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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2300974

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2300974

jeudi 6 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2300974
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantSTELLA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 30 mars 2023 à 14 heures 01 et le 5 avril 2023, M. F B C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 janvier 2023 par lequel le préfet du Doubs l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre au préfet du Doubs de réexaminer sa situation et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la requête est recevable ;

- l'arrêté est entaché d'incompétence et est insuffisamment motivé ;

- l'obligation de quitter le territoire français méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle a été prise en méconnaissance du droit d'être entendu ;

- la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation de la menace à l'ordre public et du risque de fuite ; elle est entachée d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- la décision fixant le pays de renvoi est contraire à l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ; elle est contraire à l'article 3-1 de la convention contre la torture et autres traitements cruels et inhumains ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation quant à sa durée ; elle est fondée sur une obligation de quitter le territoire français illégale ; elle est entachée d'erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ; elle méconnait le droit constitutionnel d'asile.

Par un mémoire en défense enregistré le 5 avril 2023, le préfet du Doubs conclut au rejet de la requête.

Il soutient que la requête est irrecevable.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits d'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Guidi, premier conseiller, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. A, magistrat rapporteur,

- les observations de Me Stella, représentant M. B C, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- les observations de M. B C assisté d'un interprète en langue espagnole ;

- les observations de M. E qui conclut aux mêmes fins.

Considérant ce qui suit :

1. M. B C, ressortissant cubain né le 1er mai 1978 est entré irrégulièrement sur le territoire français au cours de l'année 2020. Le 6 janvier 2023, il a été interpellé par les forces de gendarmerie pour des faits de vol. Par un arrêté du 7 janvier 2023, le préfet du Doubs l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de trois ans dont le requérant, placé en rétention, demande l'annulation.

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions attaquées :

2. En premier lieu, l'arrêté est signé par M. Philipe Portal, secrétaire général de la préfecture, auquel le préfet du Doubs établit avoir délégué sa signature par un arrêté en date du 25 juillet 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du même jour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des décisions attaquées manque en fait et doit être écarté.

3. En deuxième lieu, l'arrêté comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions qu'il édicte dans des termes suffisamment précis pour que le requérant puisse en contester utilement les motifs et révélant que le préfet du Doubs a procédé à un examen particulier de sa situation. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisante motivation et du défaut d'examen doivent être écartés.

En ce qui concerne les moyens dirigés contre l'obligation de quitter le territoire français :

4. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ()5° Le comportement de l'étranger qui ne réside pas régulièrement en France depuis plus de trois mois constitue une menace pour l'ordre public ; ".

5. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que le 6 janvier 2023 lors de son audition par les services de la gendarmerie du Doubs, l'intéressé a été interrogé sur les motifs et les conditions de son séjour en France et sur l'existence de précédentes mesures d'éloignement. Dans ces conditions, même s'il n'a pas été expressément informé de ce qu'il était susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement et alors que M. B C n'a fait valoir aucun élément relatif à sa situation susceptible d'avoir eu une influence sur la décision dont il fait l'objet, le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doit être écarté, de même que le moyen tiré de la méconnaissance des articles L. 121-1 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration.

6. En deuxième lieu, aux termes des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale. 2. Il ne peut y avoir d'ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. M. B C est entré en France en 2020 pour présenter une demande d'asile qui a été rejetée et se maintient irrégulièrement sur le territoire français. Sa compagne de nationalité cubaine réside également irrégulièrement en France et ses deux enfants résident à Cuba. Eu égard aux conditions et à la durée de son séjour en France, l'obligation de quitter le territoire français prise à son encontre ne porte pas une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels elle a été prise.

En ce qui concerne la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire :

8. Aux termes des dispositions de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet. " Et, aux termes de l'article L. 612-3 du même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité () ".

9. Il ressort des pièces du dossier que M. B C s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement et ne dispose d'aucun document d'identité ou de voyage en cours de validité. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision refusant de lui accorder un délai de départ volontaire serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de la menace à l'ordre public résultant de son comportement doit être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

10. En premier lieu, M. B C n'ayant pas démontré l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français, il n'est pas fondé à exciper l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision fixant son pays de destination.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants " et aux termes de l'article 3 de la convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants : " 1. Aucun Etat partie n'expulsera, ne refoulera, ni n'extradera une personne vers un autre Etat où il y a des motifs sérieux de croire qu'elle risque d'être soumise à la torture. () ".

12. M. B C soutient que son retour à Cuba l'exposerait à des traitements contraires aux textes susmentionnés. Toutefois, l'intéressé ne produit aucun élément de nature à les établir. Dans ces conditions, le moyen tiré de la violation des textes précités ne peut être accueilli.

En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français :

13. En premier lieu, M. B C n'ayant pas démontré l'illégalité de la décision l'obligeant à quitter le territoire français, il n'est pas fondé à exciper l'illégalité de cette décision à l'encontre de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français.

14. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ". Il résulte de ces dispositions que lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, le préfet assortit, en principe et sauf circonstances humanitaires, l'obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour. La durée de cette interdiction doit être déterminée en tenant compte des critères tenant à la durée de présence en France, à la nature et l'ancienneté des liens de l'intéressé avec la France, à l'existence de précédentes mesures d'éloignement et à la menace pour l'ordre public représentée par la présence en France de l'intéressé.

15. En second lieu, si le requérant soutient que le préfet du Doubs n'a pas tenu compte de sa situation personnelle, il ne justifie d'aucune circonstance humanitaire, son arrivée en France est récente, et il ne démontre pas y avoir tissé de liens intenses et stables. Il s'est en outre soustrait à une précédente mesure d'éloignement et n'établit pas être dépourvu de toute attache familiale dans son pays d'origine. Dès lors, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation quant aux circonstances humanitaires ni d'erreur d'appréciation quant à la durée de l'interdiction de retour sur le territoire français.

16. Le requérant soutient en troisième lieu que la mesure portant interdiction de retour sur le territoire français dont il a fait l'objet porterait une atteinte grave et disproportionnée au droit constitutionnel d'asile dès lors qu'elle ferait obstacle à son retour en France afin d'y solliciter l'asile. Toutefois, l'intéressé peut solliciter à tout moment l'abrogation de la décision d'interdiction de retour sur le territoire français. Si cette demande n'est recevable que si l'intéressé réside hors de France, une telle condition n'est pas de nature à porter atteinte au droit d'asile dès lors que le refus d'entrée sur le territoire ne fait pas obstacle au dépôt d'une demande d'asile à la frontière, comme l'a relevé le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2011-631 DC du 9 juin 2011 aux termes de laquelle il a, dans ses motifs et son dispositif, déclaré conformes à la constitution les dispositions du III de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, devenus les articles L. 612-6 et suivants du même code. Par suite, le moyen tiré de la violation du droit constitutionnel d'asile doit être écarté.

17. Il résulte de ce qui précède que, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur la fin de non-recevoir opposée par le préfet du Doubs, les conclusions d'annulation de la requête et, par voie de conséquence, les conclusions d'injonction et les conclusions relatives aux frais de l'instance, doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1 : La requête de M. B C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. F B C et au préfet du Doubs.

Lu en audience publique le 6 avril 2023 à 15h17.

La magistrate désignée

L. A

La greffière,

M. D

La République mande et ordonne au préfet du Doubs, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

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