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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301307

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301307

jeudi 11 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301307
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantJEANNOT

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête enregistrée le 28 avril 2023 sous le n° 2301307, Mme C G épouse A, représentée par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 8 février 2023 par lequel la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin de l'autoriser à déposer une demande d'asile en France et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de trois jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

La requérante soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités croates :

- sa situation doit s'apprécier au jour du jugement en application de l'arrêt du 15 avril 2021, C-194/19, par la cour de justice de l'union européenne ;

- la décision est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- son droit d'être entendue a été méconnu ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013, le nom et la qualité de l'agent ayant mené l'entretien ne sont pas précisés ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors que la demande a été présentée aux autorités croates plus de deux mois après le début de la procédure d'asile ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors que le délai de transfert de six mois était écoulé ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 13 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 9 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013, les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les articles 4 et 18 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne et l'article 33 de la convention de Genève ;

- la préfète s'est crue, à tort, en situation de compétence liée pour prononcer le transfert ;

- la décision méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et porte une atteinte disproportionnée à son droit à une vie privée et familiale normale ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste quant aux défaillances systémiques en Croatie ;

- il n'a pas été tenu compte de sa vulnérabilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mai 2023, la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

II. Par une requête enregistrée le 28 avril 2023 sous le n° 2301306, M. F A, représenté par Me Jeannot, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 8 février 2023 par lequel la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin a ordonné son transfert aux autorités croates, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

3°) d'enjoindre à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin de l'autoriser à déposer une demande d'asile en France et de lui délivrer une attestation de demandeur d'asile dans un délai de trois jours à compter du jugement à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Le requérant soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté de transfert aux autorités croates :

- sa situation doit s'apprécier au jour du jugement en application de l'arrêt du 15 avril 2021, C-194/19, par la cour de justice de l'union européenne ;

- la décision est entachée d'incompétence de l'auteur de l'acte ;

- son droit d'être entendu a été méconnu ;

- la décision est insuffisamment motivée ;

- la décision est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- la décision méconnaît les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013, le nom et la qualité de l'agent ayant mené l'entretien ne sont pas précisés ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 21 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors que la demande a été présentée aux autorités croates plus de deux mois après le début de la procédure d'asile ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 29 du règlement (UE) n°604/2013 dès lors que le délai de transfert de six mois était écoulé ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 13 du règlement (UE) n°604/2013 ;

- la décision méconnait les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n°604/2013, les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, les articles 4 et 18 de la charte des droits fondamentaux de l'union européenne et l'article 33 de la convention de Genève ;

- la préfète s'est crue, à tort, en situation de compétence liée pour prononcer le transfert ;

- la décision est entachée d'une erreur manifeste quant aux défaillances systémiques en Croatie ;

- il n'a pas été tenu compte de sa vulnérabilité.

Par un mémoire en défense, enregistré le 9 mai 2023, la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens soulevés par M. A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces des dossiers.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) n°60/2013 du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Marini, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8, L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme D,

- et les observations de Me Jeannot, représentant M. et Mme A, qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens et indique que M. et Mme A sont kurdes de confession alevi et ont été victimes de persécutions dans leur pays. Ils vivaient à l'épicentre du tremblement de terre, leur maison a été détruite. Dès avant le tremblement de terre, ils ne trouvaient pas de travail, leurs enfants avaient des difficultés pour accéder à l'école. Ils sont arrivés en Bosnie par avion et ont ensuite rejoint la Croatie. Ils ont perdu tous leurs papiers lors de leur périple. En Croatie, ils ont été emprisonnés pendant cinq jours, sans hygiène, peu de nourriture. Après leur libération, ils ont rejoint la France par leurs propres moyens. Leur droit d'être entendu a été méconnu dès lors qu'ils n'ont pas été interrogés sur les raisons de leur venue en France, la spécificité de leur situation et les problèmes de santé de M. A. La motivation des décisions contestées est stéréotypée et révèle un défaut d'examen particulier. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 4 du règlement est abandonné dès lors que la préfecture a apporté la preuve de la remise des brochures. L'article 5 du règlement a été méconnu, il n'est pas précisé que Mme A a sa sœur en France. Il n'est pas établi que l'entretien était confidentiel. Des décisions récentes démontrent que les juridictions administratives annulent les décisions de transfert dès lors que l'agent de préfecture n'est pas identifié. Les autorités croates ayant dans un premier temps refusé la prise en charge de de M. et Mme A, la préfecture ne pouvait plus les saisir à nouveau le 28 décembre 2022, le délai de saisine étant expiré. M. et Mme A sont des personnes particulièrement vulnérables alors qu'il existe des défaillances systémiques en Croatie et à tout le moins des alertes venant des médias, associations et ONG quant au sort des demandeurs d'asile dans ce pays. M. et Mme A ne peuvent être renvoyés dans un pays où on leur a déclaré que leur demande d'asile ne serait pas enregistrée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. et Mme A, ressortissants turcs, ont déclaré être entré irrégulièrement sur le territoire français pour y solliciter l'asile. La consultation du fichier EURODAC a révélé que les intéressés avaient irrégulièrement franchi les frontières de la Croatie dans les douze mois précédant l'introduction de leurs demandes d'asile. Les autorités croates ont été saisies le 25 octobre 2022 d'une demande de prise en charge. Elles ont fait connaître leur refus le 24 décembre 2022. Les autorités croates ont été saisies d'une demande de réexamen le 28 décembre 2022 et elles ont fait connaître leur accord explicite le 11 janvier 2023. Par des arrêtés en date du 8 février 2023, dont les requérants demandent l'annulation, la préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné leur transfert vers la Croatie.

