rhin n'a pas portée une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir de l'intéressé, lequel ne fait valoir aucun élément de nature à établir qu'il ne serait pas en mesure de s'astreindre à ces obligations. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir ne peut qu'être écarté. Il en va de même du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation dont serait entachée cette décision, laquelle est suffisamment motivée.

19. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision de transfert vers l'Italie et de celle l'assignant à résidence. Par voie de conséquence, il y a lieu de rejeter les conclusions de la requête à fin d'injonction ainsi que celles présentées au titre de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Richard et à la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 mars 2023.

Le président,

S. B

La greffière

M. C

La République mande et ordonne au préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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