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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301134

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301134

jeudi 20 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301134
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantLEBON-MAMOUDY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 13 avril 2023 à 19h32, Mme C D, représentée par Me Lebon-Mamoudi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 mars 2023, notifié le 12 avril 2023, par lequel la préfète du Bas-Rhin a décidé de son transfert aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'annuler l'arrêté en date du 17 mars 2023, notifié le 12 avril 2023, par lequel la préfète du Bas-Rhin l'a assignée à résidence dans le département de Meurthe-et-Moselle pour une durée de 45 jours ;

4°) d'enjoindre à la préfète de lui délivrer un récépissé de demandeur d'asile ou de réexaminer sa situation dans les meilleurs délais sous astreinte de 100 euros par jour de retard;

5°) mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

- l'arrêté a été pris par une autorité incompétente, en méconnaissance de son droit à l'information prévu par l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, est dépourvu d'examen sérieux de sa situation, est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation, a été prise en méconnaissance de l'article 35 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, et de son droit constitutionnel d'asile, de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme ;

- l'arrêté portant assignation à résidence est fondé sur une décision de transfert illégale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 avril 2023, la préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme G,

- les observations de Me Lebon-Mamoudi, représentant Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête et souligne que la procédure a été menée en langue lingala alors qu'elle parle le portugais, de sorte qu'elle n'a pas compris la procédure dont elle faisait l'objet. Elle a immédiatement indiqué au préfet être atteinte d'un cancer du sein et a déposé une demande de titre de séjour pour soins en parallèle. Le préfet a entaché sa décision d'une erreur manifeste d'appréciation au vu de son état de santé, ou à toute le moins un défaut d'examen sérieux, et a méconnu l'étendue de sa compétence en ne recourant pas à la clause discrétionnaire de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013 compte tenu de sa situation humanitaire exceptionnelle.

- et la préfète du Bas-Rhin n'étant ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D, de nationalité angolaise, est entrée en France le 3 février 2023 et a déposé une demande d'asile au guichet unique de la préfecture de la Moselle le 7 février 2023. La consultation du fichier VIS ayant révélé qu'elle était titulaire d'un visa délivré par les autorités portugaises et valable jusqu'au 20 mai 2023, les autorités de cet Etat ont été saisies le 9 février 2023 d'une demande de prise en charge sur le fondement de l'article 12-2 du règlement n° 604/2013 du 26 décembre 2023 et y ont répondu favorablement le 10 février suivant. Le 17 mars 2023, la préfète du Bas-Rhin a pris un arrêté de transfert de Mme D aux autorités portugaises responsables de l'examen de sa demande d'asile et un arrêté portant assignation à résidence pour une durée de 45 jours. Ces arrêtés lui ayant été notifiés le 12 avril 2023, Mme D en demande l'annulation.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions des articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions en annulation :

3. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du 7 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. B, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à Mme A E, cheffe du pôle régional Dublin, à l'effet notamment de signer les arrêtés de transfert " Dublin " et les décisions d'assignation à résidence. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. B n'aurait pas été absent ou empêché à la date des arrêtés contestés. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire desdits arrêtés doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier que lors de l'enregistrement de sa demande d'asile dans les services de la préfecture le 7 février 2023, la requérante a bénéficié d'un entretien individuel mené avec l'assistance d'un interprète en langue lingala, langue qu'elle a déclaré comprendre, tel que cela ressort du formulaire transmis aux autorités portugaises. A cette occasion, elle s'est vue remettre le guide du demandeur d'asile et les brochures d'information prévues par l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 comportant l'ensemble des informations mentionnées au paragraphe 1 de l'article 4 dudit règlement, rédigés en lingala, et qui contiennent l'ensemble des informations prescrites par les dispositions précitées. Mme D a reconnu avoir compris les informations transmises oralement par l'intermédiaire de l'interprète en langue lingala, tel que cela ressort du compte rendu de l'entretien individuel sur lequel elle a apposé sa signature, ainsi que les informations contenues dans les documents remis, dont les pages de garde ont été signées par l'intéressée le même jour. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elle n'aurait pas été en capacité de comprendre les informations délivrées ou de faire valoir toutes observations utiles relatives à sa situation, ce qu'elle a d'ailleurs fait en évoquant son parcours migratoire, sa situation familiale et son état de santé. La circonstance que les arrêtés contestés lui aient été notifiés en langue portugaise le 12 avril 2023 est sans incidence sur leur légalité. Par suite, le moyen tiré de ce que la procédure aurait été irrégulière en méconnaissance de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. () ". Aux termes de l'article L. 742-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent article ne fait pas obstacle au droit souverain de l'Etat d'accorder l'asile à toute personne dont l'examen de la demande relève de la compétence d'un autre Etat ". La faculté laissée à chaque Etat membre, par les dispositions précitées, de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, est discrétionnaire et ne constitue nullement un droit pour les demandeurs d'asile. Dès lors qu'un demandeur d'asile produit des éléments objectifs, tels que des attestations médicales établies au sujet de sa personne, de nature à démontrer la gravité particulière de son état de santé et les conséquences significatives et irrémédiables que pourrait entraîner un transfert sur celui-ci, les autorités de l'État membre concerné sont tenues d'apprécier le risque que de telles conséquences se réalisent lorsqu'elles décident du transfert de l'intéressé. Il leur appartient alors d'éliminer tout doute sérieux concernant l'impact du transfert sur l'état de santé de l'intéressé.