2. Les requêtes n° 2301306 et 2301307 se rapportent à la situation des membres d'une même famille et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour qu'il y soit statué par un seul jugement.

Sur l'aide juridictionnelle provisoire :

3. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

4. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, en application des dispositions précitées, d'admettre provisoirement M. et Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

5. En premier lieu, par un arrêté du 4 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture du Bas-Rhin du 7 octobre 2022, la préfète du Bas-Rhin a donné délégation, en cas d'absence ou d'empêchement de M. E, chef du bureau de l'asile et de la lutte contre l'immigration irrégulière, à Mme B H à l'effet de signer les arrêtés de transferts et d'assignation à résidence pris en application de la procédure Dublin. Il ne ressort pas des pièces du dossier que M. E n'aurait pas été absent ou empêché à la date de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée doit être écarté.

6. En deuxième lieu, les arrêtés contestés visent le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, relatif aux critères de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des Etats membres par un ressortissant d'un pays tiers, indiquent qu'il ressort de la consultation du fichier Eurodac que les intéressés ont franchi irrégulièrement les frontières de la Croatie dans les douze mois précédant l'introduction de leur demande d'asile. Ils indiquent également que les autorités croates ont accepté la prise en charge des requérants et qu'elles doivent être regardées comme étant responsables de l'examen de leurs demandes d'asile. Par suite, les arrêtés contestés sont suffisamment motivés. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisante motivation doit être écarté.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article 4 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 "1. Dès qu'une demande de protection internationale est introduite au sens de l'article 20, paragraphe 2, dans un État membre, ses autorités compétentes informent le demandeur de l'application du présent règlement, et notamment : /a) des objectifs du présent règlement et des conséquences de la présentation d'une autre demande dans un État membre différent ainsi que des conséquences du passage d'un État membre à un autre pendant les phases au cours desquelles l'État membre responsable en vertu du présent règlement est déterminé et la demande de protection internationale est examinée ; /b) des critères de détermination de l'État membre responsable, de la hiérarchie de ces critères au cours des différentes étapes de la procédure et de leur durée, y compris du fait qu'une demande de protection internationale introduite dans un État membre peut mener à la désignation de cet État membre comme responsable en vertu du présent règlement même si cette responsabilité n'est pas fondée sur ces critères ; / c) de l'entretien individuel en vertu de l'article 5 et de la possibilité de fournir des informations sur la présence de membres de la famille, de proches ou de tout autre parent dans les États membres, y compris des moyens par lesquels le demandeur peut fournir ces informations ;/ d) de la possibilité de contester une décision de transfert et, le cas échéant, de demander une suspension du transfert ; /e) du fait que les autorités compétentes des États membres peuvent échanger des données le concernant aux seules fins d'exécuter leurs obligations découlant du présent règlement ; /f) de l'existence du droit d'accès aux données le concernant et du droit de demander que ces données soient rectifiées si elles sont inexactes ou supprimées si elles ont fait l'objet d'un traitement illicite, ainsi que des procédures à suivre pour exercer ces droits, y compris des coordonnées des autorités visées à l'article 35 et des autorités nationales chargées de la protection des données qui sont compétentes pour examiner les réclamations relatives à la protection des données à caractère personnel./ 2. Les informations visées au paragraphe 1 sont données par écrit, dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend. Les États membres utilisent la brochure commune rédigée à cet effet en vertu du paragraphe 3 () ".

