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AccueilJurisprudence administrativeN° TA54-2301529

Tribunal Administratif de Nancy — Décision N° TA54-2301529

vendredi 2 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nancy
SectionTribunal Administratif de Nancy
N° DossierTA54-2301529
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduites à la frontière
Avocat requérantGEHIN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire enregistrés le 19 et le 26 mai 2023 Mme B E A, représentée par Me Géhin, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2023 par lequel le préfet Meurthe-et-Moselle l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour pendant une durée de 12 mois ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 mai 2023 par lequel le préfet des Vosges l'a assignée à résidence;

4°) de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours et lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1500 euros en application de l'article L. 761-1 du CJA et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle :

- Il est entaché d'une incompétence de son auteur ;

- Il est insuffisamment motivé ;

- L'obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation, d'une erreur de fait, d'une erreur de droit, d'une erreur manifeste d'appréciation et porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale ;

- La décision refusant un délai de départ volontaire est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation puisque son comportement ne constitue pas une menace à l'ordre public et qu'il ne présente pas de risque de fuite ;

- La décision fixant le pays de destination méconnait les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme ;

- L'interdiction de retour est entachée d'une erreur de droit, d'une erreur d'appréciation et est disproportionnée.

En ce qui concerne l'arrêté du préfet des Vosges :

- Il est entaché d'une incompétence de son auteur ;

- Il est entaché d'erreur manifeste d'appréciation ;

- Il est dépourvu de base légale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 24 mai 2023, le préfet des Vosges conclut au rejet de la requête. Il soutient que les moyens soulevés par Mme A ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le décret n°2020-1717 du 28 décembre 2020 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Milin-Rance, première conseillère, pour exercer les pouvoirs qui lui sont attribués par les articles L. 572-5, L. 572-6, L. 614-5, L. 614-6, L. 614-9, L. 614-11, L. 614-12, L. 614-15, L. 615-2, L. 623-1, L. 732-8 et L. 754-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Milin-Rance,

- les observations de Me Coche-Mainente, substituant Me Géhin, représentant Mme A, qui fait valoir qu'elle a fui l'Albanie en raison des craintes de violences sur elle et ses enfants de la part de son mari, ce que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a reconnu comme étant établi. Elle a effectué une demande de réexamen de sa demande d'asile sur laquelle la Cour nationale du droit d'asile n'a toujours pas statué.

- et les observations de Mme A, assistée d'un interprète en langue albanaise, qui indique avoir récemment subi de nouvelles menaces et violences de la part de son mari qui l'a retrouvée à Epinal et qui souhaitait voir les enfants, ce à quoi elle s'est opposée.

Les préfets n'étant ni présents ni représentés.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience, en application de l'article R. 776-26 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A, de nationalité albanaise, est entrée en France en février 2018 accompagnée de ses trois enfants mineurs. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 28 décembre 2018 de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile du 14 mai 2019. Par un arrêté du 18 juin 2019, confirmé par jugement du tribunal administratif de Nancy du 12 septembre 2019, le préfet des Vosges lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours à destination du pays dont elle a la nationalité. La demande de réexamen de sa demande d'asile a été rejetée par une décision du 29 avril 2021. Par un arrêté du 18 juin 2021, confirmé par jugement du tribunal administratif du 22 septembre 2021, le préfet des Vosges lui a de nouveau fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour d'une durée d'un an. Le 17 mai 2023, elle a été interpellée par les services de gendarmerie de Vézelise (Meurthe-et-Moselle) alors qu'elle procédait à la cueillette d'une espèce végétale sauvage. Par deux arrêtés du même jour, le préfet de Meurthe-et-Moselle l'a obligée à quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a interdit le retour pendant une durée d'un an, et le préfet des Vosges l'a assignée à résidence pendant une durée de 45 jours sur la commune d'Epinal. Elle demande l'annulation de ces deux arrêtés.

Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence résultant de l'application des dispositions des articles L. 572-5 et L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et alors qu'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'aide juridictionnelle, il y a lieu d'admettre Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire, sur le fondement de ces dispositions.

Sur les conclusions en annulation :

En ce qui concerne l'arrêté portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour :

3. En premier lieu, l'arrêté du 17 mai 2023 a été compétemment pris par M. Julien Le Goff, secrétaire général de la préfecture de Meurthe-et-Moselle, qui a reçu délégation du préfet de Meurthe-et-Moselle, par arrêté en date du 8 août 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture. Dès lors, le moyen tiré de l'absence de justification de la compétence de l'auteur de l'arrêté attaqué est infondé et ne peut être qu'écarté.

4. En deuxième lieu, une atteinte au droit d'être entendu garanti par les principes généraux du droit de l'Union européenne n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

5. En l'espèce, Mme A a été auditionnée par les services de la gendarmerie de Vézelise le 17 mai 2023 dans le cadre d'une procédure de retenue administrative aux fins de vérification de son droit au séjour. S'il n'apparait pas, à la lecture du procès-verbal d'audition, qu'elle ait effectivement été mise à même de présenter ses observations sur l'édiction d'une mesure d'éloignement, elle ne précise pas en quoi elle disposait d'informations pertinentes tenant à sa situation personnelle qu'elle aurait été empêchée de porter à la connaissance de l'administration avant que ne soit prise la mesure d'éloignement en litige et qui, si elles avaient pu être communiquées à temps, auraient été de nature à y faire obstacle. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être préalablement entendu ne peut qu'être écarté.