6. Mme D soutient que la préfète du Bas-Rhin aurait dû mettre en œuvre la clause humanitaire précitée compte tenu de son état de santé. Elle fait valoir qu'elle souffre d'un cancer du sein, d'une cardiopathie et d'une hypothyroïdie. Toutefois, alors qu'elle ne présente que des documents médicaux postérieurs à la décision contestée, elle n'établit pas que son état de santé ferait obstacle à ce qu'elle voyage vers le Portugal, ni qu'elle ne pourra y poursuivre son traitement médicamenteux et bénéficier du même suivi médical que celui envisagé en France, alors que cet Etat membre de l'Union européenne bénéficie d'une offre de soins comparable à celle proposée en France et où le traitement réservé aux demandeurs d'asile est présumé conforme aux exigences de la convention de Genève et de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme. Il appartient seulement aux autorités françaises, en application de l'article 31 du règlement (UE) n° 604/2013, de transmettre le cas échéant aux autorités portugaises un certificat de santé accompagné des documents nécessaires sous le couvert du secret médical, avant l'exécution du transfert qui doit intervenir dans les six mois suivant son édiction. Par suite, la requérante n'est pas fondée à soutenir que la décision de transfert serait entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation, d'une erreur de droit ou d'une erreur manifeste d'appréciation.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article 35 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit d'accéder à la prévention en matière de santé et de bénéficier de soins médicaux dans les conditions établies par les législations et pratiques nationales. Un niveau élevé de protection de la santé humaine est assuré dans la définition et la mise en œuvre de toutes les politiques et actions de l'Union ". Aux termes de l'article 51 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux États membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. En conséquence, ils respectent les droits, observent les principes et en promeuvent l'application, conformément à leurs compétences respectives et dans le respect des limites des compétences de l'Union telles qu'elles lui sont conférées dans les traités ".

8. Il résulte de ce qui a été indiqué au point 6 que Mme D n'est pas fondée à soutenir qu'elle serait dans l'impossibilité de voyager vers le Portugal ou d'y être prise en charge médicalement. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations des articles 35 et 51 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ne peut qu'être écarté.

9. En dernier lieu, la requérante soutient que la décision de transfert porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme en ne lui permettant pas de poursuivre son suivi médical en France. Toutefois, ainsi qu'il a été exposé au point 6, les documents médicaux dont elles se prévaut sont postérieurs à la décision contestée, et son entrée en France étant récente, la préfète du Bas-Rhin n'a pas méconnu les stipulations invoquées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme.

10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté de transfert en date du 17 mars 2023, ensemble l'arrêté portant assignation à résidence.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation des décisions attaquées, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.

Sur les frais d'instance :

12. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que le conseil de Mme D demande sur le fondement de la loi du 10 juillet 1991 au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme D est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C H D, à Me Lebon-Mamoudy et à la préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 20 avril 2023.

La magistrate désignée,

F. G

La greffière,

M. F

La République mande et ordonne à la préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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