8. Il résulte de ces dispositions que le demandeur d'asile auquel l'administration entend faire application de ce règlement doit se voir remettre, dès le début de la procédure, une information complète sur ses droits, par écrit et dans une langue qu'il comprend. Cette information doit comprendre l'ensemble des éléments prévus au paragraphe 1 de l'article 4 du règlement du 26 juin 2013 précité. Eu égard à leur nature, la délivrance de ces informations constitue une garantie pour le demandeur d'asile.

9. Il ressort des pièces des dossiers, et en particulier de leur signature apposée sur la première page des documents produits par la préfète, que les requérants se sont vus remettre le 19 octobre 2022 une brochure, rédigée en langue turque, intitulée " A. J'ai demandé l'asile dans l'UE - quel pays sera responsable de ma demande d'asile ' ", et le 19 octobre 2022, une brochure, rédigée en langue turque, intitulée " B. Je suis sous procédure Dublin - qu'est-ce que cela signifie ' ". Ces documents constituent la brochure commune visée au paragraphe 3 de l'article 4 précité du règlement n° 604/2013 et au paragraphe 3 de l'article 29 précité du règlement n° 603/2013 et contiennent l'intégralité des informations prévues par les dispositions précitées des règlements n° 604/2013 et n° 603/2013. Ils ont ainsi permis aux requérants de bénéficier d'une information complète en langue turque, qu'ils ont déclaré comprendre, sur l'application de ces règlements. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 4 du règlement n° 604/2013 ne peut qu'être écarté.

10. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 du règlement (UE) n°604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Afin de faciliter le processus de détermination de l'État membre responsable, l'État membre procédant à cette détermination mène un entretien individuel avec le demandeur. Cet entretien permet également de veiller à ce que le demandeur comprenne correctement les informations qui lui sont fournies conformément à l'article 4 () 4. L'entretien individuel est mené dans une langue que le demandeur comprend ou dont on peut raisonnablement supposer qu'il la comprend et dans laquelle il est capable de communiquer. Si nécessaire, les États membres ont recours à un interprète capable d'assurer une bonne communication entre le demandeur et la personne qui mène l'entretien individuel. 5. L'entretien individuel a lieu dans des conditions garantissant dûment la confidentialité. Il est mené par une personne qualifiée en vertu du droit national () ". Aux termes l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration aux termes duquel " Toute personne a le droit de connaître le prénom, le nom, la qualité, l'adresse administrative, de l'agent chargé d'instruire sa demande ou de traiter l'affaire qui la concerne ; ces éléments figurent sur les correspondances qui lui sont adressées () ".

11. D'une part, aucune disposition applicable n'impose la mention sur le compte rendu de l'entretien individuel prévu à l'article 5 précité, qui ne saurait être regardé comme une correspondance au sens de l'article L. 111-2 du code des relations entre le public et l'administration précité, de l'identité de l'agent qui a mené l'entretien. En vertu des dispositions combinées des articles L. 741-1 et R. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et de l'arrêté du 10 mai 2019 désignant les préfets compétents pour enregistrer les demandes d'asile et déterminer l'Etat responsable de leur traitement, le préfet du Haut-Rhin était compétent pour enregistrer la demande d'asile de M. et Mme A. Par suite, les services de la préfecture du Haut-Rhin, et en particulier les agents recevant les étrangers au sein du guichet unique des demandeurs d'asile mis en place dans cette préfecture, doivent être regardés comme ayant la qualité, au sens de l'article 5 précité du règlement n° 604/2013, de " personne qualifiée en vertu du droit national " pour mener l'entretien prévu à cet article. Il ressort des pièces du dossier que M. et Mme A ont été reçus en entretien par un agent de cette préfecture le 20 octobre 2022. Le résumé d'entretien, qui a été signé par les requérants, mentionne que l'entretien a été mené par " un agent qualifié de la préfecture ", dans des conditions en garantissant la confidentialité et avec l'assistance d'une interprète en langue turque ce qui, en l'absence au dossier de tout élément permettant de douter de la véracité de ces indications, est suffisant pour établir que l'entretien a été mené par une personne qualifiée au sens du droit national. D'autre part, M. et Mme A ont été mis à même, au cours de l'entretien individuel avec les services de préfecture de porter à la connaissance de l'administration l'ensemble des informations relatives à leur situation personnelle et familiale. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu et le moyen tiré de ce que la décision de la préfète du Bas-Rhin méconnaîtrait les dispositions de l'article 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 doit être écarté comme manquant en fait.