6. En troisième lieu, l'arrêté contesté, qui comprend les éléments de droit et de faits sur lesquels il se fonde, est suffisamment motivé. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Vosges ait omis d'examiner la situation particulière de la requérante.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ".

8. Il ressort des pièces du dossier qu'à la date de l'arrêté contesté, Mme A, titulaire d'un passeport albanais en cours de validité, dont elle n'a remis qu'une copie partielle aux services de la gendarmerie, était entrée en France depuis plus de trois mois et que sa demande d'admission au séjour au titre de l'asile avait été rejetée à deux reprises par le préfet des Vosges.

9. Si elle fait valoir qu'une demande de réexamen de sa demande d'asile est toujours en cours d'instruction, il apparait que l'OFPRA a statué sur celle-ci le 29 avril 2021, décision qui lui a été notifiée le 2 juin 2021. Le recours qu'elle a introduit devant la CNDA le 6 août 2021 contre cette dernière décision ne lui permet plus, en application du d) du 1° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile de se maintenir sur le territoire français.

10. La requérante fait valoir qu'elle réside en France depuis 2018 avec ses quatre enfants mineurs, que son dernier fils est né en France, que les trois aînés sont scolarisés et investis dans des activités sportives et qu'elle craint d'être à nouveau exposée à des violences conjugales de la part de son mari résidant en Albanie. Toutefois, alors que les risques encourus dans le pays d'origine sont par eux-mêmes sans incidence sur la légalité de la décision d'éloignement, et qu'elle ne démontre pas avoir entamé des démarches en vue d'obtenir une ordonnance de protection judiciaire auprès des autorités albanaises ou françaises, la requérante n'établit pas non plus s'être intégrée dans la société française ni avoir développé des attaches particulières sur le territoire français. Au vu de ces éléments, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de Meurthe-et-Moselle ait commis une erreur manifeste d'appréciation ni porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale au sens de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme.

11. En cinquième lieu, il est constant que Mme A s'est maintenue sur le territoire français plus de trois mois après son entrée en France, qu'elle a fait l'objet de deux précédentes mesures d'éloignement restées inexécutées et qu'elle a déclaré aux services de gendarmerie qu'elle n'entendait pas retourner en Albanie. Par suite, le préfet de Meurthe-et-Moselle n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire.

12. En sixième lieu, si la requérante soutient être exposée avec ses enfants à des violences de la part de son mari en cas de retour en Albanie, elle ne justifie pas, ainsi que l'OFPRA l'a relevé, que les autorités albanaises ne soient pas en mesure d'assurer sa protection. Dans ces conditions, elle ne démontre pas être exposée à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Et pour les mêmes motifs que ce qui a été exposé au point 10, la décision fixant le pays de renvoi ne méconnait pas davantage l'article 8 de ladite convention européenne.

13. Enfin, si Mme A se prévaut de sa résidence en France depuis 5 ans et de la scolarisation de ses enfants, elle ne démontre pas s'être intégrée dans la société française ni avoir développé sur le territoire français des attaches particulières, alors que l'ensemble de sa famille demeure en Albanie. La requérante ayant fait l'objet de deux mesures d'éloignement restées inexécutées, le préfet n'a pas commis d'erreur d'appréciation en fixant à 12 mois l'interdiction de retour sur le territoire français.

14. Il résulte de tout ce que précède que les conclusions de Mme A dirigées contre l'arrêté du 17 mai 2023 par lequel le préfet de Meurthe-et-Moselle lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination du pays dont elle a la nationalité et lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée 12 mois ne peuvent qu'être rejetées.

En ce qui concerne l'assignation à résidence :

15. En premier lieu, la requérante n'ayant pas démontré l'illégalité de l'arrêté du préfet de Meurthe-et-Moselle portant obligation de quitter le territoire français, elle n'est pas fondée à se prévaloir de son illégalité au soutien de ses conclusions dirigées contre l'arrêté du 17 mai 2023 du préfet des Vosges l'assignant à résidence.

16. En deuxième lieu, l'arrêté attaqué est signé par Mme C D, sous-préfète de Saint-Dié-des-Vosges, à laquelle la préfète des Vosges a, par un arrêté du 24 octobre 2022, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de la préfecture le même jour, délégué sa signature à l'effet de signer, notamment, les arrêtés et décisions pris sur le fondement du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans les matières relevant de la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement de la préfète des Vosges, du secrétaire général et de la directrice de cabinet. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté.

17. En troisième lieu, la requérante ne faisant état d'aucune circonstance faisant obstacle à ce qu'elle se soumette aux obligations dont la mesure d'assignation est assortie, le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

18. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme A tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet des Vosges en date du 17 mai 2023 l'assignant à résidence ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

19. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation des décisions attaquées, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.

Sur les frais d'instance :

20. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas partie perdante dans la présente instance, la somme que Mme A demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B E A, au préfet de Meurthe-et-Moselle et à la préfète des Vosges.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 juin 2023.

La magistrate désignée,

F. Milin-Rance

Le greffier

L. Thomas

La République mande et ordonne au préfet de Meurthe-et Moselle et à la préfète des Vosges, en ce qui les concernent ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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