12. En cinquième lieu, il ne ressort pas des termes de la décision contestée que la préfète du Bas-Rhin n'aurait pas procédé à un examen particulier de la situation de M. et Mme A.

13. En sixième lieu, aux termes de l'article 21 du règlement ci-dessus visé du 26 juin 2013 : "1. L'État membre auprès duquel une demande de protection internationale a été introduite et qui estime qu'un autre État membre est responsable de l'examen de cette demande peut, dans les plus brefs délais et, en tout état de cause, dans un délai de trois mois à compter de la date de l'introduction de la demande au sens de l'article 20, paragraphe 2, requérir cet autre État membre aux fins de prise en charge du demandeur./Nonobstant le premier alinéa, en cas de résultat positif ("hit") Eurodac avec des données enregistrées en vertu de l'article 14 du règlement (UE) no 603/2013, la requête est envoyée dans un délai de deux mois à compter de la réception de ce résultat positif en vertu de l'article 15, paragraphe 2, dudit règlement./Si la requête aux fins de prise en charge d'un demandeur n'est pas formulée dans les délais fixés par le premier et le deuxième alinéas, la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale incombe à l'État membre auprès duquel la demande a été introduite ". Aux termes de l'article 23 du même règlement : " 2. Une requête aux fins de reprise en charge est formulée aussi rapidement que possible et, en tout état de cause, dans un délai de deux mois à compter de la réception du résultat positif Eurodac ( "hit" ), en vertu de l'article 9, paragraphe 5, du règlement (UE) no 603/2013./ 3. Lorsque la requête aux fins de reprise en charge n'est pas formulée dans les délais fixés au paragraphe 2, c'est l'État membre auprès duquel la nouvelle demande est introduite qui est responsable de l'examen de la demande de protection internationale ". Aux termes de l'article 5 du règlement (CE) du 2 septembre 2003 : "1. Lorsque, après vérification, l'État membre requis estime que les éléments soumis ne permettent pas de conclure à sa responsabilité, la réponse négative qu'il envoie à l'État membre requérant est pleinement motivée et explique en détail les raisons du refus. /2. Lorsque l'État membre requérant estime que le refus qui lui est opposé repose sur une erreur d'appréciation ou lorsqu'il dispose d'éléments complémentaires à faire valoir, il lui est possible de solliciter un réexamen de sa requête. Cette faculté doit être exercée dans les trois semaines qui suivent la réception de la réponse négative. L'État membre requis s'efforce de répondre dans les deux semaines. En tout état de cause, cette procédure additionnelle ne rouvre pas les délais prévus à l'article 18, paragraphes 1 et 6, et à l'article 20, paragraphe 1, point b), du règlement (CE) n° 343/2003 ". Il résulte de l'arrêt C-47/17 et C-48/17 de la cour de justice de l'Union européenne du 13 novembre 2018 que l'article 5, paragraphe 2, troisième phrase, du règlement d'exécution doit être interprété en ce sens que l'expiration du délai de réponse de deux semaines prévu par cette disposition clôture de manière définitive la procédure additionnelle de réexamen, que l'État membre requis ait ou non répondu dans ce délai à la demande de réexamen de l'État membre requérant. Partant, à moins de disposer encore du temps nécessaire pour pouvoir introduire, dans les délais impératifs prévus à cet effet à l'article 21, paragraphe 1, et à l'article 23, paragraphe 2, du règlement Dublin III, une nouvelle requête de prise ou de reprise en charge, l'État membre requérant doit être considéré comme responsable de l'examen de la demande de protection internationale concernée.

14. Pour l'application de ces règles, la circonstance que l'Etat requis ait à la suite d'une demande de réexamen accepté expressément la reprise en charge du demandeur d'asile après l'expiration du délai de réponse de deux semaines prévu par la troisième phrase du paragraphe 2 de l'article 5 du règlement d'exécution, ne fait pas obstacle à ce que l'Etat requérant puisse prendre une décision de remise aux autorités de l'Etat requis à condition que les délais prévus aux articles 21 et 23 du règlement du 26 juin 2013 ne soient pas eux-mêmes expirés.

15. Il ressort des pièces du dossier que la France a saisi les autorités croates le 25 octobre 2022 aux fins de prise en charge de M. et Mme A et que ces autorités ont rejeté cette demande le 24 décembre 2022. Les autorités françaises ont alors saisi les autorités croates d'une demande de réexamen le 28 décembre suivant à laquelle celles-ci ont répondu le 11 janvier 2023, soit dans le délai de deux semaines prévu par les dispositions de l'article 5 du règlement du 2 septembre 2003 précitées. Par suite, c'est régulièrement que l'autorité préfectorale a pu décider, par la décision en litige, de remettre les intéressés aux autorités croates. Les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les décisions attaquées ont été prises en méconnaissance de l'article 21 du règlement (UE) du 26 juin 2013.

16. En septième lieu, aux termes de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, qui fixe les conditions de transfert du demandeur d'asile ayant introduit une demande dans un autre Etat membre, dispose, au paragraphe 1, que : " Le transfert du demandeur ou d'une autre personne visée à l'article 18, paragraphe 1, point c) ou d), de l'État membre requérant vers l'État membre responsable s'effectue conformément au droit national de l'État membre requérant, après concertation entre les États membres concernés, dès qu'il est matériellement possible et, au plus tard, dans un délai de six mois à compter de l'acceptation par un autre État membre de la requête aux fins de prise en charge ou de reprise en charge de la personne concernée ou de la décision définitive sur le recours ou la révision lorsque l'effet suspensif est accordé conformément à l'article 27, paragraphe 3 ". Aux termes du paragraphe 2 de cet article : " Si le transfert n'est pas exécuté dans le délai de six mois, l'État membre responsable est libéré de son obligation de prendre en charge ou de reprendre en charge la personne concernée et la responsabilité est alors transférée à l'État membre requérant. Ce délai peut être porté à un an au maximum s'il n'a pas pu être procédé au transfert en raison d'un emprisonnement de la personne concernée ou à dix-huit mois au maximum si la personne concernée prend la fuite ".

17. En l'espèce, il ressort des pièces des dossiers, que les autorités croates ont accepté la prise en charge de M. et Mme A le 11 janvier 2023. La préfète de la région Grand Est, préfète du Bas-Rhin a ordonné leur transfert vers la Croatie par des arrêtés du 8 février 2023, notifiés le 19 avril 2023 soit dans le délai de six mois. Ainsi, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'en application de l'article 29 du règlement (UE) n° 604/2013, la France était devenue responsable de l'examen de leurs demandes d'asile.

18. En huitième lieu, aux termes de l'article 13 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Lorsqu'il est établi, sur la base de preuves ou d'indices tels qu'ils figurent dans les deux listes mentionnées à l'article 22, paragraphe 3, du présent règlement, notamment des données visées au règlement (UE) n° 603/2013, que le demandeur a franchi irrégulièrement, par voie terrestre, maritime ou aérienne, la frontière d'un État membre dans lequel il est entré en venant d'un État tiers, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale. Cette responsabilité prend fin douze mois après la date du franchissement irrégulier de la frontière. () ". Aux termes de l'article 22 du même règlement : " () / 2. Dans le cadre de la procédure de détermination de l'État membre responsable, des éléments de preuve et des indices sont utilisés. / 3. La Commission établit et revoit périodiquement, par voie d'actes d'exécution, deux listes indiquant les éléments de preuve et les indices pertinents conformément aux critères figurant aux points a) et b) du présent paragraphe. Ces actes d'exécution sont adoptés en conformité avec la procédure d'examen visée à l'article 44, paragraphe 2: / a) Éléments de preuve / i) Il s'agit de la preuve formelle qui détermine la responsabilité en vertu du présent règlement, aussi longtemps qu'elle n'est pas réfutée par une preuve contraire. () / b) Indices / i) Il s'agit d'éléments indicatifs qui, tout en étant réfutables, peuvent être suffisants, dans certains cas, en fonction de la force probante qui leur est attribuée. / ii) Leur force probante, pour ce qui est de la responsabilité de l'examen de la demande de protection internationale, est traitée au cas par cas. / 4. L'exigence de la preuve ne devrait pas aller au-delà de ce qui est nécessaire pour la bonne application du présent règlement. ". Aux termes de l'annexe 7 au règlement n° 118/2014 du 30 janvier 2014 : " Liste A / Preuves () 7. Entrée illégale sur le territoire par une frontière extérieure (article 13, paragraphe 1) / Preuves : - résultat positif fourni par Eurodac par suite de la comparaison des empreintes du demandeur avec les empreintes collectées au titre de l'article 14 du règlement Eurodac (). Liste B () 7. Entrée illégale sur le territoire par une frontière extérieure (article 13, paragraphe 1) / Indices : () - empreintes digitales, sauf dans le cadre où les autorités auraient été amenées à relever les empreintes digitales lors du franchissement de la frontière extérieure. Dans ce cas elles constituent des preuves au sens de la liste A () ".

19. Il ressort des pièces des dossiers que les empreintes des requérants ont été relevés le 2 octobre 2022 en Croatie. Cette date doit être retenue, eu égard aux preuves et indices définis aux points 7 des listes A et B de l'annexe II au règlement d'exécution n° 118/2014 du 30 janvier 2014, comme étant la date de franchissement de la frontière extérieure de la Croatie. Il en résulte que, dès lors que la demande de prise en charge et l'acception de cette prise en charge par la Croatie sont intervenues dans les délais prévus aux articles 21 et 22 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, la Croatie est l'Etat responsable de l'examen des demandes d'asile de M. et Mme A en vertu des dispositions précitées du point 1 de l'article 13 du même règlement.

20. En neuvième lieu, aux termes de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement " et aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".

21. D'une part, il ressort des termes des arrêtés attaqués que la préfète de la région Grand-Est, préfète du Bas-Rhin, a examiné si la situation des requérants justifiait de mettre en œuvre la clause de souveraineté ou la clause discrétionnaire prévues par les dispositions précitées. D'autre part, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les États membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un État autre que la France, que cet État a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet État membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet État de ses obligations. M. et Mme A, font état de la situation particulière dans laquelle se trouve la Croatie, de la dégradation des conditions matérielles d'accueil offertes aux demandeurs d'asile par les autorités de cet État, ils citent plusieurs documents généraux, notamment des déclarations d'Human Rights Watch et d'Amnesty International et produisent des rapports d'Euromed droits alertant sur le recours à la violence par les autorités croates à l'encontre de réfugiés, en particulier aux frontières extérieures de l'Union européenne, avec des refoulements et refus d'accès à la procédure d'asile. Ils soutiennent également, sans l'établir, qu'ils ont été emprisonnés en Croatie, sans hygiène et qu'il leur a été déclaré que leurs demandes d'asile ne seraient jamais enregistrées. Ces éléments, ne permettent ni de considérer que les autorités croates ne sont pas en mesure de traiter leurs demandes d'asile dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile ni de supposer que, compte tenu de défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Croatie, les requérants courraient dans cet État un risque réel d'être soumis à des traitements inhumains ou dégradants. Si M. A fait valoir qu'il souffre d'un syndrome post traumatique, la seule production d'un bulletin d'hospitalisation en janvier 2023 ne permet pas d'établir qu'il n'est pas en mesure de se déplacer ou ne pourrait bénéficier de soins appropriés en Croatie. Si les requérants font valoir qu'ils sont accompagnés de deux enfants mineurs, il ressort des pièces du dossier que les autorités croates en ont été informées. Enfin, si les requérants allèguent un " risque par ricochet " dans l'hypothèse où les autorités croates décideraient de les éloigner vers leur pays d'origine, ils ne démontrent toutefois pas, ainsi qu'il a été dit, que la Croatie, au vu de ses engagements internationaux, ne serait pas en mesure de les protéger des risques de courir dans leur pays d'origine des traitements inhumains ou dégradants, risques dont ils n'établissent en tout état de cause ni la réalité ni l'actualité. Par suite, les moyens tirés de l'erreur manifeste d'appréciation de la situation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, et de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales, des articles 4 et 18 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et 33 de la convention de Genève ainsi doivent être écartés.

22. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à l'annulation des arrêtés du 8 février 2023 par lesquels la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin à ordonné le transfert des requérants doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

23. Le présent jugement, qui rejette les conclusions présentées à fin d'annulation, n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions présentées à fin d'injonction doivent être rejetées.

Sur les frais du litige :

24. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par les requérants au titre des frais exposés par eux et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'Etat qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : M. et Mme A sont admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C G épouse A, à M. F A à Me Jeannot et à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 mai 2023.

La magistrate désignée,

C. D

La greffière

M. I

La République mande et ordonne à la préfète de la région Grand-est, préfète du Bas-Rhin en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Nos 2301306, 2301307

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